Université de quartier

La Foi : disons "je crois"

Jeudi 8 décembre 1994
1994.
 

L’Université de quartier a pour objectif principal de poser une question à laquelle elle ne peut pas répondre. Les questions "Qu’est-ce que la foi ?", "Est-ce que Dieu existe ?", nous allons y répondre, et pas plus tard que tout à l’heure. Mais la question "Est-ce que vous croyez ?" ou "Est-ce que tu crois ?", voilà la question que pose essentiellement cette Université de quartier et à laquelle évidemment elle ne peut pas répondre elle-même, puisque seul peut y répondre celui qui est interrogé. Et encore ne peut-il le faire sans l’Esprit.

Cette question : "Est-ce que vous croyez ?", on ne la pose pas en bonne société. Mais il y a un lieu où on la pose, et où c’est même le point essentiel et central : c’est la célébration du baptême. Dans la liturgie du baptême, la question est posée tout particulièrement au catéchumène adulte, au moment de il va être baptisé. Elle est posée, dans la célébration du baptême des petits enfants, au père et à la mère, aux parrain et marraine, et à l’église rassemblée. Cette question est encore posée à tous à Pâques, au cours de la veillée pascale. Mais rares sont les chrétiens qui se rendent à la veillée pascale ; et plus rares encore les non chrétiens ! Cette question, où encore l’avez-vous entendu encore poser ? Dans la célébration de la confirmation, parfois aux célébrations de profession de foi, et à l’installation d’un pasteur.

Cette question, au bout du compte, on ne l’entend pas tellement souvent. Vous n’avez peut-être même pas le sentiment qu’on vous l’ait posée, très précisément, à vous-même. Pourtant, elle est décisive, et la réponse que chacun peut lui donner est fondamentale pour lui-même et pour l’Eglise. Or, nous vivons dans un flou entretenu à ce sujet.

J’aimerais que nous arrivions à sortir de ce flou. Parce que cette question, posée à celui qui devient chrétien par le baptême et par la profession de foi, est essentielle. Parce que le caractère de décision libre de la conscience est décisif pour la foi. Quand on dit : "Je ne sais pas si je crois", c’est comme si on disait : "Je ne crois pas", en moins clair. Ce n’est pas une bonne question : "Est-ce que je crois". La foi est une réponse à quelqu’un qui s’engage lui-même dans la question qu’il pose. Donc la foi est, à l’origine, dialogue. C’est pourquoi s’interroger soi-même, ce n’est pas poser une bonne question.

Celui qui s’engage dans la question "Croyez-vous ? Crois-tu ?" n’est autre que Dieu lui-même. C’est toujours Dieu en personne qui pose la question. Et si les mots sont formulés de manière telle qu’à l’évidence ce ne peut être Dieu qui pose la question, la question est nulle.

La foi est un événement qui se passe entre Dieu et une personne humaine. Un événement dialogal. C’est une question et une réponse. Et cela constitue une des originalités principales du christianisme. Il n’y a pas de religion, encore moins de philosophie ou de sagesse, qui se définisse de cette manière-là. Le "christianisme", c’est la réponse personnelle de l’homme à une question que lui pose Dieu en personne. Car lorsque la question se pose à moi en vérité : "Est-ce que tu crois ?", c’est que Dieu se révèle.

Rappelez-vous la Samaritaine, et les Samaritains. La Samaritaine a rencontré Jésus, elle l’a reconnu comme Christ, et elle a dit aux Samaritains qu’elle avait rencontré le Sauveur du monde. Et les Samaritains l’écoutent, mais par la suite ils lui disent : "Ce n’est plus seulement à cause de tes dires que nous croyons, nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde." Celui qui ne peut pas dire : "Je l’ai entendu moi-même" ne peut pas dire pleinement "Je crois". Tout au plus le dira-t-il d’une façon provisoire.

Cette question se pose aussi à Pilate. "Es-tu le roi des Juifs ?" demande-t-il. Jésus lui répond : "Dis-tu cela de toi-même, ou d’autres te l’ont-ils dit de moi ?" Et puis un peu plus loin dans le dialogue : "Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité." La foi, c’est avoir entendu soi-même, nous-mêmes, la Parole de Dieu, qui est toujours aussi la question "Crois-tu ?", et lui donner une réponse de soi-même. C’est peut-être non pas "j’ai entendu Dieu" mais "nous avons entendu Dieu" ; en tout cas c’est nécessairement : "JE crois", pris dans "Nous croyons".

L’appel à la foi est l’appel le plus important et le plus évident après l’appel à la vie. En fait, c’est même l’appel à la Vie. L’appel à la foi, c’est finalement l’appel tout court. L’ordre de Jésus quand il dit : "Allez, enseignez les nations et baptisez-les", c’est : "Transmettez-leur l’appel à la foi, et je la leur donnerai." On dit "transmettre la foi", c’est un raccourci. Vous savez bien que seul Dieu donne la foi. Je ne peux pas, à proprement parler, transmettre ma foi. Même pas, à radicalement parler, la foi de l’Eglise. On peut seulement transmettre l’appel à croire. L’appel à croire est intégralement annonce et appel à la croire. Annonce en quelque sorte résumée et synthétique et appel à adhérer à cette annonce. C’est ce qui s’appelle en terme technique le kérygme. Le kérygme, cela signifie la proclamation du héraut, c’est donc "Avis ! avis !", c’est une grande clameur. Cela peut être, selon les auditeurs, tout simplement par exemple : "Ce Jésus que vous avez crucifié, Dieu l’a fait Christ et Seigneur, il est ressuscité." Cela peut-être plus détaillé, par exemple pour les auditeurs venu du paganisme. Il s’agit toujours d’annonce synthétique du mystère du salut en Jésus Christ, une proclamation qui comme telle réclame l’adhésion de la foi.

C’est une voix de tonnerre. Dans le récit de la Pentecôte, ce qu’on traduit ordinairement par "Il se fit un grand bruit dans la maison", c’est littéralement : une grande voix, une méga-voix, la grande voix de Dieu, c’est la "bath kohl" de l’Ancien Testament, une voix de tonnerre qui retentit par l’univers, et qui réclame l’adhésion. Mais on ne peut donner son adhésion à Dieu que lorsqu’on perçoit cette voix comme "le murmure d’une brise légère". Ce sont les deux aspects de l’annonce du mystère du Christ. Un aspect public et formidable, au sens littéral, terrifiant, et cette voix comme un murmure, qui parle au coeur, et c’est seulement ainsi qu’elle peut être pleinement reçue et acceptée.

Le kérygme, c’est un cri qui dit "En route". Celui qui parle en celui qui annonce dit "Me voilà. En route !" Le Christ est là, soyez disciples ! Ainsi s’accomplit l’ordre : "Allez, de toutes les nations faites des disciples." Comprenez donc que, à la fois, le kérygme est absolument indispensable - nul ne croit autrement qu’en réponse au kérygme - et, en même temps, le kérygme est fugitif : on ne peut y stationner. Quand vous entendez : "En route !", il faut y aller. Et si vous n’y allez pas, c’est passé.

Mais si nous y allons, si nous répondons "Je crois" comme Bartimée qui, ensuite, suivait Jésus, alors nous entrons dans la vie nouvelle d’enfants de Dieu, dans l’amitié avec Dieu, dans la coopération avec Dieu. Nous entrons dans une relation d’alliance par cette parole échangée : une alliance indéfectible qui est personnelle et qui est alliance avec Dieu en Jésus Christ.

Le régime de cette alliance, c’est ce qu’on appelle l’adoration. Le véritable sens chrétien du mot adoration est là : c’est le rapport de l’homme croyant à Dieu. Le mot "adorer" vient du latin. Deux étymologies sont possibles. Soit ad-orare ; prier vers, soit ad-os, porter à sa bouche. Dans un cas comme dans l’autre, le mot en latin vient de os, la bouche ; orare signifie, dans son premier sens, parler, énoncer. Donc adorare, c’est parler ou bien, de l’autre côté, porter la main à sa bouche. Pourquoi faire ? Pour se taire ?, comme il est dit : "Devant lui les sages sur la place du village porteront la main sur leur bouche" ?, ou bien pour envoyer un baiser ? Toutes ces valeurs sont dans le mot "adorer". C’est un rapport de distance franchie dans l’amour, de respect et de retenue, et de dialogue, de parole donnée et reçue, c’est tout cela à la fois. C’est un dialogue profondément respectueux, et tendre, et confiant.

Le mot grec, proskunein, confirme cette analyse, en l’amplifiant peut-être. Il signifie ordinairement "se prosterner", mais l’étymologie renvoie à kuvein, "embrasser" ; donc proskunein est très proche de adorare compris comme "envoyer un baiser". Le mot est souvent associé à celui qui signifie "s’agenouiller". Mais un examen philologique simple révèle la proximité de l’idée à celle de "tomber aux genoux de" : il s’agit, non pas de tomber sur ses propres genoux, mais de tomber sur les genoux de l’autre ; or, "genoux" est aussi un euphémisme courant pour "giron". Ainsi, dans ces expressions, nous trouvons les deux valeurs principales de l’idée d’adoration : l’extrême respect et l’extrême rapport d’affection, de tendresse et de confiance, en référence au rapport de l’enfant à sa mère ou à son père. Telle est la relation réelle du croyant à Dieu, relation de soumission respectueuse et de confiance filiale, les deux choses étant inséparables et se conditionnant mutuellement. C’est là la véritable adoration dont parle le Christ à la Samaritaine.

Vous voyez comment le commencement de la foi, qui est "tomber à genoux" en "tombant aux genoux de Dieu," n’est pas autre que son but, puisque le but de la foi c’est le salut, et que la fin du salut c’est la béatitude en la présence de Dieu, dans l’adoration perpétuelle qui est celle des anges et des saints, c’est-à-dire cette relation de soumission respectueuse et de confiance filiale qui s’accomplit dans le fait que Dieu le Père remet tout à son Fils, et que le Fils remet tout au Père.

La clé de la famille de Dieu -la famille de ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent - est là, : La famille de Dieu, ce sont ceux qui, à l’appel de Dieu, répondent "Je crois". Et cela les établit dans une alliance personnelle avec Dieu de respect, de confiance et de familiarité et, entre eux, dans une relation de fraternité. L’unité de la famille de Dieu, c’est l’unité de la foi, il n’en est pas d’autre. Et si la manifestation de l’unité est l’abondance de l’amour, c’est que l’oeuvre de la foi c’est l’amour ; et que la foi, sans son oeuvre qui est l’amour, est morte.

Cela, c’est le commencement et la fin, c’est l’alpha et l’omega de la foi. Mais ce n’est pas le tout de la foi. Que fait la foi tout de suite ? Que veut la foi tout de suite ? Quelle est la première chose que veut la foi, après avoir obtenu tout ce qu’on peut désirer, par le fait même que la réponse "Je crois" nous donne d’être accueillis par Dieu qui se donne tout entier ? La foi veut comprendre. La foi qui dit ne pas vouloir comprendre n’est pas la foi.

Qui nous donne ici l’exemple ? Encore la sainte Vierge, bien sûr. Que fait la Vierge Marie lorsque l’ange lui annonce qu’elle va mettre au monde le Sauveur ? Elle dit : "Comment cela va-t-il se faire ?" C’est parce qu’elle a cru qu’elle veut comprendre. C’est pourquoi la Vierge Marie est la patronne des théologiens aussi. C’est le contraire pour Zacharie qui dit : "Qu’est-ce que tu vas faire pour que je croie en ta parole ?" C’est donc qu’il n’a pas cru.

La foi veut comprendre. Ce n’est pas parce que je suis curieux, ou cartésien, ou ouvert, ou quoi que ce soit que je veux comprendre ; c’est parce que la foi veut comprendre. Elle réclame un contenu d’intelligence. Dieu réclame la foi de l’homme, l’homme dit "je crois" et aussitôt il réclame un contenu d’intelligence : c’est le dialogue de Marie et de l’Ange.

Jusqu’à présent c’était plutôt simple. Il s’agit bien de croire en Dieu. En général, on pose la question de la foi dans les termes : "Croyez-vous en l’existence de Dieu ?" C’est un faux point de départ. Si je vous demande : "Croyez-vous à Napoléon ?", est-ce que vous allez vous poser la question de l’existence de Napoléon ? Bien sûr que non. En revanche, vous allez vous dire "peut-être qu’il m’interroge sur mes sentiments par rapport à Napoléon, l’idée que j’en ai et l’estimation que j’en fais." Les historiens écrivent un "Napoléon" qui renouvelle la vision qu’on en avait. On parle du "Napoléon" de tel historien, le "Napoléon" de tel autre. Cela pose deux questions. La première c’est : "Quelle est votre évaluation de cette personne, votre rapport personnel à cette personne ?" "En quoi est-elle pour vous une référence ou une anti référence ?" La deuxième question, c’est celle de l’unité de la personne citée. Lorsqu’on dit "le Napoléon de X ou celui de Y", par-delà la diversité des points de vue il y aussi la complexité de l’homme, ses contradictions, ses incohérences, sa non-unité.

La question de l’intelligence de la foi, c’est : "Qui est Dieu ?". Ce n’est pas : "Existe-t-il ?", puisque la foi est une rencontre personnelle avec Dieu. Je vous ai parlé de Napoléon : vous ne mettiez pas son existence en doute. La foi ne se pose pas la question de l’existence de Dieu, pas plus qu’une femme ne se pose la question de l’existence de son mari. La foi se demande qui est Dieu. Et, si elle se pose la question, ce n’est pas dans l’incertitude au sujet de l’unité personnelle de Dieu. En effet, si c’est Dieu, il est UN. S’il n’est pas UN, il n’est pas Dieu.

Or, c’est bien ce que l’homme met en doute. L’homme, tel que le connaît l’anthropologie, n’est pas athée. Mais l’homme n’a pas confiance en Dieu. Il le perçoit comme polymorphe. D’où l’importance de la confession de foi d’Israël en réponse à la déclaration du SEIGNEUR : "Ecoute, Israël, le SEIGNEUR ton Dieu est le SEIGNEUR UN."

La foi ne se pose pas la question de l’existence de Dieu, la foi ne peut pas douter que Dieu soit UN. Mais la foi se demande QUI est Dieu.

Quand on dit "Le Dieu des musulmans, le Dieu des Juifs et le Dieu des chrétiens, c’est le même", on ne dit pas grand chose d’intelligent. Dieu, il n’y en a pas deux. Donc Dieu, lui, est le même, hier ; aujourd’hui et demain. En revanche, les paroles des hommes sur Dieu diffèrent. Les chrétiens, les Juifs et les musulmans ne disent pas la même chose de Dieu. Mais ils disent une chose en commun : ils disent que "Dieu est UN" ; et ce n’est pas rien. Au delà de ce principe, leurs paroles sur Dieu ne sont pas les mêmes.

Or, la question est de savoir qui est Dieu. Si Dieu est, il est UN, il est lui-même et pas un autre. Comme dit l’Ecriture, une seule chose que Dieu ne puisse faire, c’est de mentir. Il s’agit bien de la vérité de Dieu, de la vérité sur Dieu. Que dites-vous de Dieu ? Là est la question. Et qui peut dire qui est Dieu ? Seul Dieu est en mesure de dire qui il est. Et seul le croyant peut dire de la part de Dieu qui est Dieu. Les paroles sur Dieu qui ne sont pas paroles de croyants sont des paroles vides. Seul celui qui s’engage personnellement, comme Dieu s’est engagé personnellement dans l’appel à la foi, peut avancer une parole sur Dieu. Seul celui qui "se mise" a part au jeu. C’est pourquoi il est absolument nécessaire de savoir où je me situe quand je parle de Dieu.

Que disent les chrétiens de Dieu ? Un bon résumé en est "le Credo" : l’un ou l’autre des "symboles de la foi". Ou encore, le "Credo du baptême" : les trois questions auxquelles ils faut répondre "Je crois !" : Nous croyons en Dieu, Père, Fils et Saint Esprit ; et nous croyons à l’Eglise. La foi en l’Eglise n’est pas un "quatrième article" : la question sur l’Eglise fait partie du troisième article, celui sur l’Esprit-Saint. La foi en l’Eglise, ou à l’Eglise, est un "second degré" de la foi : je crois en Dieu selon la foi de l’Eglise ; donc je crois à l’Eglise quand elle dit la foi ; je crois que la foi de l’Eglise est la vraie foi en Dieu. C’est décisif. Sinon comment y aurait-il une unité de parole, de croyance, qui dise qui est Dieu ? Je crois que l’Eglise dit en vérité qui est Dieu. La doctrine de l’Eglise est la vérité sur Dieu. Telle est la foi chrétienne.

Dans Actes 4,20, les apôtres disent "Nous ne pouvons pas taire ce que nous avons vu et entendu." Donc la foi veut comprendre et, en réponse aux questions des hommes, elle doit annoncer. C’est là l’oeuvre de Dieu. D’où la séquence nécessaire : "Appel, formation, mission", ou encore "Obéissance de la foi, intelligence de la foi, annonce de la foi". Cette séquence est 1/ réponse de la foi à l’appel à croire de Dieu ; donc entrée dans l’obéissance de la foi qui est amour personnel du Christ et connaissance immédiate de Dieu, 2/ compréhension ; la foi sans cesse veut comprendre et sans cesse il lui est donné de comprendre, comme à la Sainte Vierge. 3/ Annonce. L’ordre de cette séquence est invariable. Autrement dit, quand je commence à trébucher dans la mission - comme Pierre quand il s’enfonce - une seule solution, recommencer depuis le début. Ainsi firent les prophètes de l’Ancien Testament : en cas de difficulté, retour à l’appel initial. Ce n’est qu’ainsi que nous annonçons la vérité : en étant obligés de le faire à cause l’ordre de Dieu, à partir de l’appel que nous avons reçu. C’est toujours quand, ayant répondu "je crois" à l’appel à croire, j’ai reçu suffisamment l’intelligence que réclame la foi, que je dois l’annoncer, en réponse aux questions des hommes. Nul ne peut annoncer autrement qu’en auditeur obéissant de la parole de Dieu. Le Seigneur Jésus lui-même n’a rien fait d’autre : : "Celui qui m’a vu, a vu le Père... Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même. C’est le Père qui, demeurant en moi, accomplit ses propres oeuvres..." (Jean 14,9-11). Et ailleurs : "Tout ce que le Fils voit faire au Père, il le fait aussi." Le Fils est l’imitateur du Père au sens le plus noble de ce mot. Nul ne peut parler de la vérité de Dieu autrement qu’en auditeur obéissant.

En revanche nul ne peut impunément se dérober à cet ordre : "Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile", dit saint Paul. C’est à la fois une grâce qui vient directement de Dieu et un ordre auquel on ne peut pas se dérober. En sorte que l’apôtre a conscience, non pas de convaincre ses auditeurs de sorte que, ayant bien compris, ils finissent par croire, mais, comme le dit l’épître aux Corinthiens (1,9 à 16), de leur transmettre l’appel à croire venant de Dieu : "Je suis venu à vous... non pas avec le prestige de la rhétorique et les raisonnements humains... mais seulement avec la Parole de Dieu, afin que votre foi ne soit pas fondée sur les idées des hommes, mais sur la puissance de Dieu lui-même." Il ne sert à rien de faire une démonstration brillante si nous ne relayons essentiellement l’appel à croire qui est acte de Dieu, et auquel on ne répond que par la puissance de Dieu même.

Finalement, l’anormal, l’étonnant, l’invraisemblable, c’est l’incrédulité. Parce que dans la foi, la foi se tient très bien. C’est aussi un paradoxe de notre foi : la foi est un miracle, puisqu’elle est don de Dieu et oeuvre de la puissance de Dieu. La foi est oeuvre même de Dieu, c’est un miracle. Nous étions incrédules, nous étions ennemis de Dieu, Dieu nous appelle à croire, je dis "je crois" : c’est un miracle ! Et en même temps, quand ce miracle a eu lieu, je suis établi dans la vérité de l’homme, dans la normalité de l’homme. L’anormal, pour l’homme, c’est d’être séparé de Dieu son créateur. Donc il est normal que les croyants trouvent cela normal d’être croyants. Et pourtant la foi est un miracle de Dieu qui change le monde.

L’incrédulité est - aujourd’hui chez nous - la normalité selon l’opinion des hommes. Mais la foi est la normalité selon Dieu et, en fait, la normalité de l’homme. L’incrédulité est le désordre général, mais non la normale.

Et c’est là que je vais essayer d’honorer ma promesse au sujet de la connaissance rationnelle de Dieu : je vais donner la preuve rationnelle de Dieu.

On oppose parfois la raison à la foi. Or, qu’est-ce qu’un raisonnement ? Un raisonnement, c’est une opération qui, à partir de prémisses, produit une conclusion. C’est l’opération qui dit : "Si j’ai ceci, alors j’ai cela." Le raisonnement, c’est un moyen de produire des affirmations - la négation étant une espèce d’affirmation. Tout raisonnement humain part de prémisses. Les prémisses, ce ne sont pas seulement des hypothèses, des axiomes ou des expériences, ce sont des affirmations auxquelles on se fie. Il n’y a pas d’homme au monde, physicien, mathématicien ou logicien, qui fasse des raisonnements sans partir d’affirmations auxquelles il se fie. Quand ils renvoient bien à l’ouvrage "qui fait autorité en la matière", ils invoquent des affirmations auxquelles ils se fient. A supposer même qu’ils prétendent produire toute la succession des raisonnements des gens qui nous ont précédés et qui conduisent aux thèses qu’ils soutiennent, quel serait leur point de départ ? Il n’y a pas de regressio ad infinitum possible. Il faut un point avant la raison d’où puisse partir la raison. La raison suppose un AVANT la raison. "AVANT LA RAISON", voilà un autre nom de Dieu.

Bien sûr je peux toujours dire : mais si je ne crois pas en la raison, je n’ai plus besoin de supposer l’avant. Parfaitement. C’est pourquoi je dis : si la raison prouve quoi que ce soit, elle prouve Dieu. Mais bien sûr, si vous renoncez à penser que la raison prouve quoi que ce soit, vous pouvez renoncer à Dieu.

S’il y a des gens qui disent : "Dieu, je peux vous en parler, car il nous a parlé", ces gens-là sont raisonnables, ce qu’ils disent est cohérent. Car si Dieu existe, il peut le dire. Mais les gens qui disent : "Dieu n’existe pas" ne sont pas raisonnables. Car si Dieu n’existe pas, qui peut nous le dire ? Qui est en position de nous le dire ? Seul Dieu pourrait nous le dire ! L’athéisme n’est pas raisonnable. La foi l’est.

Je ne vais tout de même pas conclure en disant : "Il n’y a pas de problème." La réalité est que Dieu s’expose à notre incrédulité. C’est bien ce que nous vivons. Dieu s’expose à l’incrédulité des hommes, à leur méfiance, à leurs soupçons. Le simple fait que Dieu - c’est le thème de l’Avent - vienne en ce monde, indique que d’une certaine manière, il l’avait déserté, il s’en était laissé bannir. C’est bien le problème que rencontre la foi qui veut comprendre, et qui veut toujours croire. Parce que les trois dimensions obéissance, intelligence, annonce, sont les trois dimensions de la foi.

La foi veut croire, elle veut comprendre pour croire. Or, la foi "a des problèmes" pour croire, et je veux en citer quelques-uns. Le problème de l’historicité, d’abord, est sérieux. En tout premier lieu, la question de l’existence de Jésus : "Est-ce que Jésus a existé ?" Ensuite, pour les Ecritures en général : quel est le rapport de ce texte qu’est la Bible à des événements qui se sont effectivement déroulés dans l’histoire du monde ?

Je crois bien que tous les problèmes sérieux se ramènent à des problèmes d’historicité. Il y a pour cela une bonne raison : c’est que notre foi - qui est centralement foi en Jésus Christ Fils de Dieu mort et ressuscité - a une dimension historique irréductible. Nous croyons en Jésus, qui est né, qui a vécu, qui a fait des choses, qui a dit des choses, qui est mort. Et cela, c’est une affirmation d’ordre historique, qui appartient à la foi. Jésus est un homme qui a eu une vie d’homme.

La foi ne peut absolument pas être indifférente à la recherche historique concernant Jésus, par les moyens aussi de l’étude des textes extra bibliques, des documents de toute nature, de l’archéologie. La foi ne peut pas s’en désintéresser : elle y est directement intéressée. On ne peut pas dire : "Si demain on donnait des preuves irréfutables que Jésus est un personnage inventé, cela nous serait égal." Si quelqu’un prétendait produire de telles preuves, nous les examinerions. A vrai dire, la chose s’est produite déjà bien souvent ; mais les prétentions en question ont toujours été dérisoires Pourtant, l’idée d’une telle possibilité reste terrible.

Plus sérieusement, quantité de questions d’historicité se pose au sujet des Evangiles. La Cène fut-elle un repas pascal ou pas ? Voilà une question historique. Les synoptiques disent : C’est le repas de la Pâque. Jean dit que Jésus est mort au moment où on immolait l’agneau pascal. Ou encore : l’affaire des "frères des Jésus" : Est-ce que Marie a eu d’autres enfants ? Plus particulièrement : la virginité de la Sainte Vierge est-elle un fait "réel" ? Ou encore : Elie est-il "vraiment" monté au ciel dans un char de feu ? Il y a aussi des affirmations de la foi qui paraissent obscures comme "le péché conduit à la mort" : quel rapport y a-t-il entre cette affirmation et des observations et expérimentations possibles ?

Toutes ces questions sont sérieuses et ont de l’importance. Savoir si "Jésus a eu des frères", cela a de l’importance. Et bien sûr plus encore de savoir si "Jésus a vraiment existé." La foi en la résurrection fait partie de la réponse à l’appel de la foi. Elle a un autre statut que les réponses aux autres questions.

Récapitulons donc d’abord les fausses pistes :

1 - La première c’est de dire que ces questions n’ont pas d’importance. Car ce sont des questions qui se posent vraiment.

2 - La seconde, c’est de vouloir justifier l’Ecriture, de vouloir la tirer d’affaire à force d’acrobaties, au risque de défigurer le Jésus des Evangiles.

3.- La troisième, c’est de dire que "tout est faux" historiquement, mais que ce n’est pas grave que ce soit ainsi faux, car cela reste une bonne philosophie.

Il est inutile de s’obstiner dans les fausses pistes car je pense, et je crois, qu’il y a toujours de très bonnes solutions. Notamment - à titre d’exemples - au sujet de la Cène et au sujet des frères de Jésus.

Il est bien écrit dans les synoptiques que Jésus a dit : "J’ai désiré manger cette Pâque avec vous." et encore : "Où ferons-nous les préparatifs du repas pascal pour toi ?" Néanmoins, le récit que donnent les évangélistes n’est pas un récit de repas pascal. Le rite du repas pascal juif est fortement structuré, et celui-là n’est pas un repas pascal Que ce repas à la veille de sa mort, soit réellement à comprendre comme le véritable et définitif repas de la Pâque, cela c’est la foi de l’Eglise. Et que les Evangiles nous affirment cela, selon les règles du langage qu’ils utilisent, c’est parfaitement plausible. Les Evangiles sont écrits des années après les événements - je ne vais pas invoquer ce fait pour dire "ils avaient tout oublié", mais pour dire que l’Ecriture est à la fois témoignage des événements et parole de la foi sur ces événements. Jésus est mort au début du jour de la Pâque - puisque ce jour commence au crépuscule de la veille -, comme l’implique l’évangile de saint Jean, au moment de l’immolation des agneaux : il est le véritable agneau immolé. Et le repas qu’il a partagé avec ses disciples la veille, c’est son dernier repas avec ses disciples. Et ce repas - qui n’était pas strictement le repas de la Pâque juive - est pourtant bien le véritable et ultime repas de la Pâque. Il accomplit ce qu’étaient en figure tous les repas de la Pâque. Ainsi, je n’ai pas de problème, ni avec la foi, ni avec l’histoire, surtout quand je connais historiquement la façon d’écrire de ce temps-là.

Deuxième exemple ; on s’escrime à dire - ou à nier - que "frères" cela peut vouloir dire aussi "cousins". Lecteur de l’Evangile, je sais surtout que "les frères et soeurs de Jésus", ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent. Donc il les désigne comme ses frères. Quand dans le même passage évangélique on nous dit : "Tes frères sont là et t’appellent", pourquoi ne comprendrais-je pas le mot frère ici comme désignant ses frères en Israël, c’est à dire ses frères juifs ? Cette parole de Jésus et cet événement sont bien une autre façon de nous dire l’événement néo testamentaire : que le refus des Juifs a permis l’accès des païens. Donc les frères de Jésus que sont les Juifs, ses coreligionnaires et qui le réclament, finalement ce ne sont plus les frères de Jésus. Je suis parfaitement clair avec ma foi, je ne me suis perdu ni dans la fuite devant ces problèmes, ni dans un fondamentalisme qui va expliquer que ce sont les cousins germains, ou que Joseph était veuf et avait déjà des enfants, etc., je ne sais quelles acrobaties insensées et inutiles. Et je ne dis pas non plus qu’il avait une kyrielle de soeurs et de frères, et que Marie n’était pas plus vierge qu’une autre mère, mais que ce n’est pas grave parce que cette "image" nous dit bien des choses importantes quand même.

Si seulement on avance avec humilité, prudence, patience, dans la foi, dans le respect de la question historique en la prenant vraiment pour ce qu’elle est, on trouve de très bonnes solutions, très éclairantes pour l’histoire et pour la foi. Voilà ce que je crois, et que j’ai expérimenté pour ma petite part. Quant à moi, en effet, chaque fois que j’ai cherché dans l’humilité de la foi, en m’appuyant sur la parole de l’Eglise, je n’ai jamais été déçu. J’ai toujours été étonné, émerveillé, de ce que j’ai trouvé.

L’activité de la foi, qu’est-ce que c’est ? Vous connaissez l’histoire du fou qui se prenait pour un ver de terre ? Il dit au directeur de l’asile : "Je suis guéri, laissez moi sortir. - Ah bon, dit le directeur, vous savez que vous n’êtes pas un ver de terre ? - Oui, je le sais." Le directeur l’amène à la porte. "Bon voyage, cher ami." A ce moment-là apparaît une poule, et le fou rentre précipitamment.. "Mais, dit le directeur, vous savez bien que vous n’êtes pas un ver de terre ? - Oui, mais la poule, elle, ne le sait peut-être pas !"

Pour la foi c’est pareil. Nous sommes comme ce fou qui dit : D’accord, j’avais un problème, mais maintenant je crois ; et puis il est effrayé par les questions qui se posent de nouveau à lui. Et Dieu, lui, est-ce qu’il ne sait pas qui il est ? Je suis terrifié devant les questions de l’histoire quelquefois, parce qu’elles sont sérieuses. Mais "petit troupeau, dit le Seigneur, pourquoi avoir peur ?" Si Dieu est, si Jésus est son Fils - puisque Dieu est, puisque son Fils Jésus nous donne son Esprit -, sûrement je trouverai une bonne solution : il me la donnera. Et cette confiance-là me fera ne pas craindre d’affronter les questions et m’évitera de prendre l’un ou l’autre des faux fuyants.

Une dernière chose, mais capitale : N’oubliez jamais que l’esprit critique fait partie de la foi. L’esprit critique fait partie précisément de l’obéissance de la foi ; et ce n’est pas pour le plaisir d’un paradoxe oiseux que je dis cela. Car "l’esprit critique", c’est celui qui discerne, qui est capable de faire un discernement. Il n’y a pas d’obéissance de la foi sans esprit critique, sans l’opération de discerner ce qui est de Dieu et ce qui ne l’est pas, ce qui est enseignement de l’Eglise et ce qui ne l’est pas. Sans esprit critique pas d’obéissance de la foi. Il n’est pire désobéissance de la foi que le fait de ne pas croire, sinon celui de prétendre croire sans esprit critique. "Que dit l’Eglise, et que ne dit-elle pas ?" : cette question est décisive et je dois savoir discerner ce que dit l’Eglise et ce qu’elle ne dit pas.

Encore un mot : "Que ton Nom soit sanctifié." Notre premier point, c’était "l’Eglise est la famille de Dieu" et nous avons vu que c’était "Notre Père qui es aux cieux". Notre deuxième point, c’est "La foi, disons je crois" et c’est "Que ton Nom soit sanctifié."


UQ la Foi