Dimanche 14 septembre 2003 - La Croix glorieuse

Qui peut se permettre cela ?

Nombres 21,4-9- Philippiens 2,6-11- Jean 3,13-17
dimanche 14 septembre 2003.
 

Qui peut se permettre cela ?

Vous connaissez l’histoire classique du rince-doigts. Au cours d’un grand dîner officiel, à la table du Prince qui reçoit l’ambassadeur d’un pays lointain, puissant et mystérieux, on sert, avec les fruits de mer, à chacun un rince-doigts. Le noble étranger, n’en ayant jamais vu de sa vie, le porte à ses lèvres. Consternation, hoquets, rires étouffés... Alors, calmement, le Prince prend le sien et le boit, bientôt imité, après un instant de flottement, par les ministres et puis tous les convives.

Dans cette histoire suggestive, "ben’ trovata se non è vera", qui peut se permettre ce geste, dégoûtant et ridicule en soi, sinon le Prince lui-même ? Lui seul peut en faire l’acte décisif et exemplaire qui sauve la situation.

De même, qui pouvait se permettre de mourir sur la croix en tant que Christ ?

Le "Christ", c’est le Messie d’Israël. On attendait surtout un Messie davidique, un roi fils de David. Or, rien dans l’Écriture ne laissait supposer qu’un tel roi pût finir sur le gibet comme un misérable malfaiteur. Les prophètes aussi étaient oints, "messies". Et, certes, il y a une tradition biblique de la persécution et du meurtre des prophètes. Mais les deux plus grands d’entre eux, au contraire, étaient supposés avoir fini leur vie en apothéose plutôt qu’en détresse : Élie, bien sûr, qu’au témoignage du second livre des Rois Élisée a vu s’élever au milieu d’un ouragan de feu, et Moïse, le "premier prophète" qui, malgré la mention de sa mort par le Deutéronome, passait aussi pour avoir été enlevé au ciel.

Comment, donc, fonder précisément l’affirmation essentielle de notre foi qu’au témoignage des Écritures le Christ devait souffrir et mourir pour entrer dans sa gloire ? C’est dans le quatrième évangile, celui de saint Jean, que se trouve le rapprochement le plus puissant de ce point de vue : vous l’avez entendu, il s’agit de l’épisode du serpent d’airain.

Le serpent est un symbole polyvalent, comme tous les symboles fondamentaux. Il évoque le phallus, et donc la puissance virile, c’est pourquoi Il ornait la couronne des pharaons comme un signe de toute-puissance. Il inspire la crainte de la mort que peut donner son venin, mais qui a pouvoir pour la mort doit aussi avoir pouvoir pour la vie, pensons-nous. Ainsi il devint, sur le caducée, l’emblème des médecins.

Au livre de la Genèse, l’affaire du fruit défendu se joue autour de la séduction du serpent : ce qui est en jeu est le respect de Dieu comme seul tout-puissant qui peut donner puissance et gloire à l’homme. Le péché originel est la tentative de s’emparer de ce pouvoir sans lui ou contre lui. Ainsi, le serpent du premier jardin représente à la fois le pouvoir qui est l’apanage de Dieu, le pouvoir que Dieu donne à l’homme et que l’humanité convoite, la tentation de s’en emparer et le péché d’y succomber.

De même, le péché d’Israël au désert, relaté par le livre des Nombres, est de blasphémer contre le Seigneur, de défier son pouvoir et de prétendre s’en passer en trouvant mieux ailleurs et contre lui. Les serpents brûlants qui viennent alors l’assaillir sont à la fois le rappel de ce pouvoir réel, et le fait qu’il se retourne contre celui qui le défie. En ordonnant à Moïse de "se faire" un serpent et de le dresser au sommet d’un mât, Dieu s’expose en quelque sorte à la face du peuple comme cette puissance défiée et bafouée qui, comme il était dit au livre de l’Exode, supporte la faute, la révolte et le péché du peuple.

Ainsi, à la lumière de la croix du Christ se comprend clairement un des passages les plus énigmatiques de l’Ancien Testament, et il se comprend comme annonçant ce qui se réalise pleinement en Jésus Christ après avoir été longtemps préparé en prophétie et en figure : c’est Dieu lui-même qui "souffre" le péché, et il le fait afin de pardonner et de guérir l’homme.

Dieu seul, donc, pouvait se permettre d’être le Christ qui meurt sur la croix, car lui seul pouvait faire, de cette mort ignoble et atroce, l’acte décisif qui sauve le monde. La croix du Christ est glorieuse et nous sauve parce qu’elle est la croix de Dieu.

Jésus est le Christ, il est Dieu parce que Fils de Dieu, il est le Sauveur du monde, tout cela se tient de façon nécessaire et cohérente, on ne peut rien en omettre sans ruiner le tout. Et tout cela s’affirme haut et clair dans la fête de la Croix glorieuse du Seigneur.

Mais, frères, nous pourrions la fêter cent fois, et je pourrais vous répéter mille fois, moi ou un autre, les termes sûrs de la foi catholique, sans que cela ne change rien : si nous ne recevons pas cette parole de lui, qui est mort sur la croix et que Dieu a ressuscité, et si nous ne l’accueillons pas au cœur et dans notre vie, nous la refusons et nous l’annulons. Or, accueillir cette parole, c’est aussi participer à cette croix qu’elle annonce, c’est communier aux souffrances du Christ.

Mais qui peut se le permettre, sinon ceux que Dieu a faits ses propres fils dans le baptême en la mort de son Fils ? C’est notre privilège, frères et sœurs, que d’avoir part à la croix et à la gloire de Jésus : usons de cette grâce, pour notre salut et celui du monde.