Université de quartier

Le monde aura-t-il une fin ?

8 février 1996
1996.
 

UNIVERSITE DE QUARTIER

8 février 1996 LE MONDE AURA-T-IL UNE FIN ?

Il y eut un temps où les dieux n’existaient pas. Il y avait le ciel et la terre (Ouranos et Gè). Et le ciel et la terre eurent des enfants : ce sont les Titans. Or les Titans furent renversés par les dieux, Zeus en tête, Zeus qui était le n-ième fils de Chronos (Saturne en latin) et de Rhée (Cybèle). Comme Chronos avait la fâcheuse habitude de manger ses enfants, un jour Rhée eut l’idée de lui mettre une pierre à la place de l’un d’eux. Chronos goba la pierre et n’y vit que du feu. Ainsi Zeus échappa au sort de ses aînés, si bien d’ailleurs qu’il renversa son père et tous les autres Titans et qu’il inaugura le règne des dieux.

A cette époque, la Terre était un endroit très agréable, plein de végétaux et d’animaux, mais où il n’y avait pas d’être qui pût dominer les autres. Zeus décida donc de créer un tel être, et Prométhée, l’un des Titans renversés, fut préposé à la création de l’homme. Prométhée prit de la terre mouillée et il façonna l’homme à l’image des dieux. Il décida que l’homme serait une créature qui regarderait les étoiles - pas comme les animaux. Puis il voulut doter l’homme d’une supériorité de puissance sur tous les autres êtres vivants, mais il fut embarrassé, car son frère Epiméthée - dont le nom veut dire "le Malavisé", tandis que Prométhée signifie "l’Avisé" -, car Epiméthée, donc, avait déjà distribué tous les dons aux animaux : les carapaces, les griffes, les écailles, la vitesse, les ailes et tout le reste, et il n’y avait plus rien pour l’homme. Alors Prométhée se dit : "Je vais donner à l’homme le feu. Et avec le feu il pourra se chauffer et dominer les autres animaux, bien mieux qu’avec défenses ou griffes." Il s’élança dans le ciel avec une torche qu’il alluma au char du Soleil, puis il la donna à l’homme. Prométhée fut très content, mais Zeus fut très fâché. Il était jaloux de sa puissance, et il se dit que cette créature était décidément bien remarquable, au point qu’elle pourrait menacer les dieux. Il décida donc d’empêcher l’homme de se développer tout à fait selon ses possibilités, et pour cela, il créa la femme.

Il fit la femme, naturellement, très belle, et tous les dieux la comblèrent de dons pour la rendre plus désirable. C’est pourquoi la femme s’appela Pandore, ce qui signifie "tous les dons". Elle fut si belle qu’Epiméthée - le Malavisé ! - la prit pour lui. Or, chez lui, il y avait une certaine amphore. Il dit à Pandore : "Tu fais ce que tu veux dans la maison, mais tu ne touches pas à l’amphore." Que pensez-vous qu’il arriva ? Pandore était, entre autres qualités, douée d’une immense curiosité, et elle se dit : "Bah, regardons quand même". Elle ouvrit l’amphore et il en sortit les maladies, l’envie, la haine, tous les maux qui accablent les hommes ; voyant cela, Zeus se dit qu’ils étaient tranquilles, les dieux.

Pendant une première époque, au cours de laquelle les Titans renversés par les dieux gouvernaient néanmoins la Terre, les hommes furent heureux. Ce fut l’âge d’or, et Saturne, malgré son passé douteux, fit beaucoup pour cela. Après l’âge d’or, il y eut un âge moins beau, l’âge de bronze : les choses s’étaient dégradées ; mais fort peu à côté de ce que ce fut pour l’âge de fer : les hommes alors s’entre-dévorèrent, tant et si bien qu’ils ne songeaient plus à offrir des sacrifices aux dieux. Zeus, sevré depuis quelque temps de toute bonne odeur de chair rôtie, s’émut et dit : "Cette engeance est vraiment détestable, nous allons la supprimer." Il pensa d’abord à foudroyer la terre ; mais on lui remontra que le feu montant de la terrre pourrait bien aussi griller le ciel. Il préféra donc employer l’eau, et il commanda à la pluie de pleuvoir, à la mer de se démonter, aux fleuves de se gonfler et de se répandre. La Terre fut noyée, tous périrent sauf un couple de vieillards qui s’étaient réfugiés au sommet du mont Parnasse, opportunément resté émergé. Or ce couple, composé de Deucalion, fils de Prométhée, et de Pyrrha, fille de Pandore, était juste : il n’avait jamais manqué d’honorer les dieux. Aussi, les voyant rescapés, Zeus dit : "Cela suffit, ceux-là vivront." Et ainsi l’humanité fut-elle sauvée de la disparition.

Sans doute beaucoup d’entre vous connaissent cette histoire, qui n’est autre que celle de la mythologie grecque et latine. Pour ceux qui la découvriraient, ils ne peuvent pas ne pas être frappés par la ressemblance de cette mythologie avec des récits des plus connus de la Bible.

Remarquons d’abord qu’il y a trois thèmes principaux dans le grand mythe que je vous ai résumé : le thème des origines, le thème des fins et le thème de la quête de l’homme.

Le thème des origines est peut-être le plus commun à toutes les mythologies. De toutes façons, tout mythe fondamental est une cosmogonie, c’est-à-dire un récit sur l’engendrement de l’univers. Citons, pour le bassin méditerranéen, la "Nout" égyptienne qui est la déesse-ciel, comme aussi la phénicienne Tanît, et encore Astarté - ou Astaroth -, à qui l’on offrait des sacrifices humains et à laquelle Salomon eut le tort de s’intéresser, à cause de ses femmes étrangères. Dans la diversité de ces cosmogonies, il n’y a pas beaucoup de solutions : soit l’on place à l’origine le ciel et la terre, qui engendrent les autres êtres, soit le ciel et la terre sont issus d’un être supposé supérieur et primordial.

Quant à la question des fins, on remarquera que le Déluge se retrouve dans beaucoup de mythologies, et entre autres dans celle qui s’est fixée à Babylone. Ce qui est remarquable aussi à Babylone, c’est que chaque année le roi devait mimer la création, en donner une représentation qui consistait en une exhortation faite à Dieu de ne pas décréer le monde, ce qu’il était susceptible de faire à tout moment. En effet, le monde en cours n’était que le n-ième d’une série illimitée : un jour le monde naissait, un jour il disparaissait dans le déluge, et puis il en naissait un autre. Mircea Eliade a remarqué que le thème du Déluge n’est pas seulement celui d’une destruction mais aussi celui d’une renaissance. Les eaux qui noient le monde ancien sont aussi les eaux matricielles du monde suivant. Ainsi, le principe de l’éternel retour est premier et constant : ce qui a été sera, et il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Cela aussi vous rappelle sans doute quelque chose...

A l’intérieur de ce retour immuable de la catastrophe puis d’une nouvelle période de l’être, les mythes babyloniens introduisent, avec la figure de Guilgamesh - le héros qui réussit à traverser un déluge - un élément nouveau : le thème de la quête de l’homme. En cela Guilgamesh paraît semblable au Deucalion de la mythologie grecque ; toutefois, dans son cas particulier, la traversée personnelle du héros n’est pas ordonnée à la conservation de l’espèce, mais à sa propre qualification pour échapper au cycle des destructions.

Le thème de Guilgamesh nous introduit plus généralement à la figure du héros : le héros est celui qui s’élève au-dessus de sa condition humaine. Ce thème nous amène aussi à remarquer comment la question de l’origine et de la fin du cosmos a pour parallèle la question de l’origine et de la fin de l’homme comme individu, et de l’homme aussi comme espèce, comme humanité. D’ailleurs nous ne nous posons, au fond, la question de la fin du monde que comme la question de la fin de l’être au monde qu’est l’homme, et de l’humanité. En effet, est-ce que cela un sens de se demander ce qui va arriver après, si l’espèce humaine disparaît ?

Dans la mythologie apparaît une quête humaine. L’homme éprouve l’univers où il s’inscrit comme un cercle dont il ne sort pas, le cercle d’une vie qui se referme sur la mort, en sorte que finalement, l’on peut se demander : "à quoi bon tout cela ?" L’idée de l’éternité de la répétition du cycle est exprimée par exemple dans le thème irlandais de "Un an plus un jour". "Un an plus un jour", c’est l’éternité, c’est le temps indéfini, parce que "un an", c’est un cycle du temps, et "plus un jour", c’est l’amorce de la répétition indéfinie du cycle. Et c’est pour cela que si vous avez trouvé un portefeuille et qu’il n’est pas réclamé depuis un an et un jour, il est à vous.

Le cercle dans lequel l’homme se découvre enfermé devient vite infernal. C’est aussi ce qu’exprime la mythologie. Pensez au mythe de Sisyphe ou à celui des Danaïdes. Sisyphe, fils d’Eole (dieu du vent), était "en ce temps-là" roi de Corinthe et s’était illustré par de nombreux crimes ; c’est pourquoi il avait été condamné à rouler éternellement son rocher jusqu’au sommet d’une colline d’où il retombait inéluctablement. Les Danaïdes, comme leur nom l’indique, étaient les cinquante filles de Danaos ; et toutes, sauf une, avaient tué leur mari au soir de leurs noces. C’est pourquoi elles furent condamnées solidairement à remplir un tonneau qui se vidait à mesure qu’elles le remplissaient.

Pour Sisyphe et les Danaïdes, c’était quand même bien mérité. Mais est-ce que le sort de tout homme n’est pas semblable à celui de Sisyphe et des Danaïdes ? Est-ce que l’homme ne poursuit pas chaque jour pour rien la même tâche toujours à recommencer : il se lève, il travaille, il se nourrit, il se couche, et recommence jusqu’au jour où il meurt. Et pourquoi ? Et qu’avons-nous fait pour mériter ce sort ?

Ainsi, le thème de l’origine du mal est-il en filigrane dans les mythologies. Contrairement aux trois thèmes principaux, ce dernier n’est pas explicite. Dans les trois questions des origines, des fins et de la quête du héros, s’inscrit en filigrane la question du mal : de l’origine du mal, de la raison du mal, de la justification du mal. La conception mythologique élaborée du fatum, du destin, n’est finalement qu’un nom donné à l’impossibilité de répondre à la question du mal. La vie de l’homme est expérience du bonheur et du malheur et, l’un dans l’autre, le malheur semble bien avoir le dernier mot ; en tout cas aux yeux des hommes et à leur témoignage quasi universel.

La question du mal dramatise le thème de la quête de l’homme comme quête de la sortie du cercle de l’éternel retour. Comment sortir du cercle ? Prométhée n’est pas un homme, c’est un Titan, un immortel déchu. En plus, Prométhée, cela ne lui a pas tellement réussi de tenter de mettre l’homme à l’abri du malheur, puisque Zeus, dont la rancune est tenace, ne s’est pas contenté d’empoisonner la vie de l’homme en lui faisant une femme, il a tenu à punir Prométhée pour le vol du feu, il l’a enchaîné sur un rocher brûlé par le soleil, avec un vautour qui lui dévore le foie, un foie qui se renouvelle éternellement. Prométhée resta là, suspendu, mais ni il ne gémit, ni il n’implora la pitié ; il ne regretta pas ce qu’il avait fait, il ne plia pas le genou devant le tyran, il endura tout : le rocher, le vautour et la chaîne, il endura toute la souffrance que les coeurs fiers peuvent ressentir, sans révéler jamais sa douleur à personne. Prométhée indique une voie qui n’est pas une issue : celle de la constance humaine opposée aux dieux, au ciel, au destin, une voie qui donnera, dans une élaboration philosophique, le stoïcisme. Quant à Guilgamesh, sa probable sortie du cercle reste un sort tout à fait singulier.

Qu’avons-nous encore ? Nous avons le Walhalla des hommes du Nord, le paradis des guerriers morts bravement au combat : ils sont invités au banquet d’Odin, ils boivent des boissons fortes dans le crâne des ennemis vaincus - qui ne sont donc pas, eux, bien lotis au paradis -, servis par les Walkyries, des divinités guerrières, divines mais servantes. Ainsi, le guerrier mort bravement au combat sort du cercle.

Ce thème est présent aussi chez les Grecs et chez les Romains : Castor et Pollux, appelés encore les Dioscures, c’est-à-dire ceux qui sont nés de Dieu, sont deux frères, tous deux fils de Zeus - transformé en cygne - et de Léda ; et ces demi-dieux sont des guerriers. A la prière de leur mère, Zeus leur a accordé l’immortalité, mais à temps partagé : une seule immortalité pour deux. Ils sont donc immortels un jour sur deux ! Nous avons du mal à imaginer comment on fait, mais apparemment ils s’en accommodent. Je remarque surtout que ces êtres qui ont acquis l’immortalité sont encore des guerriers

Il y a encore bien des mondes mythologiques que je n’ai pas du tout abordés. Mircea Eliade a étudié tout cela avec beaucoup de méthode, et il a bien établi la structure homogène des mythologies. A travers ces récits, toutes les cultures humaines expriment l’expérience du bonheur et du malheur et la crainte de la catastrophe toujours possible : cette vie dont ne voit pas bien le sens, on y tient et on craint qu’elle ne soit supprimée par quelque catastrophe ; on vit donc une vie non seulement mêlée de bonheur et de malheur, mais toujours menacée ; finalement toujours vaincue, mais toujours renaissante.

Résigné, l’homme ne s’en interroge pas moins sur son sort : l’homme est l’être qui lève les yeux vers le ciel, ce qui le distingue de tous les animaux. Ainsi, le caractère chinois qui signifie "le ciel", t’ien , représente le dessus de la tête de l’homme : le ciel, c’est ce qu’il y a au-dessus de l’homme. L’homme s’interroge, et il regarde le ciel ; il est fasciné par le ciel et par le mouvement circulaire et régulier des astres. Il a craint, parfois, que le ciel ne lui tombe sur la tête, comme les Gaulois ; d’une façon ou d’une autre, il craint toujours que la destruction, l’anéantissement, ne tombe du ciel. C’est un propre de l’homme que de craindre la fin du monde ; en tout cas la fin de son monde, car aucune mythologie n’imagine la cessation de tout monde : toute mythologie imagine - ou suggère - qu’après un monde fini il y en a un autre.

Et puis l’homme s’interroge sur le mal et l’origine du mal. L’homme est un être métaphysique.

L’homme fabrique des mythes, et les mythes disent d’abord comment est la vie. En effet, le mythe, dans le langage "de l’origine", ne se soucie en fait ni d’histoire ni de préhistoire, mais de dire le monde que l’on vit. Vous vous rappelez les Histoires comme ça, de Rudyard Kipling qui, avec beaucoup de bonheur d’écriture et à partir d’une culture mythologique certaine, explique, par exemple, pourquoi le rhinocéros a la peau qui plisse : à cause des miettes du gâteau du premier Parsi, etc. Rudyard Kipling, avec humour, exploite "le filon" mythologique. Mais, le mythe est sérieux.

Des ethnologues de ce siècle avaient constaté que dans tel village africain, un mythe d’origine expliquait la situation du village et sa structure ; or une route fut tracée qui traversait le village - en ce temps-là, on ne faisait pas d’enquête de commodo et incommodo : on traçait une piste qui suivait un parallèle ou un méridien et traversait tout village rencontré sans autre forme de procès -. Eh bien, les mêmes ethnologues, repassant par ce village quelques années après le tracé de la route, constatèrent que le mythe d’origine expliquait pourquoi il y avait une route au milieu du village. Ce qui prouve l’intelligence du mythe, ou plutôt des hommes qui le font. Le mythe dit comment est la vie, dans un certain langage, dont la convention est le dire de l’origine.

Les mythes disent aussi le désir de l’impossible sortie de l’impasse de la vie, désir inlassablement renouvelé. Désir d’une sortie qui, d’ailleurs, n’est imaginée que de façon individuelle. Ne serait-ce que parce que les ancêtres sont morts ; et puis il y a les vieux et les jeunes... On n’imagine pas qu’un groupe tout entier, dans la diversité des individus qui le composent, puisse sortir du cercle ; on pense, au contraire, qu’il ne pourrait s’agir que d’un individu qui échapperait à la loi commune.

Voilà la situation culturelle universelle de l’homme, que l’on peut vérifier dans tout ce que l’on connaît sous les cieux : peur de la fin, attachement à une vie dont pourtant on se demande si elle a un sens, imaginaire d’une origine qui dit la situation vécue et l’impossible sortie que pourtant l’on désire.

Quelle est donc notre situation occidentale moderne ? Spontanément, nous dirions qu’elle n’a rien à voir avec ce qui précède, au contraire. Parvenus à l’âge de l’astrophysique, de l’écologie, de la bombe atomique et des expériences totalitaires du XXème siècle, nous serions sortis de l’âge mythique, métaphysique et religieux. Voyons cela.

L’astrophysique, c’est, en particulier, "le big bang", une théorie à la fois relativement ancienne, et relativement récente dans son statut de théorie scientifique de plein exercice. Selon la théorie du big bang, l’univers est comme si il était né à un instant zéro, d’un point sans dimension. Un point, c’est sans dimension en mathématique, mais en physique, il n’y a pas de point mathématique. La théorie du big bang, c’est que l’univers naît d’un point mathématique, de quelque chose qui n’existe pas. Tout se passe comme si l’univers était né d’un point mathématique, et se déployait à partir de ce point. Vous avez peut-être entendu des scientifiques le dire, il ne faut pas parler d’explosion, malgré l’expression de "big bang". C’est un modèle mathématique, non pas d’une "explosion", mais certes d’une "expansion". De là les deux possibilités contenues dans le modèle : selon que la masse de l’univers est inférieure ou supérieure à la masse critique, soit il est en expansion indéfinie, soit il aura une limite d’expansion après quoi il va se rétracter. Il se trouve que la densité de l’univers est toute proche de la densité critique ; si bien que l’on est toujours dans l’incertitude.

Est-ce que la théorie du big bang nous sort de la situation mythique ? Eh bien, pas du tout. Si la densité est trop faible, l’univers sera un univers-accordéon, et on retrouve notre succession babylonienne de mondes issus de la destruction des précédents. Si l’univers est en expansion indéfinie, très bien, mais jusqu’à quand ? Jusqu’à la fin du temps, qui n’est lui-même qu’une mesure mathématique dont on ne sait pas si elle ne s’inscrit pas dans un système de mesure plus compliqué. Quant au point zéro, il est précisément celui que la théorie indique comme étant inconcevable physiquement. La théorie ne peut comprendre son point zéro.

Périodiquement, les populations sont affolées parce qu’on dit : encore quelques milliards d’années, et le soleil s’éteindra. Inquiétant ! Ou encore : si l’univers se rétracte, il n’y aura plus de place. C’est ennuyeux ! Le soleil s’éteindra certainement, et puis, quant à notre terre, nous avons assez de bombes atomiques pour sinon la supprimer, en tout cas supprimer consciencieusement toute vie humaine dessus. On sait aussi que diverses autres modifications de l’écosystème peuvent être catastrophiques pour notre survie. Après tout les Gaulois craignaient que le ciel leur tombe sur la tête, et ne croyez pas qu’ils ne prenaient pas des précautions pour que ça n’arrive pas ! Nous n’avons pas inventé la conscience écologique, et le roi babylonien, tous les ans, faisait les cérémonies pour que le monde ne succombe pas sous le déluge. Vous me direz : la différence, c’est que c’était de l’imagination, tandis que nous ce sont des conséquences réelles, immédiates. Oui, peut-être, dans une certaine mesure. Mais les hommes ont toujours connu les conséquences réelles, immédiates, de leur agir sur leur écosystème.

Bref, il n’y a pas là d’interrogation fondamentale nouvelle. Il y a des éléments techniquement inconnus auparavant, mais il n’y a pas de questions nouvelles. Au contraire, notre monde occidental moderne est plutôt rétréci dans son questionnement si l’on retourne, par exemple, à la grande tradition philosophique grecque. Et je citerai l’illusion scientiste comme imbécillité. Littéralement. Vous savez que, selon l’expression, l’imbécile est heureux. Eh bien le scientiste - qu’il me pardonne s’il trouve cela insultant - est un imbécile heureux. C’est-à-dire qu’il croit que l’homme a trouvé virtuellement dans la "science" la solution à tous ses problèmes. Mais il croit cela comme les Indiens croient qu’il y a un dieu au sommet de la montagne d’à côté. Avec moins de vraisemblance. Vous connaissez le cas du mathématicien Chasles, homme de la 2ème partie du 19ème siècle, célèbre pour son théorème. C’était un homme posé, occidental moderne, académicien, censément cultivé. Cet homme-là, dans les années 1860, s’est mis à faire de curieuses communications à ses collègues. Ainsi, Newton n’aurait pas du tout découvert ce qu’il a publié : un Français aurait tout expliqué une trentaine d’années avant lui. De fil en aiguille, tous les autres découvreurs étrangers n’avaient rien trouvé non plus, tout le mérite étant à attribuer à des Français... Alors on a commencé à s’inquiéter. En fait Chasles se faisait vendre - par un individu qui disait que, sinon, ces précieux documents allaient sortir de France - des prétendues lettres de personnages historiques à d’autres : de César à Vercingétorix, de Jésus Christ à Marie-Madeleine, de Cléopâtre à César... Et toutes ces lettres vantaient, d’une manière ou d’une autre, le génie français. Le pauvre Chasles était scientiste et nationaliste, voilà sa misère et celle de son siècle.

Le slogan du scientiste, c’est : "Moi, je ne crois que ce que je vois". Ou encore : "La science, c’est sûr ; mais la Bible, et tout le reste du même genre, c’est de la littérature : qu’est-ce qu’on en sait ?" La génération d’aujourd’hui, postérité du scientisme, est sceptique même à l’égard de la science ; mais son scepticisme lui sert à croire n’importe quoi pourvu que cela lui plaise : "Peut-être y a-t-il des extra-terrestres, puisqu’on n’en sait rien !" La même attitude d’esprit récuse tout ce qu’il lui plaît de récuser au motif que "ce n’est pas la science", et affirme tout ce qu’elle veut affirmer en disant : "Mais après tout on n’en sait rien !" Certes, c’est scientifique de dire : "On n’en sait rien absolument ". Mais à condition de partir de cette sobriété de l’esprit pour avancer prudemment les affirmations les plus plausibles parce que les plus étayées. En revanche, la non-culture moderne qui sous-tend notre monde où se répandent les sectes, le new-age et toutes les formes de comportement néo-païen n’est ni scientifique, ni intelligente du tout. Notre monde, qui se croit scientifique, est complètement mythique et mythologique, mais sans l’intelligence du mythe car il s’abuse sur son propre compte. Il n’a pas l’intelligence des sages du village qui savent changer le mythe pour qu’il corresponde à la réalité. Il n’a pas l’intelligence du scientifique éclairé qui sait qu’il n’y a pas de science sans mythe fondateur. Evidemment les scientifiques ne l’appellent pas mythe, mais "termes premiers". Les termes premiers dont doit se munir toute science, fût-ce la science mathématique ou la logique, sont de l’ordre du langage ordinaire, c’est-à-dire finalement du mythe, qui pose en théorie l’être comme il est expérimenté.

Kant a expliqué doctement qu’il y a des questions auxquelles on ne peut absolument pas répondre suffisamment en simple raison : est-ce que le monde est infini, est-ce que l’âme est immortelle... Mais les anciens connaissaient très bien ces questions auxquelles l’homme ne sait répondre. Et ils savaient néanmoins en parler intelligemment.

Ou encore la science moderne - ou plutôt "les sciences modernes", car il n’y a pas une "science moderne", il y a des disciplines - les disciplines qui s’attaquent à l’origine de l’homme, donc, disent : L’homme est descendant du singe, ou d’une espèce commune antérieure à l’homme et au singe. En fait, de même que dans le cas du "point zéro" du big-bang, on ne peut concevoir scientifiquement l’origine : les sciences ne peuvent concevoir l’origine de l’homme. Les théories de l’évolution des espèces disent d’abord : On voit apparaître les espèces successivement à telle et telle époque, et puis, dans telle branche, va surgir l’homme. Vous connaissez "le chaînon manquant" ; eh bien le chaînon manquant, par définition est manquant ! Car l’homme est absolument différent de ce qui était avant. Ce qui n’est pas le cas pour les espèces en général. Il n’y a pas de solution de continuité entre les requins et les raies, ni, de proche en proche entre les diverses espèces de poissons ; il y a au contraire une sorte de continuité qui fait que la séparation des espèces est assez arbitraire. Un peu comme pour les couleurs : nous disons qu’il y a le bleu, le jaune, le rouge, le vert... Mais physiquement il y a un continuum, un spectre continu de longueurs d’onde. C’est culturellement que nous parlons du bleu, du jaune, du rouge, du vert... Dans certaines langues, notamment des Indiens d’Amérique, il n’y a pas d’équivalence à telle ou telle de nos couleurs fondamentales.

Posez-vous la question du moment où apparaît l’homme. Il y avait des singes, ou du moins des espèces de primates, et voilà qu’apparaît l’homme. Par mutation ? Comment cela, par mutation ? Par mutation de quoi, de qui : d’un individu ou d’un groupe ? On peut imaginer le passage d’une nageoire à une aile par la répétition d’une même mutation "mécanique" sur beaucoup d’individus d’une espèce, mais le passage de ce qui n’est pas l’homme à l’homme n’est repérable par aucune transformation "mécanique" prise isolément. Devenir homme est un événement absolument unique dans l’histoire du monde. Voyez la différence avec les animaux : leurs nageoires deviennent des pattes, la nature bricole, et l’on peut suivre l’évolution du bricolage, pas de problème ! Mais l’homme ? Par exemple, ses organes lui permettent de parler, mais chez l’enfant ils ne sont pas encore disposés comme il faut. Ce n’est donc pas l’effet d’une mutation comme les autres. Et puis, plus profondément, l’homme est caractérisé culturellement par le culte des ancêtres, par l’hommage rendu aux morts, par le langage. Et comment apparaît le langage ? D’un coup, ou en plusieurs étapes ? L’un est aussi inconcevable que l’autre. A un individu, il peut arriver quelque chose d’absolument unique. Mais un groupe, il ne peut pas lui arriver quelque chose d’absolument unique, ou alors ce serait une coïncidence extraordinaire, qu’il arrive quelque chose d’absolument unique à tous ses membres et en même temps ! C’est bien un tel imaginaire que l’on voit mis en scène dans le film 2001 Odyssée de l’espace, lorsqu’au début une troupe de primates rencontre un mystérieux parallélépipède - venu d’une autre planète, évidemment, - qui leur fait subir d’un seul coup une prodigieuse mutation : le passage à l’humanité. Cette représentation est un bon exemple de ce qu’on peut faire lorsqu’on essaie d’imaginer comment l’homme est devenu homme : on fait encore et toujours de la mythologie.

A propos des animaux, il faut noter que la symbiose, le "vivre ensemble de la même vie", entre l’homme et l’animal est tout aussi frappante que la différence entre l’homme et l’animal. Il n’est rien de plus étonnant que la différence radicale entre l’homme et les animaux, sinon leur ressemblance. Lorsque Dieu fait alliance avec Noé, lorsqu’il promet de ne plus exterminer la vie, il s’agit "des vivants" (en grec, to zoon, "le vivant", qui donne "zoo" en français) : il met dans le même sac les hommes et les animaux. Il y a une solidarité des vivants que l’homme a toujours observée.

L’homme est précisément l’être qui se pose des questions métaphysiques et, en particulier, qui se demande s’il va faire ceci ou cela parce que c’est important et parce qu’il est responsable. La conscience de la responsabilité est le propre de l’homme. L’homme est celui qui peut être sommé de rendre compte de ses actes, celui qui peut être cité. Vous vous rappelez : "Adam, où es-tu ?" Voilà la véritable différence qualifiante de l’homme.

Voyez comme cette différence est liée de façon indissoluble à la question des fins et donc à la question des origines. On se pose toujours la question des fins d’abord, puis la question des origines, et enfin la question de la quête d’une libération.

Dans toutes mythologies, la question est : De quelle manière devons-nous habiter le monde, ce monde dont nous faisons partie ? Comment devons-nous habiter ce monde dont nous sommes la conscience ? Ce monde dont nous savons la précarité : précarité de nous-mêmes plus encore que de tout le reste. Nous sentons bien, nous les hommes, que le monde est inséparable de l’homme, et que la disparitionde l’humanité c’est la fin du monde ; et réciproquement.

L’homme est berger du monde, le responsable de l’avenir de l’univers. A contrario, vous êtes-vous déjà étonné, à propos du nazisme, - la seule chose qui me gêne dans la façon dont on revient inlassablement sur les événements liés à la dernière guerre mondiale, c’est qu’on ne se pose pas vraiment la question des "Pourquoi ?", qu’on ne s’étonne pas et qu’on ne cherche pas à comprendre au fond de quoi il s’agissait ; c’est pour cela que les jeunes ne comprennent pas, et qu’ils peuvent, hélas, devenir "révisionnistes" - donc, vous êtes vous déjà étonné de l’acharnement des nazis alors que tout était déjà fichu ?

Les analystes, aujourd’hui, nous expliquent qu’en 1942, la guerre était déjà perdue pour les Allemands. Et, effectivement, bien des témoins éclairés de l’époque l’ont compris alors. Or, la suite des événements voit le régime nazi, dans la personne de ses sectateurs les plus zélés, poursuivre la guerre, bientôt de retraite en recul, sans se poser de questions, jusqu’à la dernière balle, qui était souvent celle qu’ils se tiraient eux-mêmes. Comment étaient-ils structurés, ces gens-là ? Qu’est-ce qu’ils avaient dans la tête, pour poursuivre jusqu’à leur mort brutale une guerre atroce, ignoble, systématiquement destructrice de l’homme et de l’humanité en l’homme, alors qu’ils voyaient approcher une fin inéluctable ? qu’est-ce qui les faisait tenir sans l’ombre d’un doute, d’une question ?

Les origines culturelles du nazisme, quelle que soit l’extrême prudence qu’il faut garder en la matière, sont quand même à prendre en considération. Je vous citais tout à l’heure le Walhalla et la mythologie nordique : c’est là l’inspiration de Wagner, et de tout un courant de culture allemande nationaliste qui fut aussi l’inspiration du nazisme. Le point fort de cette mythologie, c’est le paradis du combattant mort courageusement au combat. Le thème très ancien, très universel, de la sortie du cercle d’ici-bas, du monde des rampants, par l’extase du guerrier est ici exalté systématiquement. L’homme s’élève au-dessus de sa condition d’ici-bas par l’affirmation de soi sans limite, contre le monde et contre les dieux. Il y a là quelque chose du nazisme.

Cette conception de l’extase du combattant fait penser au Japon, à sa culture de la guerre et du suicide, et même à l’Italie mussolinienne, dans la mesure où elle renouait d’une certaine manière avec l’antiquité romaine : les Romains utilisaient la culture grecque et la digérait dans un système qui était globalement une auto-affirmation illimitée de puissance. Ce Japon et cette Italie furent les alliés de l’Allemagne nazie.

Dans la postérité de l’épisode - effroyable - de la dernière guerre mondiale pensez au mouvement existentialiste - à Sartre en particulier - qui, pour être "pacifiste", n’en cherche pas moins une sortie individuelle de la réalité par la négation de la légitimité et de la validité de toute tradition comme de toute convention, dans une "extase de liberté" qui constitue une véritable violence contre l’humanité, et qui conduit d’ailleurs logiquement au suicide. On n’a rien inventé. C’est toujours la même idée, cette déréalisation du monde dans l’extase de l’individu. Pas seulement la réduction du monde à soi, mais la négation du monde, et l’affirmation de soi dans la négation du monde.

Curieusement, une des raisons du succès du bouddhisme en occident aujourd’hui est peut-être que le génie propre du Bouddha est de s’être réapproprié cette piste universelle dans une version non-violente. Fondamentalement, la voie du Bouddha est bien la sortie de ce monde de rampants, par sa négation, dans l’affirmation du moi. Mais la solution du Bouddha est seulement philosophique : la négation n’est pas violente, et l’affirmation du moi tend à une conscience du monde qui suppose justement que le moi n’est qu’une illusion qui doit disparaître. C’est une voie philosophique remarquable, originale, mais dont la séduction n’est pas si éloignée de celles des voies violentes extatiques ordinaires.

Plus frappant encore, la promesse faite aux combattants de l’Islam est bien comparable à celle qui galvanise les combattants vikings : le paradis d’Allah promis aux moudjahids n’a rien à envier au walhalla, même pas les walkyries. Considérez aussi que le militant communiste révolutionnaire de l’époque des grandes actions violentes - voyez La Condition humaine de Malraux -, lorsqu’il voit à l’évidence que son espérance n’est pas plausible, reste soutenu par la pure expérience personnelle de son combat. C’est en somme un mouvement qu’on observe chez tous les militants violents : la concentration du "moi" dans l’immédiateté de la conscience d’être juste, fort, ou même simplement "en révolte", - rappelez-vous Prométhée, dont la "grandeur" est d’avoir su ne pas gémir, ne pas implorer la piété, tout endurer sans jamais révéler sa douleur -. Citons encore pêle-mêle la drogue et les sectes, fléaux anciens et modernes : rien n’importe que mon expérience extrême, c’est le slogan du vieux rêve de divinisation mythologique, l’illusion d’une possible sortie individuelle du cercle de la vie et de la mort par l’affirmation de soi.

Aujourd’hui, donc, il n’y a rien de nouveau sous le soleil en matière d’interrogation fondamentale, même s’il y a beaucoup de nouveau en matière technique, et si les moyens dont nous disposons rendent plus massifs les dégâts que nous pouvons provoquer par la faute de nos idéologies délirantes.

Il demeure un seul événement, dans l’histoire religieuse de l’humanité, à savoir dans l’histoire de l’interrogation métaphysique de l’homme, c’est la Révélation biblique. La Bible est d’abord (dans l’ordre biblique des livres) la reprise subversive de la mythologie. Rappelez-vous, dans la mythologie grecque, à l’origine du mal, un dieu jaloux, un démiurge mal avisé, bête ou méchant, on ne sait pas bien, un homme victime et une femme dont on se sert pour que ça se passe mal pour lui : vous avez là les ingrédients du récit biblique tel qu’il est rapporté dans l’imaginaire ordinaire. Demandez à quelqu’un de non-croyant et non-pratiquant, de vous raconter "le coup de la pomme" et, en gros, il vous dira : voilà, il y a un dieu jaloux, il crée l’homme, c’est la femme qui est coupable, parce que le serpent qui est une sorte de super-être mauvais s’est débrouillé pour la tenter. Or justement, le récit biblique subvertit le mythe. Pour lire et découvrir la parole de Dieu, au lieu de répéter comme un âne le mythe, il faut ne pas oublier l’arbre de vie et la parole que Dieu a vraiment dite, avant les déformations que lui font subir le serpent puis la femme. Le Déluge ? c’est justement la promesse solennelle, l’annonce d’un Dieu miséricordieux qui ne détruira pas alors même qu’il aura toujours des raisons de détruire. Babel ? Dieu empêche l’homme de se faire un nom pour lui tout seul. Ce qu’il y a de commun à tout cela, c’est qu’une histoire est annoncée, qu’une histoire est engagée.

Il y avait l’arbre de vie au milieu du jardin. Il a tout de suite été oublié. L’homme est parti. Tant que l’homme ne retrouvera pas l’arbre de vie, l’histoire n’est pas terminée. Dieu dit "Je ne détruirai pas". Il le dit alors que l’homme est toujours mauvais ! Les raisons de détruire, il les a toujours et il ne détruit pas. L’histoire n’est pas terminée tant que ne seront pas levées ces contradictions. Dieu disperse les hommes à la surface du monde, au point qu’ils ne peuvent pas s’entendre. L’histoire n’est pas terminée tant que les hommes ne peuvent pas s’entendre.

Cette histoire prend corps avec Abraham. Cette histoire est celle de la sortie du cercle infernal. La Bible, c’est l’annonce de la solution à l’impasse de la vie. Il n’y a pas d’éternel retour, il n’y a pas non plus de sortie par l’extase du guerrier qui nie le monde, il n’y a pas non plus l’absurdité de cette expérience du bonheur et du malheur, il y a une histoire de salut. Dieu sauve ce monde qu’il a fait lui-même et que l’ennemi avait perdu. C’est pourquoi l’enseignement chrétien sur la fin du monde, c’est : inquiétez ceux qui sont tranquilles, et réconfortez ceux qui s’inquiètent !

Levez la tête ! Ne craignez pas ! Les textes apocalyptiques bibliques nous enseignent à réinvestir notre inquiétude de la catastrophe possible dans l’attente active du salut. Si catastrophe il y a, elle doit nous rappeler que ce monde passe, que ce monde est comme l’homme : il est lié à l’homme, il a le même sort que lui. Il passera par la mort, mais pour être appelé à la vie. Ce que nous attendons, c’est une création nouvelle : terre nouvelle, cieux nouveaux où résidera la justice ; de même, nous attendons la résurrection. Cette vie que nous attendons, c’est maintenant qu’elle naît à l’intérieur de la vie que nous vivons. Et c’est cela, l’Avent : l’attente participative de l’avènement. Il s’agit de laisser advenir dès maintenant en nous ce monde nouveau que nous attendons. La fin du monde, c’est son accomplissement par Dieu dans la perfection de la justice, de l’amour, de la paix, de la vitalité, de la fécondité. Ceux qui ne s’inscrivent pas dans la perspective de la fin du monde, il faut les réveiller ; et ceux qui s’inscrivent dans cette perspective, il faut qu’ils entendent la Bonne Nouvelle et qu’ils y croient.

Il faut réveiller ceux qui dorment, parce que le jugement les menace. Oui, il y a expérience du bonheur et du malheur, oui, il y a mal et, du mal, nous ne savons l’origine, mais nous savons la fin : il sera détruit. Il est déjà jugé, il est déjà en voie de destruction ! De cela aussi sont signe les catastrophes, les guerres et la persécution des fidèles.

La mort sera détruite. Veillons à nous laisser sauver, à ne pas rester au pouvoir des ténèbres définitivement.

Mais alors, quand la doctrine dit : Il y aura la fin du monde, en un temps T, en un jour J, et d’ici là les gens qui meurent ont leur jugement particulier, leur âme est accueillie par Dieu ou purifiée avant d’être accueillie - ou jetée en enfer -, leur corps attend la résurrection finale, où il y aura le jugement pour tout le monde, le "Jugement général"... nous sommes perplexes ! Ne sommes-nous pas là en pleine mythologie ?

Précisément aucune mythologie ne vous dit rien de ce genre. Nous inscrire ainsi dans un avenir absolu, c’est ce que fait seul l’enseignement de Dieu dans la Bible.

Mais comment pourrions-nous entrer dans un tel discours aujourd’hui, avec notre connaissance scientifique moderne.. ? Encore une fois, qu’est-ce que nous savons exactement ? Le temps lui-même : qu’est-ce que le temps ? On dit parfois : la mort, c’est forcément la sortie du temps. Voire ! Nous sentons bien que ces représentations : "un jour", la fin du monde, "l’attente" de ceux qui sont morts, etc., ces représentations sont forcément trop temporelles et spatiales à notre manière ; disons qu’elles sont métaphoriques. Mais le langage tout entier est métaphorique. On a beau aligner des mots savants, tous les mots ne sont finalement que des composés de mots qui restent en relation métaphorique à des expériences élémentaires.

Voilà ce que dit l’Eglise : certes, c’est métaphorique. Mais c’est instructif. Et c’est la vérité. Tenons-nous-le pour dit.

Oui, ce monde passe à la vie parce que le Christ Jésus est mort et ressuscité. La parole de notre salut est inséparablement Incarnation et Rédemption. Dieu s’est incarné, Dieu éternel, immuable, est entré dans notre monde, il a habité parmi nous, Jésus, le Verbe, est mort sur la croix. Voilà qui change tout. Ce monde est en gestation du monde nouveau, non pas par une indéfinie reprise de soi-même, mais par un acte du Dieu créateur qui le recrée en le transformant comme à travers la mort - mais vraiment celui-là et pas un autre - parce qu’il l’a créé par amour, et parce qu’il ne l’a pas abandonné à la perdition.

Cette parole entendue et reçue change déjà maintenant le monde dans le sens de ce qu’elle dit : oui, le monde aura une fin, et cette fin est commencée, à la gloire de Dieu.


1996 UQ fin du monde