Dimanche 22 septembre 2002 - Vingt-cinquième dimanche

C’est tout ?

Isaïe 55,6-9 - Philippiens 1,20-24.27 - Matthieu 20,1-16
dimanche 22 septembre 2002.
 

C’est tout ?

C’est tout ce que tu pèses, petit bonhomme ?, plaisante le passeur en le posant comme une plume sur son épaule, et il s’engage dans le gué. Voilà.

C’est tout ? Eh bien oui, vous connaissez la suite, n’est-ce pas ? Pas tous ? Bon, alors il faudra que ceux qui connaissent patientent pendant que je raconte aux autres.

À mesure que le passeur s’avance, la charge sur lui se fait de plus en plus lourde, en sorte qu’arrivé au milieu des flots, sur le point de s’écrouler sous l’enfant charmant devenu fardeau au-dessus de ses forces de géant, il se tourne vers lui : Qui es-tu ?

Il ne pose pas de questions, en revanche, l’ouvrier de notre évangile, et c’est cela qui m’étonne. Le maître le prend à part et l’appelle "Mon ami" - en fait, plus littéralement, "Compagnon", hetaire, en grec ; on n’est pas loin de "Camarade", avec une nuance d’affection ou de familiarité en plus - et puis il lui dit, non pas "Va-t’en !", mais "Va !", tout simplement - le verbe utilisé, hupagô, est exactement le même que plus haut lorsque la maître dit aux ouvriers : "Allez à ma vigne !", et il signifie d’abord atteler des chevaux (par exemple) sous le joug pour les mettre au travail.

Que d’énigmes dans ces quelques mots ! Pourquoi le maître m’appelle-t-il "Compagnon", moi qui ne suis qu’un ouvrier journalier ? Pourquoi me dit-il "Prends ce qui est tien, et va !" comme s’il m’envoyait au travail, alors que la journée est terminée ? Où veut-il donc que j’aille ? Et, au fait, ai-je bien regardé cette pièce d’argent qu’il m’a donnée comme étant "mienne" ? Qu’est en réalité ce denier que j’ai tenu pour peu de chose parce que d’autres moins méritants que moi avaient reçu le même avant moi, ce salaire qui me semble maintenant se faire de plus en plus lourd dans ma main...

Jésus. Oui, j’ai oublié de vous donner la réponse tout à l’heure : l’enfant que le passeur avait chargé sur lui, c’était Jésus, le Christ, c’est pourquoi on l’appelle Christophoros, c’est-à-dire "Porte-Christ" en grec. La clef de la légende de saint Christophe est aussi celle de la parabole évangélique d’aujourd’hui.

Les ouvriers de la première heure représentent les fidèles de l’Alliance dont Moïse fut le médiateur, lui par qui Dieu avait dit à Israël : Observe mes commandements, et tu vivras. Tandis que le peuple poursuivait cahin-caha son chemin en éprouvant progressivement que la Loi était pour lui un fardeau trop pesant, le Très-Haut ne cessait de lui venir en aide par les prophètes, ses envoyés. Enfin, à la plénitude des temps, il envoya Jésus, son propre Fils, en qui toutes ses promesses trouvaient leur accomplissement. Le Christ est donc à la fois le salaire promis aux ouvriers de la Première Alliance et l’excès inouï du don de Dieu par rapport à toute compréhension de ces promesses.

Or, c’est un fait historique, les premiers à accueillir Jésus ne furent pas les juifs "justes", ceux qui se tenaient eux-mêmes à bon droit pour successeurs et héritiers des premiers Pères, mais les pécheurs, les Samaritains et les païens, les derniers des hommes à leurs yeux. Et, pour cette raison même, les "justes" protestaient et doutaient que Jésus fût vraiment le Messie annoncé, en dépit de tous les signes qui l’attestait "selon les Écritures". Tous reçurent le même Fils de Dieu venu dans la chair, livré aux hommes et à leur liberté de le reconnaître. Mais certains méprisèrent le don qui leur était fait.

Ainsi, le soir de la journée de travail à la vigne du Seigneur, c’est la croix du Christ, cette heure des ténèbres où se manifeste de façon terrible et définitive le refus de Dieu dans lequel tous les hommes furent enfermés, et cette heure de victoire où le pardon est offert à tous afin qu’ils vivent. C’est l’heure du labeur de Dieu et de son salaire : le fruit mûr de la Vigne est porté par ce bois, et quiconque le reçoit dans la foi est sauvé pour la vie éternelle.

C’est toujours le même Christ qui est donné à quiconque s’approche de lui. Mais, aujourd’hui encore, chacun est comblé de grâce à la mesure de la foi avec laquelle il le reçoit. Et la grâce d’avoir part au labeur de sa passion n’est pas la moindre, puisque si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons.

Nous sommes à la dernière heure, frères, le Christ est mort et ressuscité une fois pour toute. C’est lui que nous recevons en communion, il est tout entier dans l’hostie offerte à chacun, et rien ne servirait d’en réclamer deux pour prix d’une plus grande fidélité à ses commandements. En lui nous devenons compagnons de Dieu, nous qui sommes morts de sa mort, du jour de notre baptême, afin de vivre de sa vie pour toujours, du jour de sa venue.

Pour qui donne toute sa foi à ce mystère, comme saint Paul, il n’est plus important d’être premier ou dernier, ce que l’on peut être, d’ailleurs, tour à tour : que chaque chose seulement s’accomplisse en son temps, selon la volonté de Dieu et par la puissance de l’Esprit Saint. Peu importe alors pour moi que je vive ou que je meure, seul compte qu’il arrive ce que Dieu veut accomplir par moi.

Frères, abandonnons toute idée de jalousie ou de rivalité, que chacun renonce à lui-même pour se donner tout entier à l’action de grâce et au service de Dieu, alors nous jouirons dès maintenant tous ensemble de ce salaire merveilleux, Jésus, notre communion fraternelle. Car tout est à nous, mais nous sommes au Christ, et le Christ est à Dieu.

C’est tout.