Dimanche 15 septembre 2002 - Vingt-quatrième dimanche

Camarades !

Siracide 27,30-28,7 - Romains 14,7-9 - Matthieu 18,21-35
dimanche 15 septembre 2002.
 

Camarades !

Ce mot sent fort, depuis longtemps, la solidarité.

Il naît au 16ème siècle, de l’espagnol camarada, "chambrée". Les militaires savent la nécessité de la cohésion du groupe : si un point du front cède, c’est tout le corps qui est enfoncé. Aussi, la colonne entière marche au rythme du plus lent, sinon, c’est la débandade. Ami ou ennemi, la distinction est élémentaire, mais vitale : l’un nous menace, l’autre nous renforce.

Après les militaires, ce furent aussi les pensionnaires des lycées casernes, les prisonniers des bagnes ou des camps et, bien sûr, les militants de toute cause et de tout parti qui se nommèrent mutuellement "camarades" puisqu’ils partageaient, sinon toujours la même chambre, du moins le même sort et, forcément, les mêmes hostilités. Or, bien souvent dans l’histoire, les pires ennemis communs ne furent pas ceux de l’extérieur, mais les autorités, les chefs, les maîtres, les patrons que l’on s’était pris, ou que l’on avait appris, à haïr pour de bonnes ou de mauvaises raisons.

De là viennent des traditions comme la loi du silence ou la pratique des sanctions collectives qui, si elles peuvent nous sembler foncièrement injustes, n’en ont pas moins un rapport direct avec ce sens élémentaire de la solidarité qu’on ne saurait perdre sans perdre aussi une bonne part de son humanité.

C’est pourquoi j’espère bien que quelque chose vous a choqués dans l’évangile que nous venons d’entendre. Quoi ? Eh bien, évidemment, l’attitude de ceux qui sont allés tout raconter à leur maître. Ce dernier est une sorte de potentat qui laisse tomber de très haut des décisions terribles : certes, il peut gracier d’un seul coup un débiteur effroyablement endetté, mais il peut aussi vous vendre et vous livrer aux bourreaux. S’ils finissent mal, ces serviteurs qui, face au maître, ne pratiquent aucune solidarité, ils n’auront que ce qu’ils méritent !

Et qui représentent les tristes compagnons mis en scène par la parabole ? Tout simplement nous, les chrétiens. Nous qui avons reçu la Parole de la révélation, nous sommes toujours tentés, au lieu de devenir meilleurs, de nous faire pires que les autres hommes. Par exemple, la passion de la justice, de la vertu, de la vérité et même de ce que nous appelons "la charité" nous porte parfois à cultiver ces valeurs plus pour nous élever au-dessus des autres que pour les aider à s’élever avec nous, plus pour les enfoncer dans leur misère que pour les appeler à nous accompagner vers la lumière. Nous devenons avides de compliments pour nous-mêmes et de châtiments pour les contrevenants.

Chacun de nous, par la grâce du baptême, s’est vu remettre plus de dix mille vies, puisque nous y sommes graciés de la damnation et gratifiés de la vie éternelle. Or, frères, il n’y a qu’un seul baptême, car il y a un seul Dieu et Père de tous, et un seul Seigneur Jésus Christ. Ainsi donc, entre nous ce ne peut être "chacun pour sa peau" : ce slogan, suicidaire pour n’importe quel corps social, l’est à plus forte raison pour le corps ecclésial. Entendez plutôt "Soyez responsables les uns des autres", ce qui découle nécessairement du commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres.

Là est la cohérence entre le passage évangélique de dimanche dernier et celui d’aujourd’hui, qui lui fait suite : il ne s’agit pas de dire, un dimanche, soyez intransigeants au chapitre de la doctrine et des mœurs, allez jusqu’à excommunier celui qui refuserait tout à fait de s’amender et, l’autre dimanche, pardonnez tout n’importe comment. Mais l’exigence ecclésiale de rectitude de la foi et de la vie, vitale pour le corps entier, nous renvoie toujours à la source : en Jésus Christ Dieu a fait grâce à tous les hommes, qui étaient tous pécheurs et perdus, afin que tous puissent partager la joie d’être sauvés ensemble.

D’ailleurs, la menace finale de notre évangile n’est pas individuelle, "celui qui ne pardonnera pas sera puni", mais collective, communautaire : "c’est ainsi que mon Père vous traitera si chacun de vous ne pardonne pas de tout son cœur à son frère". Vous voyez que nous avons grand intérêt commun à ce que chaque membre de notre corps ecclésial apprenne parfaitement à pardonner !

Pas question, donc, de dire qu’il s’agit d’une exigence extrême à laquelle seuls quelques grands saints pourraient satisfaire à la rigueur : il faut nous y mettre tous sérieusement. Comment ? Camarades, c’est très simple.

Notre "chambre" commune, c’est le tombeau du Christ Jésus, et son corps étendu dans le tombeau, puisque "dans son corps il a tué la haine". Nous tous qui avons été baptisés en Christ, c’est dans sa mort que nous avons été baptisés. Laissons-nous donc engloutir avec toutes nos passions mauvaises dans ce bain commun où nous renaissons à la vie nouvelle, laissons Dieu confondre nos prétentions de justice par sa justice inouïe, lui qui a livré le Juste pour pardonner aux pécheurs. Laissons nos haines s’exténuer dans la lumière de l’amour incroyable du Fils de Dieu qui s’est fait le prix infini de chacune de nos vies.

Ainsi Dieu n’est pas un maître sans pitié qui laisserait tomber sur nous de très haut ses décisions terribles, il est ce Père au cœur miséricordieux qui a béni notre terre par le Fils tombé en terre. Voilà le chef de notre foi, la tête du corps que nous formons dans la charité si nous sommes fidèles à son pardon. Soyons frères d’armes pour le combat spirituel, condisciples à l’école de la croix, solidaires dans l’action généreuse au service de la cause de l’Évangile.

Soyons camarades de baptême et compagnons de vie éternelle pour le salut du monde.