Dimanche 29 septembre 2002 - Vingt-sixième dimanche

Moi.

Ézéchiel 18,25-28 - Philippiens 2,1-11 - Matthieu 21,28-32
dimanche 29 septembre 2002.
 

Moi.

La façon de dire "moi" en dit long sur le sujet. Elle peut trahir un ego plutôt gros, voire surdimensionné. Ego veut dire "moi" en grec.

"Ego kyrie !", répond le second fils à son père. Si l’on traduit : Oui, Seigneur !, c’est sans doute parce ce "moi" évoque les récits de vocation prophétique. Néanmoins, ce "moi" n’est pas une façon normale de dire "oui" et reste une réponse étonnante.

Étonnante aussi, dans un autre registre, est la réponse du premier fils. Quand on reçoit, de son père ou d’une autre autorité légitime, un ordre qu’on ne veut pas exécuter, on se sent quand même obligé d’acquiescer, fût-ce du bout des lèvres. Ne rien répondre est déjà une attitude de résistance marquée. Jonas, par exemple, le prophète qui refuse sa mission, se lève à la parole du Seigneur, mais c’est pour fuir, sans mot dire, à l’autre bout du monde. Notre premier fils, donc, ose répondre tout de go à son père : "Je ne veux pas". M’est avis qu’il n’a rien à envier à son frère quant à la dimension du moi.

En fait, la réponse de chacun est révélatrice au-delà du oui ou du non. À la vérité, l’homme ne veut pas faire la volonté de Dieu parce qu’il est enfermé dans son moi. La vocation de l’homme, créé par Dieu qui est Amour, est d’aller au bout du mouvement de l’amour, qui est sortie de soi pour être à l’autre. Le péché est précisément ce qui s’oppose en l’homme à l’accomplissement de cette vocation sainte. Venu dans le monde par la jalousie du Mauvais, le péché est, depuis, tapi au cœur de l’homme qu’il convoite pour le perdre. Par peur de l’autre, par ignorance du véritable bonheur, par égoïsme, par orgueil, par misère et par malice, l’homme se dérobe à l’amour.

À eux deux, les deux frères de notre petite parabole disent la vérité de la réponse de l’homme à Dieu qui lui demande d’aller travailler à sa vigne sainte : "Moi, Seigneur, je ne veux pas."

Un homme, pourtant, un seul homme, a pu dire pleinement en entrant dans le monde : "Me voici, Seigneur, je suis venu pour faire ta volonté." Le Christ Jésus, pour accomplir cette volonté du Père, "s’est dépouillé lui-même", dit la traduction liturgique. Il s’agit du verbe kénoô, qui signifie littéralement "vider". Jésus, le Christ, s’est sorti tout entier de lui-même, réalisant ainsi parfaitement le mouvement de l’amour, jusqu’à la folie de la croix du Fils de Dieu. C’est la "kénose" du Fils, selon la volonté de l’amour du Père, par amour pour nous.

Parce que le Fils de l’homme a rempli sa mission, il a été agréé de Dieu. Ainsi, par son sacrifice, il a brisé le cercle de malédiction qui nous enfermait en nous-mêmes, il a rouvert en nos cœurs le chemin de la parole du Père, il nous a donné de pouvoir accueillir et accomplir sa sainte volonté.

En effet, si, maintenant, nous nous rendons à la vérité de notre refus de Dieu, nous pouvons nous tourner vers celui qui y a ouvert une brèche bienheureuse, et lui demander de passer avec lui à la liberté d’aimer.

Bien sûr, lorsqu’on est prostituée ou publicain, on ne peut que ressentir vivement au plus intime de soi la déchéance de sa condition. Pour quiconque est profondément enfoncé dans le péché, l’impossibilité de recouvrer sa dignité à moins de ce qui serait un salut prodigieux venant d’en haut est évidente. Tandis que, lorsqu’on s’estime impeccable, comme les chefs des prêtres et les anciens du temps de Jésus, on est moins porté à reconnaître sa misère spirituelle, la profonde résistance qui demeure en son cœur à l’appel de l’amour vrai.

Si je suis un pauvre pécheur notoire, je n’ai qu’à me confier tout entier à la grâce de celui qui a souffert et qui est mort pour le pardon de mes fautes et ma sanctification dans l’Esprit. Si je suis enfoncé dans une vertu qui me sert de carapace et de justification à toute sorte d’orgueil ou d’égoïsme, que mon cœur se brise à voir les pécheurs se convertir, qu’il reconnaisse alors que maintes portes en moi restent fermées à l’appel du Dieu vivant.

Qui que je sois, que Dieu m’accorde la grâce de confesser : De moi-même, Seigneur Jésus Christ, je ne veux pas faire la volonté du Père, hélas. Mais toi, tu l’as accomplie parfaitement, et tu peux me donner de l’accomplir en toi. Alors, Seigneur, maintenant, prends pitié de moi.