Université de quartier

L’Eglise est la famille de Dieu

1996.
 

La famille française moyenne, selon une étude sociologique sérieuse, accomplit en général par semaine un acte en commun : les courses du samedi au centre commercial. Et c’est aussi parce que les responsables de magasins à grande surface le savent qu’ils font des animations : au-delà de la promotion des ventes, il s’agit de créer une ambiance de fête qui rencontre le sentiment de gens dont c’est le moment familial de la semaine.

Evidemment, ce fait est l’indice d’un problème de société extrêmement grave et profond. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, de ce que les responsables ecclésiastiques soient si attachés à promouvoir la famille et à la défendre, le pape Jean-Paul II en tête. Et il ne faut pas s’étonner si le thème de la famille chrétienne est si important dans l’Eglise aujourd’hui. En revanche, l’expression "l’Eglise est la famille de Dieu" peut vous paraître inhabituelle. Vous avez sans doute plutôt entendu : "La famille est une petite Eglise, La famille est une Eglise domestique, la famille est la cellule de base de l’Eglise". Le pape y insiste beaucoup dans son enseignement. En revanche il convient de se demander si l’expression "l’Eglise est la famille de Dieu" est conforme à la tradition ou non. C’est une démarche nécessaire. Avons-nous avancé une idée un peu audacieuse, amusante, ou avons-nous touché là un point important qui appartient réellement à la doctrine de l’Eglise ? C’est la question que nous nous posons maintenant.

Il faut dire que ce n’est pas une affirmation qui apparaît d’abord dans les textes du magistère qui sont à notre disposition. Par exemple, si je prends le Catéchisme de l’Eglise catholique, et que je l’ouvre à l’index thématique, à l’article "famille" je vois cinq lignes de références - soit au total une petite trentaine de lieux dans le catéchisme où il est question de famille -. C’est donc un terme assez employé. Toutefois on ne précise pas dans l’index thématique s’il s’agit de famille chrétienne, de famille humaine, de famille de Dieu. Ce fait n’est pas neutre. Si je prends juste à côté l’entrée "fidèle, fidélité", j’ai deux sous-entrées : "fidélité de Dieu" et "fidélité humaine". Pour "famille", je n’ai pas cette distinction. Et en fait, quand je vérifie les différentes références, il apparaît qu’il s’agit le plus souvent de la famille chrétienne.

Je referme provisoirement le Catéchisme de l’Eglise catholique et je me tourne vers les Actes du concile oecuménique Vatican II. J’ouvre le livre à l’index thématique, et je cherche "famille". Là, j’ai plus d’une page de références - assorties à chaque fois, il est vrai, de l’expression entière où apparaît le terme "famille". Mais, surtout, j’ai des sous-entrées : "famille en général", "famille chrétienne", "famille de Dieu" et enfin "famille humaine". Dans la sous-entrée "famille de Dieu", je lis : "La famille humaine est appelée à devenir la famille de Dieu" - c’est dans quatre documents de Vatican II et dans plusieurs endroits de Gaudium et Spes, constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps - ; "l’Eglise est la maison de Dieu où habite la famille" ; "Par l’intermédiaire des époux, Dieu veut agrandir et enrichir sa propre famille" ; "Les prêtres rassemblent la famille de Dieu et doivent amener l’humanité entière à l’unité de la famille de Dieu" ; "l’Eglise avertit les hommes qu’il leur faut dépasser les dissensions entre races et nations, et consolider les associations humaines dans cet esprit de la famille des enfants de Dieu." Nous y reviendrons, mais rien qu’en ouvrant ce livre et en consultant l’index thématique, je constate que je ne suis déjà plus bredouille.

Du coup, je reviens au Catéchisme de l’Eglise catholique : pour parler de l’Eglise - après les définitions principales qui rapportent bien entendu le mystère de l’Eglise au mystère du Christ - il énonce les "symboles de l’Eglise" ; dans un sous-ensemble intitulé "les noms et les images de l’Eglise", sont cités bien sûr les Ecritures, mais aussi, très largement, le concile Vatican II, avec les lieux principaux que nous avons évoqués. Ce qui me rassure au passage sur la cohérence de nos documents de référence. Il reste que les trois images principales sont : "Corps du Christ", Peuple de Dieu et "Temple du Saint Esprit". "l’Eglise est le sacrement du salut" est une expression relativement fugitive, malgré son importance dans la pensée du magistère contemporain. "Epouse du Christ " est une image liée immédiatement à celle de "Corps du Christ". Le développement doctrinal de l’expression "Peuple de Dieu", documentée dans l’Ecriture et chez les Pères, est vraiment l’oeuvre du concile Vatican II. "Temple de l’Esprit" est aussi une image importante dans Vatican II.

Ces images sont marquées par l’événement Jésus Christ en tant qu’il est une rupture avec la tradition vétero testamentaire qu’en même temps il accomplit. Le Christ est l’événement de l’accomplissement de l’Ecriture, de la Promesse, de la promesse faite à Israël, et dans l’accomplissement même de cette tradition il est une rupture. Nos trois images sont immédiatement liées à cet événement d’accomplissement et de rupture. C’est particulièrement sensible pour l’image "Peuple de Dieu", puisque cette image est documentée tout particulièrement sur l’Ancien testament qui est l’histoire du Peuple de Dieu. Mais c’est vrai aussi pour "Temple de l’Esprit". Dans l’Ancienne Alliance, jamais le peuple lui-même n’est le temple de l’Esprit. Le Temple qui est la présence de Dieu c’est le Temple de Jérusalem. Pour la période de l’Exil, Dieu dit : "J’ai été pour eux un sanctuaire" : Dieu se désigne lui-même comme sanctuaire pour son peuple en exil. Que le peuple lui-même soit le Temple véritable, c’est vraiment une des expressions de cet événement d’accomplissement de la tradition et de rupture. Et d’ailleurs cette expression de "Temple de Dieu" est elle-même en lien étroit avec l’expression de "Corps du Christ," parce que le Christ est le véritable Temple. On peut finalement tenir l’expression "Corps du Christ" comme la première des trois en dignité, parce que elle porte les deux autres en elle.

Bref, "famille de Dieu" n’apparaît toujours pas une expression particulièrement développée par le magistère pour dire le mystère de l’Eglise. Pourquoi ? Peut-être parce que, en comparaison des trois principales images, elle serait trop étriquée. "Peuple de Dieu", suggère une grande ampleur ; "Temple de l’Esprit, une grande profondeur ; "Corps du Christ", c’est une image extrêmement cohérente, qui porte en elle de façon très profonde et très riche l’ensemble du mystère. Par rapport à ces trois-là, "famille de Dieu" n’est-elle pas une vision trop petite ? D’ailleurs, dans les mentions que nous avons trouvée dans les Actes du concile, l’expression "famille de Dieu" était employée particulièrement dans la perspective de l’événement eschatologique : typiquement, "La famille humaine est appelée à devenir la famille des enfants de Dieu." Donc pour dire notre espérance de la fin du monde, lorsque Dieu sera tout en tous et que sera réalisé - c’est ce pour quoi nous prions avec le Christ - le dessein de Dieu de sauver tous les hommes. Le fait de réserver l’idée de "Famille de Dieu" à la visée eschatologique ne serait-il pas un indice de la crainte de restreindre la perspective, de tomber dans le côté trop étroit qu’aurait cette expression ? Si bien que je suis un peu perplexe : c’est bien une expression conforme à la tradition, mais ai-je eu raison de la prendre comme première pièce de notre "colonne vertébrale" ? Je crois pourtant que oui.

Où aurions-nous pu chercher d’abord, plutôt que dans les textes du magistère ? Dans les Ecritures, bien sûr. Dans une Table pastorale, au mot "famille", je trouve "famille de Dieu" : l’expression est employée en Ephésiens 2,19. Tel est le lieu scripturaire le plus important où nous trouvons l’expression, dans la phrase suivante : "Ainsi vous n’êtes plus des étrangers ou des émigrés, vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la famille de Dieu." Or le passage au milieu duquel se trouve cette phrase est très important, parce qu’il constitue vraiment en condensé un petit traité sur l’Eglise.

Si l’expression littérale "famille de Dieu" ne se rencontre guère dans les Ecritures qu’en Ephésiens 2,19, pour ce qui est de l’idée, elle se trouve très clairement dans la parole de Jésus apportée par les évangiles synoptiques : "Qui sont ma mère, mes frères et mes soeurs ? Ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent." Mais finalement, le lieu principal, suréminent, de référence pour notre thème, c’est ce texte qui se trouve à la fois dans l’Evangile et dans la liturgie de la messe et pratiquement de toutes les autres célébrations sacramentelles : le "Notre Père". Nous sommes ceux qui disons avec le Christ "Notre Père". Eglise : "Corps du Christ", oui, "Temple de l’Esprit", certes, "Peuple de Dieu", sûrement ; mais peut-être plus encore "Famille de notre Père qui est aux cieux.". Famille de Jésus, le Christ, Fils unique, parce que nous avons un seul Père, dit le Seigneur : "Vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est au cieux."

Voilà qui me remet en mémoire le fait que la liturgie est un lieu de référence essentiel pour ce qui est de l’expression traditionnelle de la foi : lex orandi, lex credandi. Or, dans la liturgie de la messe, avec la Prière eucharistique n°3, nous disons : "Ecoute les prières de ta famille assemblée devant toi." Encouragés par cette découverte fructueuse, j’ajouterai la préface des Saints n°1 ; dans cette prière, (la "préface" n’est pas un prologue, un prélude, mais une "proclamation" ; la préface de la messe est déjà un condensé de prière eucharistique), nous rendons grâce à Dieu, Père très saint, "car tu es glorifié dans l’assemblée des saints ; lorsque tu couronnes leurs mérites, tu couronnes tes propres dons, dans leur vie tu nous procures un modèle, dans la communion avec eux une famille." Ainsi, les saints sont notre famille - ce qui apparaît déjà un peu en Eph 2,19 - ; la communion des saints, c’est une réalité familiale.

Relisons le passage entier d’Ephésiens, du verset 15 au verset 22. Le Christ "a voulu ainsi, à partir du Juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau en établissant la paix et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps au moyen de la croix ; là, il a tué la haine. Il est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin, et la paix à ceux qui étaient proches." Puis s’adressant donc aux Ephésiens, à savoir "vous qui étiez loin", vous qui étiez des païens, l’auteur énonce : "Et c’est grâce à lui que les uns et les autres, dans un seul Esprit, nous avons l’accès auprès du Père. Ainsi vous n’êtes plus des étrangers, ni des émigrés ; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la famille de Dieu. Vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondation les apôtres et les prophètes, et Jésus Christ lui-même comme pierre maîtresse. C’est en lui que toute construction s’ajuste et s’élève pour former un temple saint dans le Seigneur. C’est en lui que vous aussi vous êtes ensemble intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu par l’Esprit." Dans ce passage, d’une densité et d’une cohérence extrêmes, sont rassemblées toutes les expressions principales sur l’Eglise. Et au coeur de ce passage, nous lisons : "Vous êtes de la famille de Dieu."

Reprenons le texte de la prière eucharistique n°3 : " assemblée devant toi." Qu’est-ce qui est frappant dans le fait que l’Eglise prie ainsi ? C’est de l’assemblée concrète, en ce lieu et à cet instant, que le prêtre dit : Père, voici ta famille. Toute assemblée eucharistique est la famille de Dieu. L’Eglise, en la personne du célébrant, ne dit pas : "Ecoute les prières de quelques membres de ta famille" - parce que, quand même on serait dix mille, cent mille, avec le pape, on n’est qu’une partie de la multitude dont parle l’Apocalypse, multitude "que nul ne peut dénombrer" - mais : "Ecoute les prières de ta famille." C’est une affirmation orthodoxe : dans toute assemblée eucharistique, l’Eglise universelle est là.

l’Eglise entière, c’est un mystère que nous ne pouvons qu’approcher. C’est la Jérusalem céleste et c’est l’Eglise périgrinante qui n’est jamais séparée de la Jérusalem céleste ; c’est la multitude des saints de tous les temps, du passé et même de l’avenir. Ce sont tous les chrétiens du monde, et même ceux qui ne sont pas dans le Corps visible. C’est toute Eglise particulière - expression qui signifie le diocèse, unité de base de l’Eglise-. Au-dessus de cette unité-là, il y a la communion des Eglises, et l’on est immédiatement déjà au-delà du repérable, parce que l’Eglise entière n’est pas faite seulement de la somme des Eglises particulières. L’unité de base repérable dans l’Eglise, c’est le diocèse, "Eglise particulière". l’Eglise universelle est présente dans l’Eglise particulière qu’est le diocèse. Et nous voyons ici que l’Eglise universelle est présente dans toute assemblée eucharistique célébrante.

Cela nous rappelle l’usage des premiers chrétiens - du premier siècle très certainement, du second siècle aussi, voire du troisième - : une Eglise, un évêque, une Eucharistie. Dans ces premiers temps de l’Eglise, une Eglise c’est par exemple les chrétiens qui sont à Ephèse. Donc : une ville - et certaines de ces villes de l’Antiquité pouvaient compter plus d’un million d’habitants -, dans cette ville, des chrétiens, à savoir une Eglise ; à la tête de cette Eglise, un évêque. Il y a bien des "presbuteroi" - le mot presbuteros va donner "prêtre" - mais seul l’évêque est le président de l’eucharistie et le chef de l’Eglise ; les presbuteroi sont comme le sénat de l’évêque, mais ils ne sont pas présidents de l’eucharistie. Il n’y a qu’une assemblée eucharistique, qu’une messe, c’est celle de l’évêque. Une Eglise, une messe. Alors qu’aujourd’hui dans le diocèse de Paris il y en a des centaines par dimanche, dans le diocèse de Milan des milliers. Vous voyez à quel point, dans l’Eglise des premiers temps, l’unité ecclésiale est liée à l’unité eucharistique, et à l’unicité du pasteur. Et tous sont frères autour de l’évêque, qui représente le Père - mais qui est aussi frère parmi les frères. Comme dit saint Augustin : "Evêque pour vous, chrétien avec vous".

Dans cette famille de Dieu qu’est l’Eglise, l’évêque joue le rôle de père. Vous savez qu’il n’y a pas guère eu de mariage "à l’église" avant le XIIIème siècle. Le mariage était une opération domestique. Et c’était le père de famille, le père de la fille, qui opérait le mariage. Mais bien avant cela, dès les premiers siècles, il y a eu des interventions ecclésiastiques dans le mariage. Et pourquoi ? Parce que dans l’Eglise, où l’évêque tenait le rôle du père, il le faisait tout particulièrement pour les veuves et les orphelins. Quand une orpheline se mariait, l’évêque tenait lieu de père pour la marier.

Donc l’Eglise est une famille : c’est un foyer, un foyer eucharistique. L’Eglise, c’est la famille de ceux qui se rassemblent pour l’Eucharistie de Jésus Christ. Elle est cela dans l’Eucharistie, mais elle est cela tout le temps, lorsqu’elle est la communauté de ceux qui se rassemblent ordinairement pour l’Eucharistie. C’est la famille de ceux qui disent "Notre Père" dans la célébration de l’Eucharistie. Donc le prêtre, - puisqu’on est passé de la situation de la primitive Eglise à celle que nous connaissons, avec les paroisses, et la charge de célébrer l’Eucharistie a été donnée aux prêtres - ; le prêtre et les autres fidèles sont la famille de Dieu.

Le rapport de base du prêtre avec les autres fidèles est un rapport de fraternité, puisque nous avons un seul Père qui est aux cieux. Néanmoins - je me reporte aux Actes du Concile, en Lumen Gentium, constitution dogmatique sur l’Eglise, au n°28 - : "De leurs fidèles qu’ils ont engendrés spirituellement par le baptême et l’enseignement, les prêtres doivent avoir, dans le Christ, un souci paternel." Dans le baptême il y a un engendrement spirituel ; et il y a une fonction paternelle du ministre qui baptise, qui conduit au baptême et qui accompagne après le baptême. Mais je note aussi la dimension paternelle de l’enseignement. Cela conjoint les idées de père et de pasteur. Le pasteur, c’est celui qui fait paître le troupeau, c’est-à-dire qui lui fait trouver la bonne nourriture. Et le pasteur des chrétiens - le mot pasteur a une signification précise dans l’Eglise catholique : les pasteurs sont les évêques et les curés, ceux qui ont la cura animarum -, en quoi est-il celui qui fait paître le troupeau ? En cela qu’il donne la Parole qui est la vraie nourriture de Vie.

Cette paternité de Dieu qui est notre Père s’exerce concrètement dans l’Eglise même comme Corps mystique. Elle s’exerce concrètement par la célébration des sacrements et par l’enseignement, elle s’exerce aussi par la conduite du peuple de Dieu. Et c’est pour cela que l’évêque, dans les premiers temps, est le père de la famille de Dieu aussi par le fait qu’il conduit cette famille. Lorsqu’il marie une orpheline, il fait un acte qui n’est pas seulement un acte humain. Parce c’est aussi au titre de chrétien, et parce que le mariage est un sacrement. Et si l’Eglise ne l’a défini strictement qu’à Trente, et si elle n’a commencé à le dire, de façon balbutiante, que vers le 10-11ème siècle, cela n’empêche pas que le mariage ait toujours été un sacrement institué par Notre Seigneur Jésus Christ. Parce que c’est un sacrement, cet acte qu’accomplissait l’évêque n’en était pas moins un acte spirituel.

Donc cette paternité s’exerce concrètement dans l’Eglise par des personnes qui lui sont données par Dieu pour cela. Et aussi la maternité de l’Eglise aussi s’exerce : dans la célébration du baptême, le rôle du parrain et de la marraine est de signifier la maternité de l’Eglise, et l’extension spirituelle de la famille du baptisé. Celui que l’on baptise, quand il s’agit d’un petit enfant, est en principe d’une famille chrétienne. Sa famille naturelle n’est donc pas sans être déjà la famille de Dieu, puisque la famille est "la cellule de base de l’Eglise". Comme membre de cette famille naturelle, il est aussi membre de cette micro-Eglise qu’est la famille chrétienne. Pourtant, seulement par le baptême il rentre pleinement dans la famille des enfants de Dieu, et le parrain et la marraine signifient aussi cette extension de sa famille dans la famille de Dieu. C’est pourquoi, contrairement aux idées reçues, le rôle des parrain et marraine n’est pas du tout d’abord pour "après le baptême", mais essentiellement pour "pendant le baptême". Leur rôle essentiel c’est de témoigner de la foi de l’Eglise qui nous unit. Quand on choisit un parrain ou une marraine, "bien qu’il soit musulman, juif, voire athée, mais il sera gentil, etc.", on est hors sujet.

"L’Eglise est la famille de Dieu" : c’est une affirmation de l’Ecriture, de la doctrine catholique, donc de Dieu lui-même. Je me rappelle avoir entendu quelqu’un me rétorquer : "Oui, mais enfin, c’est de l’angélisme de dire que tous les chrétiens sont des frères et soeurs." Précisément c’est le contraire. Cela seul est du réalisme. L’angélisme serait d’imaginer qu’il suffit que ce soit écrit dans les missels. Le réalisme c’est de dire que, puisque c’est le cas, nous devons vivre ce que nous sommes.

Quand je pense que lorsqu’on a introduit le geste de paix à la messe, ce fut la croix et la bannière pour le faire tolérer aux "gens bien", aux "gens de bonne famille" ! Voilà des frères et des soeurs qui trouvent que ce n’est "pas convenable" de se regarder au cours de la messe. Alors, quant à s’embrasser ! Peut-être y a-t-il le fait que dans cette réalité vécue et vivante de la famille de Dieu qu’est l’Eglise, la messe - prenez cette réflexion comme une petite spéculation personnelle - serait plutôt la partie "paternelle". C’est l’Eucharistie du Seigneur Jésus, c’est son sacrifice, c’est la table de la Parole et du Pain : c’est la table pastorale par excellence, où nous recevons la nourriture céleste. Dans les familles, la partie paternelle, c’est de dire la loi, la règle : du père tombent les sentences. Et la mère, elle, serre les enfants sur son coeur, console, et puis prépare les petits fours, les gâteaux et les jus d’oranges... Pourquoi ces spéculations apparemment téméraires ? Parce que dans la primitive Eglise, il n’y avait pas de messes sans agapes - d’un mot grec qui signifie amour, tout particulièrement amour fraternel -. C’était un moment de "convivialité", dirait-on aujourd’hui, où l’on mangeait et buvait ensemble, et où l’on réalisait aussi concrètement le partage fraternel. C’était un moment où l’on faisait en sorte que ceux qui dans la communauté étaient pauvres reçoivent de ceux qui étaient aisés ce qui leur manquait. Chez nous, cela a absolument disparu. La messe, on s’y retrouve côte à côte ; mais les agapes, c’est dans la famille naturelle... dans le meilleur des cas.

Mes amis, mes frères, cette vie familiale doit être réelle, elle doit être la réalité d’un partage de vie. Que l’appartenance à l’Eglise ait pour les chrétiens une pertinence dans la vie ordinaire, c’est nécessaire. Et contrairement à toute la mentalité de l’homme moderne, que, entre chrétiens, on fasse des clubs, des activités culturelles, sportives ou récréatives, ou quoi que ce soit pourvu qu’on se voie, c’est non seulement très convenable, mais nécessaire. Et j’en arrive à un point que je sais sensible, d’expérience. Un des problèmes contemporains dans l’Eglise, c’est de ne plus distinguer la charité fraternelle des membres de l’Eglise, d’une part, et d’autre part les actions de l’Eglise en faveur de ceux qui souffrent en général. Or, il s’agit de deux choses distinctes ; et dans la mentalité d’aujourd’hui, nous avons effacé la question de la charité fraternelle dans l’Eglise sous prétexte de l’ouverture à tous les hommes. Et nous faisons des entraides qui s’appellent entraides mais qui ne sont pas des entraides. Je sais que ce que je dis est dur et je vous en demande pardon.

Ce ne sont pas des entraides. Quand on reçoit des gens qu’on ne connaît pas, qu’on ne connaîtra pas, et qu’on ne veut pas connaître, leur procurer des secours, c’est très bien, c’est de l’action caritative, mais ce n’est pas de l’entraide. On a beau raconter de belles choses sur "ce qu’on reçoit en retour", cela ne suffit pas pour parler sérieusement d’entraide. L’entraide, en vérité, c’est par exemple ce qui se passe normalement dans les familles naturelles. Dans vos familles, si quelqu’un manque du nécessaire, si quelqu’un est dans la peine, le besoin, l’affliction, est-ce que la solidarité familiale ne joue pas ? Elle joue, et elle est extrêmement prioritaire. Est-ce qu’elle joue le moins du monde ainsi entre chrétiens ?

Ce que je vous dis s’appuie sur la liturgie et l’Ecriture. C’est constamment que "les frères", au sens de ceux qui ont par le baptême le même Père qui est aux cieux et qui sont sa famille, sont distingués des autres. Ainsi, même lorsque nous prions pour les défunts, dans toutes les prières eucharistiques, nous distinguons - par exemple dans la deuxième - "nos frères, qui se sont endormis dans l’espérance de la résurrection", et "tous les hommes". Et le Christ, dans la "prière sacerdotale" de Jean 17, prie longuement pour "les siens", pour que ses disciples soient consacrés dans la vérité et l’amour du Père, avant de dire in fine : "afin que le monde croie que tu m’as envoyé". Ces frères, ces disciples du Christ, doivent se reconnaître mutuellement comme tels, d’une reconnaissance qui ne soit pas pure parole mais qui se traduise en actes. Or, ce n’est guère ce qui se passe entre nous.

Que notre situation ecclésiale soit à ce point dégradée - là aussi je vous demande de me pardonner le mot : il est dur, mais je crois vraiment qu’il est juste - c’est d’une certaine manière tout simplement la situation de la société, de notre société française tout particulièrement, de notre société occidentale moderne plus généralement, héritière de l’esprit qui s’est exprimé en 1789. Un esprit pavé de bonnes intentions, mais un esprit selon lequel l’homme est le citoyen "libre et égal", c’est-à-dire strictement l’individu. D’où l’abolition des corporations et, d’une manière générale toutes les structures de corps intermédiaires. Il n’y a plus que le citoyen et l’Etat, qui n’est pas une structure de solidarité, mais un service de la communauté. Communauté étant ici d’ailleurs un bien grand mot, s’agissant de l’agrégation locale de gens qui s’appellent "citoyens", mais dont la "cité" n’est virtuellement autre, selon les principes de l’humanisme, que le monde. Or, la "communauté de tous les hommes du monde" n’est encore hélas qu’un concept creux pour l’immense majorité des hommes. Pour l’Eglise, cette communauté est l’espérance eschatologique qui doit régir aussi nos actions maintenant.

Nous vivons dans une société qui a fait disparaître les structures de corps au nom de l’individu. Et, finalement, la dissolution de la famille n’est que la logique de cette atomisation, de cette individualisation. Si aujourd’hui dans la société on ressent fortement la souffrance due à cette pathologie qu’est la disparition des corps - il n’y a plus de corporations, il n’y a plus d’entreprises familiales, de paternalisme (tant vilipendé), d’esprit de clocher (honni) -, cela se vérifie en certaines conduites de réaction : quand on souffre, on proteste et on cherche à calmer la souffrance ; et cela s’appelle sectes et "retour du religieux", cela s’appelle cohabitation et "retour de la famille", ou encore "phénomène des bandes"... Or, il faut ne se faire aucune illusion : ce sont au mieux des ersatz.

La situation dégradée de l’Eglise n’est d’abord que le reflet de la situation dégradée de la société : société française, société occidentale, et à travers la domination de l’occident moderne sur le monde, potentiellement "société" du monde entier. Beaucoup de faits contemporains s’expliquent comme des réactions pathologiques à ces pathologies. J’oserai dire que le fondamentalisme islamiste est finalement une réaction de cet ordre-là. Parce que, devant l’espèce de credo qui est : "L’individu doit être libre de faire ce qu’il veut quand il veut", des populations entières, qui voient bien que cette parole ne leur apporte aucun avantage et détruit ce qu’elles avaient de structures, réagissent avec ce qu’elles ont sous la main pour préserver une appartenance de corps et développer une résistance, autant que possible, à cette force fantastique de dissolution.

Lorsque la société souffre de maux spécifiques, l’Eglise doit être prophétique en la matière. Sur le lieu même où la société tout entière souffre, elle doit s’opposer à l’esprit du temps - vous vous rappelez Romains 12,2 : Ne vous modelez pas sur le monde présent, mais transformez votre vie en renouvelant votre intelligence -. Lorsque le monde entier souffre de cette atomisation, l’Eglise doit réagir, de façon prophétique et rigoureuse et, autant que possible à la mesure du mal en question ; or, réagir seulement au nom de la famille est insuffisant. Certes il faut le faire, mais ce n’est pas à la taille du problème. De même, ce qu’on appelle les communautés nouvelles - groupes de prière, mouvements, chemins ou autres - constituent aussi une réaction contre l’individualisme social et ecclésial et c’est très bien ; c’est certainement un des ressorts principaux de l’événement qu’on appelle "les communautés nouvelles" que de réagir à la dissolution des corps. Mais c’est radicalement insuffisant aussi. Or, il y a un lieu où nous pouvons réagir à la hauteur du problème, c’est la paroisse. Pourquoi ?

Parce que seule la paroisse présente le caractère d’un lieu concret réalisant l’ouverture universelle qui est propre à l’Eglise. Car l’Eglise est d’abord catholique - cela signifie "universelle". Et cette universalité se manifeste par la réunion, dans la même communauté, des groupes opposés ; des groupes humainement opposés. La manifestation plénière de l’Eglise catholique ne commence qu’à ce niveau. La paroisse, c’est le rassemblement des chrétiens d’un territoire. C’est-à-dire non pas de gens qui se sont choisis parce qu’ils ont la même sensibilité, parce qu’ils aiment la même musique, ou parce qu’ils ont le même projet politique et social, mais parce que Dieu les a convoqués à faire ensemble l’Eglise "Eglise", cela signifie "Convocation". C’est Dieu qui dit : "Vous, vous, vous... soyez ensemble l’Eglise". Je ne choisis pas mon Eglise. "Ce n’est pas vous qui m’avez choisis, dit le Seigneur, c’est moi qui vous ai choisis." Et dans la prière eucharistique n°2 : "Nous te rendons grâce, car tu nous as choisis pour servir en ta présence."

Et parce que c’est le rassemblement des chrétiens d’un territoire, c’est aussi, sur ce territoire, le groupe tendu vers tous ceux qui ne sont pas du rassemblement. La paroisse, ce n’est pas seulement les fidèles ; la paroisse ce sont tous les habitants. Et concrètement, le groupe humain qu’est l’Eglise paroissiale doit être tendu tout particulièrement vers les autres habitants de la paroisse qui ne sont pas dans le groupe. Quand on est dans sa chapelle de religieux et qu’on y trouve la messe à son goût, on ne réalise pas vraiment l’Eglise paroissiale. Surtout si on a peur de faire de la place pour qu’éventuellement d’autres y entrent.

La paroisse, c’est un enjeu immédiat et essentiel : vivre la paroisse comme la famille de Dieu que nous sommes et que nous n’avons pas choisie mais à laquelle nous avons été incorporés par grâce, et tout particulièrement dans nos diversités. La paroisse, son oeuvre propre, c’est de rassembler ceux qui ne "pouvaient pas se sentir". Et si l’Eglise est la famille de Dieu qu’elle doit être, ou plutôt, si elle réalise concrètement dans sa vie ce qu’elle est vraiment, à savoir la famille de Dieu, alors elle rayonnera. Alors, selon la parole du Christ, en voyant comme nous nous aimons, les hommes croiront.

J’avais prévu, en conclusion, de vous lire un passage d’une homélie du 2ème siècle, d’un auteur inconnu, que nous offre le bréviaire, l’office des Lectures de la Liturgie des Heures (jeudi de la 32ème Semaine). Je vais vous le citer de mémoire, en substance. Cet auteur du 2ème siècle part d’une citation de l’Ecriture dans laquelle Dieu dit : "A cause de vous, sans cesse, mon nom est blasphémé parmi les nations", et qu’il applique à ses auditeurs. En effet, leur dit-il, lorsque les hommes nous entendent dire "Aimez vos ennemis", ils pensent :"Ces gens là sont formidables." Mais quand il voit que nous ne sommes même pas capables d’aimer nos amis, alors ils se moquent de nous.

Ainsi, si nous prétendons établir l’humanité entière dans l’état de famille solidaire, nourrir tous les pauvres et consoler les malheureux, non seulement à nos portes, mais sur les cinq continents, et que nous ne sommes même pas capables entre nous de vivre une vie fraternelle, les nations diront : "c’est du bidon." Mais si nous acceptons de recevoir de Dieu cette convocation non seulement à célébrer l’Eucharistie de Jésus Christ ensemble, mais à vivre au long des jours la véritable vie fraternelle d’agapes, de charité, d’amour et d’entraide à laquelle elle nous invite, alors nous avons de l’avenir dans l’univers.


1994 UQ Eglise famille de Dieu