Université de Quartier - 1996

La Bible est-elle écrite par Dieu ?

1996.
 

Notre soeur est petite et n’a pas encore les seins formés.

Que ferons-nous à notre soeur le jour où il sera question d’elle ?

Si elle est un rempart,

nous élèverons au faîte un couronnement d’argent ;

si elle est une porte,

nous dresserons contre elle des ais de cèdre.

Je suis un mur et mes seins en figurent les tours.

Aussi ai-je à leurs yeux trouvé la paix.

Salomon avait une vigne, il la confia à des gardiens,

et chacun devait lui remettre le prix de son fruit,

mille sicles d’argent.

Ma vigne à moi, je l’ai sous les yeux.

A toi, Salomon les mille sicles,

et deux cents aux gardiens de son fruit.

Toi qui habites les jardins,

mes compagnons prêtent l’oreille à ta voix :

daigne me la faire entendre !

Je m’arrête là. Je me suis arrêté avant la fin d’un livre. Est-ce que quelqu’un a reconnu ce livre ? Est-ce que quelqu’un a une idée ? Non ? Alors je vous dis les derniers versets :

Fuis, mon bien-aimé, sois semblable à une gazelle,

à un jeune faon, sur les montagnes embaumées !

C’est donc la fin du Cantique du Cantique que je vous lisais en introduction.

Dans la Bible de Jérusalem, vous avez en titre, pour cette fin : "Appendice", et en sous-titres : "Deux épigrammes" puis : "Dernières additions". Il semblerait que l’éditeur de la Bible de Jérusalem n’ait rien compris à cette fin. En fait, le Cantique des Cantiques n’est pas très compréhensible. De plus, qu’il figure dans la Bible est un fait très troublant.

Si vous prenez la TOB, la fin du Cantique devient très claire. Le découpage en fait un dialogue qui, avec un certain appareil de notes, devient compréhensible. L’éditeur de la TOB a compris que le Cantique des Cantiques est d’abord un recueil de poèmes érotiques.

A partir du moment où l’on a identifié le genre littéraire de base du texte qu’on lit, c’est plus facile d’en comprendre le détail. Le Cantique des cantiques est une compilation de poèmes érotiques. C’est pour cela que j’ai hésité avant de vous en lire un passage. Et j’ai choisi le plus convenable... Si vous voulez lire, ou relire, le Cantique des cantiques, vous verrez que, comme littérature érotique, c’est parfaitement caractérisé. Tellement, que les ecclésiastiques en sont très embarrassés, et cela depuis des siècles. D’autant que ce livre, qui fait partie de la Bible, ne nomme jamais Dieu. Juste, vers la fin, dans un passage qu’on lit parfois aux célébrations de mariage : (l’amour est) "un coup de foudre sacré", traduit la TOB, là où la Bible de Jérusalem choisit : "une flamme de Yahvé". En fait ce n’est pas Yahvé qui figure dans le texte original, mais seulement Yah, appellation d’un ancien dieu cananéen dont il est tout à fait probable que le nom que l’on se risque à prononcer Yahvé est dérivé. Donc, l’amour est "une flamme de Yah", cela peut vouloir dire simplement : l’amour, "c’est du feu de Dieu !" Ce livre ne cite donc pas vraiment Dieu et, en fait il n’évoque pas non plus les vertus, qu’elles soient humaines ou divines. Au contraire, il s’agit d’une histoire d’amour des plus physiques, entre deux personnages dont rien n’indique qu’ils soient mariés, au contraire. Où allons-nous si dans la Bible il y a de tels ouvrages ? Mais c’est un fait : ce livre est dans le canon hébraïque fixé à la fin du premier siècle de notre ère, en conformité à une canonisation par l’usage bien plus ancienne.

Le Cantique des cantiques est un dialogue entre un homme et une femme, ou plutôt un garçon et une fille, qui s’aiment passionnément, et pas du tout platoniquement. Ce livre est fait essentiellement de louanges mutuelles qui décrivent les grâces physiques de l’un et de l’autre. M. Chouraqui, le maire de Jérusalem, qui a traduit la Bible, y compris le Nouveau Testament qu’il appelle "Un Pacte Neuf", rapporte que, selon Rabbi Akiba, "le monde n’avait ni valeur ni sens avant que le Poème des poèmes fût donné à Israël." Et pour lui, ce livre, un des plus courts de la Bible, est l’un des plus nécessaires.

Quand même, ce serait intéressant de comprendre ce que signifie ce livre, tellement il est éloigné de nos mentalités d’occidentaux modernes, nous qui voyons dans la Bible le récit de ce qui s’est passé en terre d’Israël, et le code des préceptes qui en sont résultés. Il est clair qu’il n’y a pas de place, dans une telle vision, pour le Cantique des Cantiques, et surtout pas au centre du dispositif. De deux choses l’une : ou bien il y a quelque chose d’essentiel qui nous échappe, ou bien c’est que la Bible ne tient pas debout. Il faut choisir. Et nous choisissons certes de penser que c’est nous qui avons une lacune.

Pour comprendre ce livre, il nous faut d’abord identifier de quel genre littéraire il relève, et ensuite, entreprendre de le découper, de façon à identifier les voix qui se font entendre tour à tour dans ce texte qui nous est livré d’un seul tenant : "Lui", "Elle", et puis les personnages secondaires : les frères, le choeur, la mère, et peut-être d’autres.

Ce que nous enseigne déjà le Cantique, c’est que la Bible est polyphonique. La Bible est le chant de nombreuses voix mêlées, dans une harmonie qui ne se découvre pas aisément, car elle suppose toute une culture pour être entendue.

Qui parle dans la Bible ? Notre titre "La Bible est-elle écrite par Dieu ?", pourrait donner à penser que, si la réponse est oui, c’est donc Dieu qui parle de A à Z. Mais même si Dieu est l’auteur de la Bible, il peut, dans "son livre", fait parler d’autres personnes, rapporter ce que d’autres disent.

Par exemple : dans la Bible il y a les psaumes et le reste de la Bible. Les psaumes, selon l’usage de l’Eglise et d’Israël, sont la réponse de l’homme à Dieu. C’est pourquoi, dans nos liturgies, le psaume est "responsorial". Dans la Bible, selon notre usage liturgique, il y a la parole de Dieu, et la réponse de l’homme. Dieu nous fournit à la fois ce qu’il dit et ce que nous avons à dire en réponse. Dans les psaumes, selon le mot d’un Père, "Dieu nous a fait la grâce de se louer lui-même afin de que nous sachions comment le faire." Dieu nous a donné les mots pour le louer comme il convient.

Cette distinction, posée et maintenue par la liturgie, n’est certes pas si tranchée. Hors les psaumes il y a dans la Bible quantité de pièces hymniques et de cantiques et, de l’autre côté, les psaumes eux-mêmes sont aussi "parole de Dieu" au sens d’enseignement de Dieu pour nous. Néanmoins, les psaumes sont ce que Dieu dit que l’homme doit dire à Dieu.

C’est parfois encore, plus compliqué. Pensez au texte des tentations de Jésus au désert. Au désert, le démon tente le Seigneur et dit, entre autres : "Il est écrit, il donnera pour toi des ordres à ses anges, et ils te porteront sur leurs mains de peur que tes pieds ne heurtent une pierre." Le démon cite l’Ecriture ; correctement d’ailleurs. Il cite un psaume, justement. Ainsi, Dieu dit ce que le démon dit quand il ose dire ce que Dieu dit ; et ce que le démon dit que Dieu dit est tiré de ce que Dieu dit que l’homme doit dire à Dieu.

Et encore, je vous ai fait grâce d’un degré. Car, qui parle ? Dieu, sans doute. Mais c’est ici l’évangéliste Matthieu qui s’exprime ! Donc il faudrait reprendre toute la séquence en précisant : "Matthieu dit que Dieu dit que etc." En effet, vous remarquerez que, dans le passage parallèle, Marc ne dit pas exactement ce que dit Matthieu : "Marc dit que Dieu dit etc." est encore autre chose. Qui parle ? Voilà une question importante qui se pose dès qu’on a affaire à un texte biblique. Et ce n’est pas la seule. Une deuxième question qu’il faut absolument se poser ensuite est : "Que veut-il dire ?"

Prenons un autre texte : dans l’évangile de la résurrection de Lazare, le découpage liturgique fait que nous nous arrêtons un peu avant la fin du chapitre 11. Or, dans la suite du chapitre, comme les Juifs discutent du projet d’éliminer Jésus, Caïphe prend la parole et dit : "Vous ne comprenez pas que votre avantage est qu’un seul homme meure pour tout le peuple, et que la nation ne périsse pas tout entière ?" Ce n’est pas de lui-même qu’il prononça ses paroles, mais comme il était grand prêtre cette année-là, il fit cette prophétie, qu’il fallait que Jésus meure pour la nation, et non seulement pour elle, mais pour réunir dans l’unité les enfants de Dieu qui sont dispersés.

Caïphe dit quelque chose. L’évangéliste Jean nous dit que Caïphe dit quelque chose. Il nous dit que Caïphe ne savait pas ce qu’il disait. Nous comprenons assez facilement que Caïphe dise qu’il faut tuer Jésus parce que c’est un danger pour tous, et l’évangéliste dit que Caïphe a dit là une prophétie, une parole de Dieu. Nous avons ici des gens qui parlent, qui veulent dire quelque chose, mais qui disent autre chose, ou encore à qui on fait dire autre chose.

Donc la deuxième question : "Que veut-il dire ?" est elle-même double : que veut dire celui qui parle, mais surtout que veut dire l’auteur biblique ? Ce que veut dire l’auteur biblique est peut-être autre chose que ce que veut dire celui qui parle...

Nous ne sommes pas au bout de nos peines : il y a une troisième question. C’est : "Que dit-il ?" Pensez-vous que lorsque nous lisons, nous voyions bien ce qui est dit ? Prenons un autre passage, qui est la suite immédiate, au chapitre 12 de Saint-Jean, de la résurrection de Lazare : l’épisode de l’onction de Béthanie. Marie, au cours d’un repas offert en l’honneur de Jésus, verse du parfum sur les pieds de Jésus et lui essuie les pieds avec ses cheveux. Au début de cet épisode, vous lisez : Lazare se trouvait parmi les convives. Donc, on se dit : Jésus a ressuscité Lazare ; quelques jours après, Lazare est à table avec Jésus, c’est normal. Mais dans le texte grec, le verbe que la TOB rend par "se trouver parmi les convives" est composé à partir du verbe qui signifie "être couché" ou, plus exactement, "gésir", être étendu par terre. D’où l’idée de le rendre par "être à table", puisque l’on se "couchait" à table en ce temps-là dans le monde romain. Cette traduction est suggérée par le contexte, mais elle fait d’autant plus violence à la lettre du texte que le verbe utilisé est plus précisément  le préfixe indiquant un mouvement ascendant. Drôle d’idée, n’est-ce pas, "être couché par terre avec un mouvement ascendant" ! Pourtant elle se comprend très bien quand on sait que ce verbe  signifie : être offert, consacré, voué, à quelqu’un. Ainsi, l’expression grecque rendue par "Lazare se trouvait parmi les convives", signifie littéralement : "Lazare était l’un de ceux qui avaient été consacrés avec lui (Jésus)". Nous pouvons penser ici d’abord à l’élection d’Israël, "part consacrée", ensuite au baptême en Jésus Christ et, à la messe, à la prière pour les défunts "qui se sont endormis dans le Seigneur".

Le grec ici est amphibologique, il porte deux sens (au moins !), et ce n’est pas par hasard, ce n’est pas par inadvertance. Que dit-il ? Un sens caché derrière l’autre. Un sens qui semble évident à cause du contexte, et un autre sens qui devient évident si l’on considère le mot exact employé. C’est courant dans les évangiles. Vous ne vous en rendez pas compte si vous ne fréquentez pas le grec, mais c’est constamment que les traductions prennent le parti du sens que semble imposer le contexte, mais que ne recommande pas la littéralité. En sorte que la meilleur part du sens reste parfois tout à fait invisible.

Qui parle ? Que veut-il dire ? Que dit-il ? Autant de questions de grande conséquence, aux réponses nuancées et compliquées. La Bible, ce n’est pas une chose simple, dont on puisse parler convenablement de façon simpliste.

Alors, la Bible, on peut y croire ou pas ? C’est vrai tout le temps ou pas ? Cette question ne peut pas ne pas être présente dans les têtes des Occidentaux modernes que nous sommes. Et en particulier sous la forme élémentaire de la question des miracles. Est-ce que les miracles se sont produits comme ils sont racontés ou pas ? Ou est-ce qu’il faut les interpréter ? Et alors, si on commence à interpréter, que va-t-il rester ?

Encore au XIXème siècle, le magistère a crossé ceux qui disaient : "Moïse n’a pas écrit le Pentateuque". En effet, dans la Bible il est dit, à la fin du Deutéronome, dernier livre du Pentateuque, en Dt 31,24 : Et quand Moïse eut fini d’écrire entièrement les paroles de cette Loi dans un livre, il donna cet ordre... : "Prenez ce livre de la Loi..." ; puis Moïse chante un dernier cantique et meurt. Donc, selon une opinion des plus traditionnelles puisqu’elle est même intra-biblique, Moïse est l’auteur du Pentateuque. Cette évidence a encore plus de siècles que le Cantique de Cantiques dans la Bible.

Aujourd’hui, pourtant, dans quelque cours biblique sérieux que ce soit, on vous expliquera que Moïse n’a pas écrit le Pentateuque ; que le Pentateuque est l’aboutissement d’une histoire de rédaction et de compilation longue et compliquée.

Alors le XIXème siècle catholique, le pape en tête, est-il "encore obscurantiste" ? Dirons-nous que l’opinion traditionnelle est une erreur typique des siècles mal éclairés, heureusement dissipée par la critique moderne, telle qu’elle s’est épanouie dans son principe au "siècle des Lumières" ? Allons-nous ajouter qu’une fois encore "il a fallu tout ce temps à l’Eglise pour reconnaître la réalité la plus évidente" ? Certainement pas.

Moïse a écrit le Pentateuque. C’est une affirmation vraie. En un sens. Qui parle ? que veut-il dire ? Que dit-il ? Mettre le Pentateuque sous le patronage de Moïse cela signifie l’unité d’un ensemble littéraire, cela signifie l’autorité de cet ensemble, représentée par une figure qui elle-même signifiait un certain rapport à Dieu.

Moïse n’a sûrement pas écrit le Pentateuque au sens où il aurait pris sa plume et composé une dissertation. Mais "Moïse est l’auteur du Pentateuque" est une vérité traditionnelle, si l’on comprend ce que cela veut dire. Ceux qui disaient "Moïse n’a pas écrit le Pentateuque" avaient tort, dans la mesure où ils niaient aussi par là même le sens dans lequel l’affirmation était vraie.

On fait dire à l’Eglise des choses qu’elle n’a jamais dites. Interdire une affirmation, ce n’est pas affirmer sa négation. Interdire de nier que Moïse ait écrit le Pentateuque ne signifie pas que l’on ne puisse préciser l’affirmation en cause de façon restrictive ; mais c’est protéger la vérité qui est que oui, Moïse est l’auteur du Pentateuque en un sens.

Nous allons pouvoir avancer plus loin. Mais attention, il ne faut pas que ce que je vous dis vous scandalise, il faut que cela vous édifie. Prenons le récit de l’Ascension : "il s’éleva et une nuée vint le soustraire à leurs regards" (Actes 1,9 TOB). Est-ce "le récit de ce qui s’est passé" en un sens étroit ? Ce qui est sûr, c’est que l’Ecriture est véridique. En fait, littéralement, le texte grec dit : Il fut élevé, et une nuée le prit à leurs yeux. Ce récit "de l’Ascension" veut dire bien plus qu’un événement ponctuel dont il ferait le compte-rendu. A la fois il relate une expérience apostolique essentielle qui, sans doute, a dû se faire en plusieurs fois et de diverses façons, et il en dit le sens théologique : Jésus est apparu à ses disciples, il a été exalté, Dieu l’a accueilli de sorte qu’il ne "se montrera" plus ainsi avant sa Parousie. C’est ce que ce texte veut dire, et c’est ce qu’il dit, en vérité.

Revenons maintenant au récit de la résurrection de Lazare : est-ce le compte rendu de ce qui s’est passé ? Est-ce qu’une caméra aurait pu filmer le mort sortant, pieds et mains liés par des bandelettes, le visage couvert d’un suaire ? Je me le demande. Si je comprends ce récit comme relatant et interprétant la conversion des Juifs qui ont d’abord refusé de croire en Jésus, à ce moment là je découvre la logique de quantité de détails du texte qui, autrement, sont autant de petites obscurités internes ou externes : l’attente de Jésus alors qu’il sait son ami malade, son frémissement devant l’accusation "d’avoir ouvert les yeux de l’aveugle (conversion des païens) mais d’avoir été incapable d’empêcher celui-là de mourir (apostasie d’Israël)", ses larmes devant la mort de celui qu’il va ressusciter aussitôt ; le fait que seul saint Jean rapporte la résurrection de Lazare qui constitue pourtant selon lui un événement public de première grandeur placé juste avant la Passion du Seigneur etc.

Si je lis dans ce récit, au-delà de l’événement de la résurrection d’un homme que Jésus a accomplie avant sa Passion et sa propre Résurrection, celui des conversions qui ont eu lieu après la première prédication apostolique, et après les premiers refus des autorités juives, alors je peux dire : "Je comprends, Jésus a ressuscité Lazare, bien sûr !" au sens où parmi ces Juifs qui d’abord n’ont pas cru en lui, après la mort, la résurrection, la Pentecôte, et malgré la prédication apostolique, certains se sont néanmoins convertis ensuite. D’où "le quatrième jour" : Lazare est ressuscité le quatrième jour, un jour après le troisième, alors qu’il "sent déjà", alors qu’il est déjà touché par la corruption. Je comprends alors que le fait de la résurrection de Lazare soit redouté par les autorités juives, en sorte qu’elles "prirent la résolution de tuer aussi Lazare, car beaucoup de Juifs croyaient en Jésus à cause de Lazare", dit saint Jean. Je pense à un Lazare tout à fait remarquable que nous connaissons bien, qui s’appelle saint Paul ! Il fait exactement partie de ces Juifs que Jésus aimait : "Or Jésus aimait et Marthe, et Marie et Lazare". Il se trouve dans un premier temps refuser la foi. Rappelez-vous le récit : "Il y avait un homme malade..." Qui est le malade, sinon l’Israélite qui refuse de croire à Jésus ? Et qui finit par mourir sinon celui qui s’enferme dans ce refus jusqu’à persécuter le Christ en son Eglise ? Et pourtant Jésus n’a pas abandonné la partie, il n’a pas cessé de l’aimer.

Je comprends aussi la grande voix : "Lazare, sors !" Cette grande voix évoque l’eschatologie, c’est-à-dire le dernier jour de la Résurrection. Je comprends aussi comment tout ce récit me dit à quel point toute conversion, et particulièrement la conversion d’un Juif constitué religieusement dans le refus de la reconnaissance de Jésus, est un événement eschatologique.

En somme, je dirai certes que Jésus a ressuscité Lazare. Mais si vous me posiez la question, je préciserais : Au-delà des événements qui se sont effectivement produits avant la date de la mort et de la résurrection de Jésus, ce récit me parle puissamment de l’événement de la prédication apostolique, et notamment de cet événement tragique qu’est le refus d’Israël - et à l’intérieur de cet événement triste à pleurer, la merveille porteuse d’une prodigieuse espérance qu’est la conversion de certains d’entre eux, et la révélation de la puissance de Dieu à l’oeuvre maintenant et jusqu’au bout en vue de leur conversion finale à tous.

La Bible, c’est compliqué. Certains diront : "Mais moi je la lis comme elle écrite, tout simplement ; et je ne cherche pas plus loin ! L’histoire de la résurrection de Lazare, ça me dit que Jésus a pleuré sur son ami mort, et qu’il l’a ressuscité." Fort bien. Mais vous ne voulez pas en savoir plus ? Pourquoi ne pas en comprendre plus, si vous le pouvez ?

L’enseignement de l’Eglise, ce n’est pas rien. Vous le savez, je ne suis pas protestant ! Révérence gardée envers mes frères "des autres communautés d’Eglise", la prétendue solution de "l’Ecriture seule", qui serait parfaitement compréhensible sans les apports de l’autorité du magistère, ne tient pas. C’est précisément parce que l’Ecriture est d’une richesse extraordinaire, surnaturelle, qu’elle doit être étudiée par des gens capables de le faire. Et la mission du magistère est d’enseigner le peuple, non pas de son cru, mais de ce qui ressort de la Parole de Dieu. En y recourant toujours à nouveau comme à la source inépuisable et irremplaçable. Depuis au moins vingt-cinq siècles les Ecritures sont scrutées, bien avant même que le Canon en soit fixé. Le processus de leur production est fait de lecture intelligente, et l’intelligence est faite de savoir et, des savants qu’étaient les scribes et les pharisiens Jésus n’a jamais dit qu’ils fussent inutiles, ou empêchés par leur savoir de comprendre : "Les pharisiens siègent dans la chaire de Moïse, écoutez ce qu’ils disent" !

Je l’ai déjà dit au sujet de la divinité de Jésus, je le redis au sujet de la Bible, il est très important de ne pas en dire plus qu’on ne le peut. C’est une catastrophe, tout ce que les chrétiens disent avec de bonnes intentions et par conviction, mais avec ignorance et par imprudence. Quand on en rajoute, c’est presque toujours pour tout gâcher. Par exemple, quand on croit faire bien en disant aux enfants, en désignant le tabernacle : "C’est le petit Jésus qui est enfermé dans la boîte", on gâche tout. C’est le corps du Christ. Celui qui me mange aura la vie éternelle. On croit dire plus en étant "plus spirituel", mais en fait on dit beaucoup moins, et parfois autre chose, et parfois le contraire !

En outre, il ne faut pas en dire plus qu’on ne peut en soutenir. Qu’est-ce que soutenir ce qu’on dit ? A part le pape, ou quelques savants, qui oserait dire qu’il peut "soutenir" les affirmations fondamentales de la foi de l’Eglise ? Eh bien nous tous ! Comment ? Simplement en affirmant : "C’est ce que dit l’Eglise." Voilà un argument solide, je vous l’affirme ! Remarquez qu’à l’inverse, dire "c’est écrit", n’est pas un argument aussi décisif que "l’Eglise le dit". En effet, à l’occasion (tentations au désert) le démon dit "c’est écrit" - et c’est vraiment écrit - et puis il a tort quand même. Ce que je dis pourra sembler provoquant à mes frères protestants, mais n’est-ce pas la vérité ? Encore faut-il ne pas se tromper sur ce que dit l’Eglise et ce qu’elle ne dit pas ! Vous voyez la catastrophe si vous vous mettez à dire péremptoirement des bêtises et en plus à affirmer "c’est l’Eglise qui le dit !" En outre, si vous deveniez capables de soutenir quelques affirmations de façon un peu plus frappante et séduisante pour l’intelligence, ce serait bien. Si vous vous sentez "lamentables" lorsque des gens très brillants démolissent vos affirmations de foi à grands coups de raisonnements impressionnants, devenez capables de leur répondre avec à-propos. Ce sera mieux pour vous, et pour eux.

La Bible, ça se discute. Cela fait partie du genre. Ça se discute, avec de bons arguments, de tradition, d’autorité et de raisonnement. Et quand on sait de quoi on parle, on sait reconnaître qui a raison. Parmi les gens qui parlent de la Bible, beaucoup ne savent pas de quoi ils parlent. Qu’ils soient adversaires déclarés ou prétendus partisans des positions de l’Eglise en la matière. Au contraire, voyez les controverses entre Jésus et les pharisiens. Les scribes et les pharisiens savaient de quoi ils parlaient. Ils étaient capables de reconnaître que Jésus avait raison. Et c’est pourquoi à la fin de plus d’une controverse, "ils furent étonnés... ils furent abasourdis... ils n’osaient plus l’interroger..." Ils s’y connaissaient en argumentation au sujet de la Bible, et ils étaient capables de reconnaître si un argument valait ou non. Ne croyez pas qu’on puisse faire dire n’importe quoi à la Bible. Ceux qui disent ça, ce sont des gens qui cherchent à se défiler. Ils n’y connaissent rien et ne veulent rien y connaître ce qui est pire. Comme dit Jésus, leur péché demeure.

On ne peut pas faire dire n’importe quoi à la Bible. La recherche biblique est aussi exacte que n’importe quelle autre science. La Bible est un objet littéraire, livré à l’étude littéraire qui a ses règles, ses traditions, ses normes, et tous les gens qui savent de quoi ils parlent sont capables de les reconnaître. Il reste les controverses conflictuelles majeures au sujet de la Bible ? Bien sûr ! Au sujet de la "mémoire de l’eau" aussi ! Au sujet de la "théorie de l’évolution" aussi ! En physique fondamentale aussi ! Et même en mathématiques !

La Bible est un ensemble scripturaire, un ensemble littéraire. Comme tel il est absolument remarquable. Ce livre-là c’est dix siècles d’écriture, ce sont des centaines d’auteurs, au sens de personnes qui ont pris le stylet. Il n’y a pas d’équivalent à cette réalité : ce volume qui constitue une unité littéraire, écrite sur dix siècles, par des centaines d’auteur est de ce point de vue sans égal : rien de littéraire ne l’approche, fût-ce de très loin. Et je ne parle pas de son impact inouï dans l’histoire de l’humanité.

Qu’est-ce que c’est que la Bible ?

La Bible fait partie de l’incarnation de Dieu. Dieu s’est incarné précisément en notre Seigneur Jésus Christ, né de la Vierge Marie, conçu du Saint Esprit. Cet événement, bien délimité dans la personne physique du Seigneur, rayonne sur toute l’histoire de l’humanité ; de façon particulière avant Jésus par toute sa filiation génétique et culturelle - ce que soulignent les généalogies des évangiles, et après lui dans "l’incarnation continuée" en son corps qui est l’Eglise, jusqu’à l’incorporation au Christ de l’univers entier. Mais comme événement singulier et délimité, l’écho parfait à la personne même du Fils de Dieu fait homme est la Bible, qui est aussi une réalité physique singulière.

La constitution de Vatican II Dei Verbum déclare : "De même que, en s’incarnant, le Fils de Dieu s’est fait semblable aux hommes, de même la Parole de la Bible s’est faite semblable au langage humain." La Bible, c’est aussi l’Incarnation. Elle est l’oeuvre entièrement des hommes et entièrement de Dieu, de même que Jésus est complètement homme et complètement Dieu. Les auteurs bibliques participent à l’Incarnation un peu à la manière de Marie, mère du Seigneur : eux aussi ont "conçu de l’Esprit Saint". C’est ce que signifie le thème de l’inspiration des auteurs bibliques.

Jésus était-il de taille, de constitution organique et de proportions parfaites ? Qu’est-ce que cela voudrait dire ? Au demeurant, un corps "parfait" ne serait pas beau si la perfection s’entendait en terme de symétrie rigoureuse. Jésus était Jésus, dans sa singularité. De même, le texte biblique, dans une singularité matérielle qui, entre autres particularités culturelles, comprend les genres littéraires les plus divers - y compris le genre du poème érotique - est la Parole de Dieu non parce qu’il serait de constitution parfaite à l’aune des canons humains, mais en vertu de la volonté et de l’action de Dieu qui l’a voulu ainsi.

De même qu’une personne physique a une "clôture" - une personne est délimitée par sa peau - de même la Bible est un livre fini. C’est exactement ce texte, ni plus ni moins. Pourquoi y a-t-il des canons différents ? Parce que les Juifs de Judée et les Juifs de la Diaspora d’Alexandrie ont eu un comportement différent : les premiers se sont accrochés restrictivement au Pentateuque et aux écrits prophétiques, ainsi qu’aux autres écrits d’antiquité vénérable. Tandis que la Diaspora a accueilli dans la catégorie des "Ecrits", au même titre que Job, le Cantique des Cantiques ou les Psaumes, des textes plus tardifs et écrits en grec, comme l’Ecclésiastique, "les Maccabées" (Les Martyrs d’Israël) ou la Sagesse, dans la mesure aussi où la traduction des Septante faisait que n’apparaissait plus la différence de langue originelle. Les rabbins qui ont fondé le judaïsme pharisaïque et fixé le canon des Ecritures dans les années 80 ou 90, après la chute de Jérusalem, ont choisi de ne retenir que les livres écrits en hébreu, bien que la Bible traduite ou écrite en grec fût priée, lue et "pratiquée" ainsi depuis deux ou trois siècles à cette époque. On peut estimer qu’il n’y avait guère de raisons d’amputer ainsi les livres saints d’une partie qui était canonisée par l’usage sous prétexte qu’ils étaient écrits en grec ; en tout cas, les chrétiens ont recueilli l’ensemble du corpus honoré par la Diaspora. Le canon catholique correspond à ce qui était pratiqué par les Juifs du temps du Seigneur, et le Seigneur lui-même a entendu la parole de Dieu aussi dans la version des Septante. La Réforme, dans un mouvement général de volonté de retour aux sources, a choisi de "revenir" au canon juif de Jamnia.

La Bible doit nous rappeler les vertus en général, et la vertu de tempérance en particulier. La tempérance, c’est, par exemple, de ne pas boire plus qu’on ne peut supporter. Donc : n’en dites pas plus que vous ne pouvez en supporter. Devant la Bible, nous devons être pleins d’humilité et de tempérance. Que vous soyez complètement ignare ou instruit comme le pape, vous êtes en présence de paroles et de pensées qui ne sont pas les vôtres, mais celles du Seigneur. Nous sommes devant une parole que toujours à nouveau nous ne comprenons pas. Et c’est toujours à partir d’une attitude d’humilité et de prière que l’on entre dans l’intelligence de la Bible, que l’on soit débutant ou "expert".

En toute controverse, rappelez-vous : tempérance ! Certes, on va se moquer de vous. Mais le martyre commence comme ça... Si vous savez dire "C’est le corps du Christ, c’est l’Eglise qui le dit", on vous répondra : "Qu’est-ce que tu racontes ? tu crois que le petit Jésus est là-dedans !" Si vous savez supporter la dérision et la vindicte, heureux êtes-vous. C’est le "top" des Béatitudes. N’en doutez pas, votre argument : "L’Eglise le dit" est excellent. L’Eglise, c’est beaucoup d’intelligence, de tradition, d’humilité, de patience, de vérification. La Tradition, c’est un excellent argument. Et si quelqu’un en face de vous dit quelque chose qui vous trouble, vous pouvez lui dire que des gens probablement plus intelligents que lui disent le contraire de ce qu’il dit. Bien sûr, on vous répondra que cela vaut contre vous aussi : qu’évidemment des gens plus intelligents que vous et que ceux que vous invoquez disent le contraire de ce que vous dites. Eh bien c’est loin d’être évident. Pensez à la situation de la connaissance scientifique : en général, il n’y a pas de gens plus compétents sur un sujet que ceux qui tiennent le haut du pavé de la communauté scientifique... heureusement ! Et lorsqu’un point de vue contraire à celui qui était admis se trouve défendu de façon sérieuse par des gens sérieux, cela se sait ! Quand vous invoquez la doctrine de l’Eglise, vous vous appuyez sur des gens sérieux de la plus haute compétence. Ne prenez pas pour argent comptant des critiques ou des contradictions qui sont loin d’avoir un niveau "scientifique" comparable. Vous pouvez avoir confiance en ceux que l’Eglise établit à votre service pour l’intelligence de la foi.

Ayez confiance dans l’argument de tradition. Ayez confiance en l’Eglise : c’est solide, ça se tient, ce n’est pas rien l’exégèse de l’Eglise catholique. Mais tenez bon avec amabilité, en écoutant les arguments contraires, en acceptant de vous laisser troubler à l’occasion, mais sans vous démonter pour autant. Votre "martyre" impressionnera sans doute beaucoup votre interlocuteur, quoi qu’il en dise ; cela le fera réfléchir sûrement mieux qu’une réaction blessée ou que de mauvais arguments en retour, et vous lui ferez ainsi le plus grand bien ; et en plus vous aurez un trésor dans les cieux.

Alors, finalement, pourquoi le Cantique des cantiques, cette espèce de poème érotique polyphonique où s’exprime l’amour physique passionné d’un "lui" et d’une "elle" ? Parce que la Bible est le témoignage rendu à l’histoire du monde comme histoire de l’amour de Dieu pour l’humanité. De même que l’expérience du désir érotique est ce que l’homme connaît de plus évident, du point de vue de la perception, comme désir de fusion, comme désir de ne faire qu’un, de même cette histoire d’amour se scelle et s’accomplit dans l’incarnation de Dieu en Jésus Christ.

La "Bible", le livre ou "les livres", c’est en grec étymologiquement la partie tendre de l’écorce sur laquelle on peut écrire. On l’appelle aussi la Bible "Loi", "Testament", "Pacte", "Alliance". Tout ces mots conviennent, parce que la Loi est le moyen de l’Alliance ; que le Testament est la forme de la Loi. D’ailleurs Loi vient de ligare, lier, comme l’alliance vient d’al-lier. Tous ces mots et quelques autres forment un réseau de sens qui dit puissamment la nature de ce Témoignage rendu à l’Histoire d’Amour. Tous ces mots se comprennent au mieux à partir de la notion d’histoire d’amour, d’histoire d’amour réussie, accomplie en Jésus. La Bible fait partie de l’incarnation, comme un écho à la personne du Fils de Dieu incarné, qui unit en sa personne la nature divine et la nature humaine ; le Cantique au centre de la Bible la dit elle-même polyphonique et dialogale. La Bible chante à la fois ce que dit Dieu et ce que dit l’Homme par lui appelé, en dépit ce que dédit l’Ennemi. Car cette histoire d’amour, mieux que toute histoire d’amour, est grande de traverser l’obstacle qui menace mort, jusqu’à la détruire en sa consommation.

Pour nous dire cela, il y a donc le Cantique qui nous chante l’histoire d’un jeune homme et d’une jeune fille qui veulent tout simplement s’unir à corps perdus, en dépit des obstacles que représentent tous ceux qui voudraient les en empêcher. Comment la Bible peut-elle employer un langage si scandaleux ? Rappelez-vous les paraboles scandaleuses de l’Evangile, comme celle de l’intendant malhonnête, donné en exemple, ou celle du juge inique, où Dieu est comparé à un juge sans justice, "qui ne craint pas Dieu et se moque des hommes". Rappelez-vous la pointe de ces paraboles scandaleuses. Ce qui est dénoncé, c’est l’absurdité de notre coeur, c’est l’absurdité de notre enfoncement dans la résistance à l’amour de Dieu. Nous qui savons si bien nous tenir bien, nous manquons à entendre la parole de vie et d’amour. Nous manquons à reconnaître l’arbre de vie qui est mis au milieu du jardin, et qui nous est offert ; et malgré notre refus, notre misère, notre chute, Dieu, patiemment, moyennant le sacrifice de son Fils, nous rouvre le jardin, nous rouvre le coeur et le goût du fruit de l’arbre de vie.

Devant la Bible, on ne peut pas rester simple lecteur. Ce livre, par sa propre vertu, oblige celui qui lit, celui qui entend la Parole, à prendre position : soit il entre dans l’Histoire, il entre dans l’Alliance, soit il la rejette. Ce livre est aussi un glaive à deux tranchants. Aujourd’hui cette parole est vivante et elle nous est adressée ; elle nous dit : "Choisissez la vie, et accueillez l’amour." Et c’est Dieu qui le dit.


1996 UQ Bible écrite par Dieu