Dimanche 21 septembre 2003 - Vingt cinquième dimanche

Il me fait peur

Sagesse 2,12.17-20- Jacques 3,16 à 4,3- Marc 9,30-37
dimanche 21 septembre 2003.
 

Il me fait peur.

Pas vous ?

Il nous mène à la catastrophe. Qu’est-ce qu’il espère ? On ne voit pas. Le sait-il lui-même ? Que faire ? Et qui pourrait faire quelque chose ?.

Lorsque un "leader charismatique", c’est-à-dire un chef prestigieux, prend apparemment une voie qui conduit sa cause au désastre, si les membres de son entourage ne peuvent ni l’évincer ni le quitter ni le faire changer d’avis, ils sont plongés dans le désarroi.

Les Apôtres en sont là.

Jésus insiste. Une fois, déjà, il leur a annoncé sa Passion : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes et tué. Simon-Pierre, alors, a bien essayé de ramener le Maître à la raison, mais il s’est fait sévèrement remettre en place. Cette fois, il n’ose rien dire, et on le comprend. Les autres se regardent : aucun d’eux n’ose prendre le relais de la contestation. Pourtant, ils voudraient bien résister à une parole qui leur semble insensé et inacceptable.

Et comment en serait-il autrement ? Jésus présente sa mort prochaine non comme un risque, mais comme une fin certaine. S’agirait-il d’un plan ? C’est absurde. Certes, les prophètes ont été lapidés. Mais ils annonçaient le salut à venir. Tandis que le Christ vient pour le réaliser, ce salut ! La fin de l’histoire peut-elle être une défaite ? Le dernier acte une injustice suprême ? Mais la question se pose maintenant de savoir qui va pouvoir prendre la parole au nom du groupe pour exprimer sa réticence et son incompréhension. Voilà pourquoi ils se demandent qui d’entre eux est le plus grand.

Quand Jésus les interroge à ce sujet, ils se taisent. Pourquoi ? Sans doute ne sont-ils pas parvenus à se mettre d’accord. Mais, surtout : avez-vous remarqué qu’ils ont tenu le Seigneur à l’écart de leur conciliabule sur le chemin ? En fait, ils n’ont plus tout à fait confiance en lui. Ils le suivent toujours, mais leur cœur s’est déjà écarté de lui.

Ainsi, voyez-vous, à peine prononcée, la prophétie de la Passion commence à se réaliser : les amis, les fidèles, les compagnons s’éloignent du Fils de l’homme.

Et Jésus aussi a peur. Il est même tenté de ne pas comprendre. Pourtant, une chose est sûre, il reçoit ce chemin du Père, en obéissance. Il faut partir de là. C’est pourquoi il place un enfant au milieu d’eux, l’embrasse, et le leur donne en exemple : c’est un geste prophétique. Le mot grec pais signifie "enfant", mais aussi "serviteur" et même "esclave". Donc le geste de Jésus signifie d’abord : je suis l’enfant bien-aimé et le parfait serviteur du Père, et je vais souffrir et supporter l’injustice en condition d’esclave selon que j’en ai reçu mandat et mission. Et ensuite : ce chemin doit devenir aussi le vôtre.

Mais la question demeure : comment donc le fruit de l’injustice pourrait-il être le salut ? Certes, Jésus annonce à chaque fois, sa résurrection : les annonces de la Passion sont autant, et même plus, des annonces de la résurrection. Mais les disciples ne comprennent pas non plus ce que signifie cette résurrection. D’ailleurs, est-ce que nous le comprenons, nous-mêmes ?

On croyait bien à la résurrection, à cette époque, mais il s’agissait de l’espérance d’une action de Dieu finale et décisive pour rétablir toute justice : les martyrs ressusciteraient pour recevoir leur récompense, et les persécuteurs pour subir leur châtiment. Il pouvait y avoir aussi des résurrections dans le temps présent, mais c’étaient des gestes exceptionnels et prophétiques, des prolongements de vie miraculeux qui annonçaient le salut à venir. En revanche, on ne voit pas à quoi peut servir de faire mourir le Messie pour le ressusciter ensuite.

Pour le comprendre, il faut aller jusqu’à l’intelligence du sacrifice de la Croix. La Passion du Christ est notre salut parce qu’elle est un sacrifice voulu et agréé par Dieu. Le Fils reçoit du Père la vie qu’il offre, et ce sacrifice est agréé, ce qui se manifeste et se réalise dans la résurrection. Ce chemin est donné par le Père au Fils, et le Fils en rend grâces au Père. Et ce salut a été ainsi voulu et réalisé par Dieu, Père, Fils et Esprit Saint indissolublement unis dans le même et unique dessein d’amour pour tous les hommes.

Mais, arrivés ainsi au cœur du Mystère, nous sommes plongés dans une nouvelle perplexité plus haute et plus profonde qui nous submerge. Nous aussi, nous sommes saisis par la peur et l’incompréhension devant le mystère de la Croix. Considérons pourtant d’abord que la simple possibilité de l’énoncer ainsi clairement est elle-même un fruit de Pâques : de la mort et de la résurrection du Christ, de son ascension dans le ciel et de l’envoi de l’Esprit Saint.

Ensuite, qu’est-ce qui est le plus étonnant : que l’annonce de l’Évangile, dan sa terrible clarté, nous effraye et nous déroute, ou bien le fait que, pourtant, nous puissions éprouver aussi, à l’entendre, l’enthousiasme de l’amour. Pourquoi cette joie ? Parce que l’Évangile ne vient pas à nous sans rendre présent celui qu’il annonce et sa parole : "N’ayez pas peur, allez-y, je suis avec vous."

Il nous fait croire en lui, et nous expérimentons sa présence qui engloutit toute peur dans la confiance et le bonheur d’être avec lui.