Université de quartier

Etre homme, c’est être une question

Jeudi 12 janvier 1995
1995.
 

Pourquoi... Pourquoi les éléphants ont-ils une trompe ? Je vais vous donner une réponse très officielle, puisqu’elle est imprimée. Voici le début de l’histoire de "l’Enfant d’Eléphant", dans les Histoires comme ça de Rudyard Kipling.

"Imagine-toi qu’au temps jadis, l’éléphant, ô mieux aimée, n’avait pas de trompe. Il n’avait qu’un nez noiraud, courtaud, gros comme une botte, qu’il pouvait tortiller de droite et de gauche, mais pas ramasser des choses avec. Or, il y avait un éléphant, un éléphant tout neuf, un enfant d’éléphant, plein d’une insatiable curiosité. Cela veut dire qu’il posait toujours des tas de questions. Et il demeurait en Afrique, et il remplissait toute l’Afrique de ses insatiables curiosités. Il demanda à sa grande tante l’autruche pourquoi les plumes de sa queue poussaient comme ça ; et sa grande tante l’autruche le cogna de sa dure, dure patte. Il demanda à son gros oncle l’hippopotame pourquoi il avait les yeux rouges ; et son gros oncle l’hippopotame le cogna de son gros, gros pied. Il demanda à sa maigre tante la girafe pourquoi elle avait la peau tachetée, et sa maigre tante la girafe le cogna de son dur, dur sabot. Et il demanda à son oncle poilu le babouin, pourquoi les melons avaient ce goût-là ; et son oncle poilu le babouin le cogna du revers de sa main poilue. Il posait des questions à propos de tout ce qu’il voyait, entendait, éprouvait, sentait et touchait, et tous ses oncles et tantes le cognaient. Ce qui ne l’empêchait pas de rester d’une insatiable curiosité. Un beau matin, au milieu de la précession des équinoxes, cet insatiable enfant d’éléphant fit une belle question qu’il n’avait encore jamais faite. Il demanda : "Qu’est-ce que le crocodile mange pour dîner ?" Là-dessus, tout le monde lui dit : "Chut !", à haute et terrible voix, et se mit à le cogner sans perdre une minute, ni sans s’arrêter pendant longtemps. Un peu plus tard, quand ce fut fini, il tomba sur l’oiseau kolo-kolo, perché sur un buisson d’épines, et il dit : "Mon père m’a cogné, et ma mère m’a cogné, tous mes oncles et tantes m’ont cogné de même pour mon insatiable curiosité. Il n’empêche que je veux savoir ce que le crocodile a pour dîner." Alors l’oiseau kolo-kolo dit avec un cri lamentable : "Va sur les rives du grand fleuve Limpopo, il est comme de l’huile, gris-vert et tout bordé d’arbres à fièvre, cherche là."

Dès le matin suivant, comme il ne restait plus rien des équinoxes, cet insatiable enfant d’éléphant prit 100 livres de bananes, de la petite espèce courte et rouge, 100 livres de canne à sucre, de la longue espèce violette, et 17 melons, de l’espèce verte craquelée. Et il dit à tous les siens : "Au revoir, je vais au grand fleuve Limpopo qui est comme de l’huile, et vert, et tout bordé d’arbres à fièvre, pour savoir ce que le crocodile mange pour dîner." Et tous le cognèrent en choeur, une fois de plus, pour lui porter chance, bien qu’il les priât le plus poliment du monde de n’en rien faire. Puis il s’en alla."

Tout ça ne nous dit pas pourquoi les éléphants ont une trompe. C’est que je ne vous ai pas lu la suite. Mais tout ça nous dit, je crois, que l’enfant pose mille questions et que l’adulte les élude. Il est bien clair pour nous, lecteurs avertis de Kipling, que l’enfant d’éléphant est la parabole de tous les enfants du monde, qu’ils soient d’Afrique, d’Asie, d’Europe, d’Amérique ou d’Océanie. Ils sont ainsi, les enfants : tout leur est à émerveillement, à étonnement et à questions. Et de même, les père et mère, oncles et tantes de l’enfant d’éléphant sont la parabole de tous les adultes du monde, qui redoutent fort les questions des enfants. Et qui surtout ne se les posent plus. Plus, parce que la plupart des adultes ont été enfants... C’est donc le même être qui est l’enfant, pour qui tout est à questions, et l’adulte, qui ne veut pas se les poser. En fait, on peut lire cette réflexion dans le texte même de Kipling, bien que cela n’apparaisse pas dans la traduction française : "l’insatiable curiosity" de l’enfant d’éléphant est en fait une "satiable curtiosity", donc une "satiable curtiosité". En somme, au revers de l’insatiable curiosité, il y a la "courtesse de vues" de l’homme qui se satisfait à bon compte. Voilà la première thèse de ce soir, thèse anthropologique : l’homme est celui qui porte en lui toutes les questions du monde, et celui qui décide de ne pas se les poser.

Ce n’est encore que la version provisoire de la thèse anthropologique de ce soir. Pour aller plus loin, il faut mesurer le fait que, curieusement, les questions qu’on interdit aux enfants sont les plus radicales, c’est-à-dire celles dont on a le plus de mal à se défaire. Quelles sont les questions qu’on interdit aux enfants ? La première qui me vient à l’idée, peut-être à cause d’une publicité à succès, c’est : "Comment on fait les enfants ?" Cette question implique plus généralement toutes les questions sur la vie, sur ce qu’elle est. La deuxième question radicale, c’est évident, c’est la question de la mort. La troisième, peut-être encore plus interdite que les deux précédentes, c’est la question du malheur. La quatrième, plus périlleuse sans doute encore, c’est la question de la justice, qui est aussi la question du sens, la question du sort de chacun. Et encore une question qui ne vient peut-être pas aussi bien à l’esprit que les autres, la question du mal. Qu’est-ce qui est mal ? Pourquoi c’est mal ?

Cette dernière question commande peut-être toutes les précédentes, alors qu’elle est probablement la question la plus "interdite" de nos jours. Si vous voulez vous faire cogner par les oncles et tantes, les parents, par tout ce qui est en société, parlez donc du mal. On vous enverra sur le grand fleuve Limpopo, voir si on y est. Cette question est pourtant celle qui nous hante perpétuellement. On prétend parfois que notre époque a perdu le sens du péché, ou encore qu’on ne sait plus qu’il y a un bien et un mal. Je ne le crois pas. Je crois que la question est interdite plus sévèrement que jamais, mais c’est tellement impossible pour l’homme d’oublier qu’il y a un bien et un mal qu’aucun homme ne fait jamais le mal en l’appelant mal. En particulier, on ne tue jamais quelqu’un en le reconnaissant comme homme. D’une façon générale, on insulte celui que l’on veut détruire. Il faut l’appeler "ordure" avant de le frapper. Parce qu’on ne frappe pas un homme. C’est quelque chose qui a été une horreur quotidienne pendant la dernière guerre mondiale : on n’appelait bien sûr jamais "hommes" les hommes qu’on éliminait ! Ou encore, plus près de notre quotidien, on ne dit jamais que n’est un être humain que l’on élimine dans l’avortement !

Pourquoi interdit-on ces questions ? Peut-être parce qu’on ne sait pas y répondre. Plus certainement, je crois, parce qu’on ne veut pas dire ce que l’on sait, pour ne pas avoir à en tirer les conséquences. Alors, ces questions, on les habille pour le soir ; et je pense à particulier à l’excellent philosophe Emmanuel Kant, si représentatif de la pensée commune aujourd’hui. Kant dit qu’il y a trois questions indécidables : l’immortalité de l’âme, l’infinité du monde, et l’existence de Dieu. Voilà nos questions, donc, habillées pour le soir, très convenables, très sortables, et plus embarrassantes du tout.

Il y a un moment, une situation dans laquelle plus aucun être au monde ne peut ni éluder ces questions fondamentales, ni les déclarer avec élégance "indécidables". C’est lorsqu’on est frappé soi-même par le malheur. Parce que, autant l’on peut tenir des discours d’accusation, d’explication, d’excuses pour les situations lointaines, autant, quand on est frappé soi-même, on se demande terriblement : "Pourquoi, et pourquoi moi ?" Cette question à laquelle on n’échappe pas quand on est frappé par le malheur, on ne peut y échapper du tout quand on veut vivre avec conscience. "Pourquoi moi ?" Cela veut dire aussi "Pourquoi suis-je ? Quelle est la cause de mon existence et quel en est le sens ?" Et puisque la fin de tout homme est la mort, et que la mort est un malheur, en fin de compte, cette question : "Pourquoi suis-je ?" est aussi la question du salut. Si je meurs, qu’est-ce qui peut sauver ma vie ? C’est pourquoi je vous dis : "être homme, c’est être une question", et j’ajouterais : "une question de salut".

Certes ce sont les questions des enfants qui sont celles de l’homme. Mais au fil de la réflexion, je suis arrivé à une question qui n’est justement pas celle de l’enfant. L’enfant ne se demande pas pourquoi il est, ni qui il est. C’est peut-être pour ça qu’il peut se poser toutes les autres questions, sur la girafe, le melon... C’est parce qu’il n’a pas peur de mourir, l’enfant, qu’il peut se poser toutes les questions du monde. Et c’est parce qu’il a peur de mourir, l’adulte, qu’il évite de se poser les questions. Il a peur d’avoir peur de mourir.

Alors l’homme vit avec ses questions irrésolues, en général en les éludant, et plus précisément, en faisant "comme si". Voilà comment vit l’homme adulte. Il vit en faisant "comme si ce n’était pas un problème". C’est le principe du mythe religieux. La tribu voisine et la nôtre sont en guerre immémoriale : c’est "comme si", en ce temps-là, ils étaient gazelles et nous, lions. Tout s’explique. Le lion mange la gazelle et la gazelle essaie d’échapper au lion. Je ne sais pas pourquoi la tribu voisine m’est ennemie, et je pourrais me demander pourquoi ; et alors il me viendrait sans doute à l’idée que ça pourrait changer. Mais si je commence à me poser ce genre de questions, je ne sais pas où cela va nous mener. Il vaut mieux faire "comme si" il en avait toujours été ainsi. Et donc comme s’il fallait qu’il en soit toujours de même. Tel est le mensonge mythique. Quant au mensonge idolâtrique, il me fait prendre une partie changeante et périssable du monde - qui change et périt - pour un fond de l’être immuable. Tout cela pour me rassurer.

Le mythe, en ce sens-là, c’est la réponse qu’on fait aux enfants. Pourquoi fait-on des réponses aux enfants ? Pour avoir la paix, pour se faire valoir, et pour se protéger. C’est le principe du Père Noël ! Un des principaux avantages du Père Noël, c’est que les adultes n’ont pas besoin d’y croire. Donc, non seulement le Père Noël leur donne la paix du côté des enfants, mais en plus, il leur donne l’illusion que justement les questions des enfants sont dérisoires, puisqu’on peut y répondre avec le Père Noël. Et c’est le mécanisme pervers, extraordinaire, qui est qu’on dit aux enfants ce qu’il faut dire aux enfants, en sorte que, quand les enfants sont devenus adultes, et qu’ils s’aperçoivent qu’ils ont cru à des choses dérisoires, ils en concluent que les questions étaient dérisoires et ils prennent la suite de leurs parents dans le grand complot du silence. Pour nos contemporains, la religion catholique est souvent cela c’est le Père Noël, en plus complet et, finalement, en plus estimable culturellement.

Le mythe a curieusement cette double valeur : c’est à la fois la réponse qu’il faut donner, et celle à laquelle on n’est pas tenu de croire. Tel est le régime de pensée du païen - j’emploierai ce mot d’une façon très générale -. Le païen, c’est l’homme tel que l’anthropologie le connaît partout et toujours - à part l’exception de la révélation faite à Israël et de sa postérité, et les singularités des sages de diverses cultures -. Le païen croit mille choses sans les croire, en vertu de l’ambivalence du mythe. Ce qui lui évite d’avoir à critiquer ses "croyances", à se poser le problème de leur validité. Tel est aussi celui que j’appellerai le "crédule" - notre société est remplie de crédules - : il croit mille choses, sans les croire, et sans risques. Il n’est autre que le païen.

Pourtant, certains mythes peuvent garder plus ou moins la grandeur des questions qu’ils traitent à leur manière. Pensez à ce que deviennent les mythes recueillis et formulés dans la philosophie grecque. Je n’en citerai que trois : le mythe d’Oedipe - si "popularisé" par la psychanalyse - ; le mythe de Sisyphe, condamné à rouler son rocher jusqu’au sommet, et puis à le voir dégringoler, et puis à recommencer - parabole de l’homme, et de sa question sur lui-même : "à quoi bon l’homme ?" - ; et le mythe de Tantale, voyant les délices qu’il désire, et qui se dérobent à chaque fois qu’il étend la main pour les saisir - parabole de l’homme aussi, qui conçoit ou entrevoit son bonheur, un bonheur qui s’évanouit entre ses bras dès qu’il croit le saisir. La sagesse des sages est reconnue par la tradition chrétienne comme "semences du Verbe".

Par contraste avec le païen, je vais maintenant définir l’homme moderne. L’homme moderne est celui qui ne croit en rien, au sens religieux. L’homme moderne s’asseoit à son bureau d’homme moderne et il considère les religions. Et il pense. Et il dit des choses sur les religions : qu’elles se valent, ou qu’elles ne se valent pas. L’homme moderne ne se pose pas de questions, il juge les tentatives de réponses.

Comment, qu’ai-je dit ? Mais n’est-ce pas tout le contraire ? Est-ce que l’homme moderne ne dit pas justement du croyant : "Oui, bien sûr, pour lui, c’est facile, il ne se pose pas de questions !" Vous l’avez déjà entendu ! L’homme moderne ne croit en rien, ne doute de rien, et prétend en plus à la dignité de celui qui se pose des questions. Cela fait beaucoup. Et d’abord, est-il vrai que le croyant ne se pose pas de questions ?

Le Christ, à la vérité, est justement au service de l’homme en question. Bien plus, il est lui-même d’abord, pour nous, une question, et très précisément la question : "Pour vous, qui suis-je ?" Tel est le fin mot de l’évangile selon saint Marc. Et comme être homme, c’est être une question, et plus précisément la question "Qui suis-je ? et qui me sauvera ?", je comprends que le Christ, qui se révèle à nous comme celui qui dit : "Pour vous, qui suis-je ?", vient nous révéler l’homme. Selon le mot de Pilate dans l’évangile de saint Jean : "Voici l’homme." Le Christ est l’homme, qui est une question, la question : "qui suis-je ? et qui me sauvera ?" Ainsi le Christ n’est certainement pas celui qui vient nous interdire de poser des questions. Bien au contraire, il ne cesse de raviver en nous cette disposition de l’enfant. Et, pour ne citer qu’une des questions que Jésus ravive en nous dans l’Evangile, : "Que sert à l’homme de gagner le monde, s’il vient à perdre sa vie, son âme ?" Non, je ne crois pas que le Christ enseigne à ne pas se poser de questions, ou à ne plus s’en poser, bien au contraire. Il nous rappelle à la seule vraie situation de l’homme, qui est d’être en attente d’une réponse qu’il ne peut se donner lui-même.

En cela, si nous ne sommes comme des enfants, nous ne pouvons pas entrer dans le royaume. Toutefois, des enfants pour l’ouverture et pour la confiance, mais par pour l’irresponsabilité. Car le Christ est celui qui nous déclare responsables. Le païen n’est pas responsable, parce qu’il y a des esprits partout, parce qu’il y a le destin, parce qu’il y a les forces supérieures, parce que les choses sont comme elles doivent être. Mais ce n’est pas possible en face du Christ. Et si le Christ nous affirme que nous sommes responsables, c’est sans restrictions. Ni dans les actes, les paroles, les pensées, les jugements que vous portez, ni pour ce qui est de la rétribution attendue. Nous sommes responsables de tout, et nous le sommes sur notre vie éternelle. Et voilà d’ailleurs une fameuse question laissée ouverte : quelle sera ma fin ? Cela dépend, dit le Seigneur.

Non, le Christ n’est pas venu nous dire qu’il ne fallait plus nous poser de questions, bien au contraire. Mais il vient aviver la question que nous sommes, et l’Eglise, fidèle au Seigneur, ne nous interdit pas les questions, mais les nourrit en nous. Car, si l’homme est question, interdire les questions, c’est tuer ; tandis que nourrir les questions, c’est ouvrir la vie. Et le Christ ouvre notre vie jusqu’à l’horizon du dernier jour.

Est-il juste de dire que le croyant ne pose pas de questions ? La réponse est non. En revanche, je crois que justement l’incroyant ne se pose pas de questions. Par exemple, quand on dit : "La science explique tout" - peut-être n’y a-t-il plus beaucoup d’hommes modernes pour le dire comme ça, du moins avec assurance, mais c’est dans toutes les têtes - qu’est-ce que cela veut dire ? C’est simplement une drôle de métaphysique. Qui explique quoi que ce soit ? C’est l’homme ! Or "L’homme explique tout", c’est évidemment une ineptie. Vous le connaissez, l’homme qui explique tout ? Oui, nous le connaissons tous. C’est le voisin de métro, le voisin de café, celui qui juge de tout et prétend n’être en peine d’aucune explication, d’aucune accusation.

La Nature, le Hasard, la Nécessité, le Destin, voire la Raison, tous ces mots sont les déguisements de l’ignorance. Ils nous permettent de donner une tournure d’affirmation, de savoir, à ce qui est pure inconnaissance, pour suggérer contre toute évidence : "Je ne suis inquiet d’aucune question." Pourquoi ce médicament fait-il dormir ? C’est parce qu’il a une vertu dormitive. Il y a aussi l’explication par les Statistiques. Par exemple : "Je roulais tranquillement, et un chauffard ivre a brûlé le stop et m’est rentré dedans. Pourquoi moi ?" Eh bien, c’est très simple : il y a tant de véhicules en circulation, il y a telle proportion de conducteurs alcooliques, donc on démontre aisément qu’il doit y avoir tant d’accidents causés par un alcoolique chaque jour." Comme réponse à la question "Pourquoi moi ?", elle vaut la "vertu dormitive". En fait, les explications par les statistiques me font penser aux Shaddoks. Les savants shaddoks avaient calculé que la fusée shaddok avait une chance sur un million de décoller. Alors les Shaddoks se dépêchaient de rater les 999 999 999 fois !

L’incroyant en général hésite entre deux étiquettes : l’athéisme et l’agnosticisme. L’athée est celui qui dit : "Dieu n’existe pas." Je ne connais pas de parole plus déraisonnable. Car si Dieu existe, il peut nous le faire savoir, il est bien placé pour cela. Mais si Dieu n’existe pas, qui me le dira ? L’athéisme, cela n’a pas le sens commun. Alors, peut-être parce qu’on pressent que ce n’est pas sensé de dire "Dieu n’existe pas", on dit : "Je suis plutôt agnostique." Vous savez que l’agnosticisme, c’est l’affirmation qu’on ne peut pas savoir. Or, s’il existe, il est évident qu’il peut nous le faire savoir. Si on ne peut savoir qu’il existe, c’est qu’il n’existe pas. L’agnosticisme, c’est l’athéisme qui se pare du prestige du doute. Il n’y a rien de plus déraisonnable que l’athéisme, sinon l’agnosticisme.

L’incroyant affirme mille choses, mais sans les dire, sans se risquer, sans responsabilité. Pourquoi ? Par sa façon de vivre, parce que la façon dont nous vivons, dont nous parlons, dont nous agissons, dont nous pensons, dont nous aimons, implique certaines réponses aux questions radicales de l’homme. Par exemple : que l’on pratique un avortement, sur soi-même ou sur quelqu’un d’autre, dans le trouble, la souffrance et l’inquiétude - comme nous les hommes nous faisons tant de choses mauvaises - c’est un fait. Mais ce fait entraîne la tentative de justifier l’avortement, par l’affirmation que l’embryon, que le foetus n’est pas un être humain. Avez-vous, dans les discours sur l’avortement, rencontré l’affirmation : "Certes, il s’agit d’un être humain, mais il faut s’en débarrasser parce qu’il nous gêne." ?

Ou encore, moins violent mais pas moins important : la procréation assistée médicalement. On dit : On peut discuter de la validité de l’insémination artificielle par donneur étranger, mais en tout cas, l’insémination à l’intérieur du couple, pourquoi serait-on contre ? Vous savez que le magistère de l’Eglise déclare que c’est une pratique illicite. Et l’on dit : "C’est complètement idiot de prendre une telle position." Pourtant, affirmer que la procréation médicalement assistée peut être parfaitement sans problème, c’est affirmer que la question de l’enfant à naître est celle de la convenance de ceux qui ont envie d’un enfant. Dire qu’il n’y a pas de problème dès lors que ce sont deux personnes qui veulent un enfant ensemble et qu’on leur en propose des moyens, c’est déclarer que la question de l’enfant à naître ne se pose pas en termes objectifs, dépassant le vouloir et le pouvoir des personnes qui veulent un enfant. Dans les sociétés dites traditionnelles, la procréation intéresse au premier chef le groupe, et c’est pourquoi la procréation est réglementée, contrôlée, par le groupe social. Et c’est pourquoi le mariage est l’institution la plus archaïque avec celle des honneurs rendus aux dépouilles mortelles. Ce qui est l’évidence des sociétés traditionnelles est devenu pour nous l’évidence contraire. Pour nous la procréation est seulement l’affaire des intéressés qui veulent avoir un enfant.

En fait, les débats de fond sur le bien et le mal, qui suppose que l’on fasse abstraction du désiré et du redouté, imposent la position d’objectivité face à la vérité. De cela, l’homme moderne ne veut pas entendre parler. Il n’est pas le premier. Jésus dit à Pilate : "Je suis venu pour rendre témoignage à la vérité." Pilate répond : "Qu’est-ce que la vérité ?" L’incroyant est celui qui dit "Qu’est-ce que la vérité ?" Celui qui élude la question de la vérité pour elle-même. Tandis que le croyant, s’il est celui qui se pose des questions, est plus précisément celui qui se pose de plus grandes questions. Pas d’autres questions à la place, mais les questions des hommes, en plus grand. Il est libéré pour se poser les questions fondamentales, il est libre d’être homme.

Le païen se situe lui-même en dessous du niveau des choses. Il a la tête sous l’eau : parce qu’il y a le destin, les esprits, les forces supérieures... Il a petite idée de lui-même. L’incroyant est celui qui prétend se situer au-dessus du monde, des choses, des questions. Le croyant, c’est celui qui est au niveau, au niveau qui est celui de l’homme. Et c’est pourquoi la condition de croyant est difficile : parce qu’elle oblige à nager. Quand on est au fond, on repose sur le fond ; quand on plane, on se promène sur les nuages. Mais le croyant, c’est celui qui nage... ou qui marche sur les eaux.

Bien sûr, et pour celui qui se croit au fond, et pour celui qui se pense sur les nuages, ce n’est qu’illusion. Ce n’est qu’une représentation de lui-même qui, dans un cas ou un autre, lui évite d’avoir à se penser comme responsable. Ça ne lui évite pas de vivre aussi en nageant. Mais ça lui évite la conscience de ce qu’il est et de sa responsabilité.

L’incroyant dit : "Vous qui êtes croyant, vous ne vous posez pas de question." A propos de quoi dit-il cela en particulier ? A propos de l’au-delà. Car c’est la circonstance où il sort de sa fausse assurance en lui-même assez pour reconnaître qu’il se pose des questions radicales. A l’inverse, pour le païen, une chose en tout cas n’est pas un problème, c’est la vie après la mort. C’est pratiquement la définition de l’animisme, qui est l’essence du paganisme. Tous les hommes, de tous les temps, de partout, ont cru qu’il y avait quelque chose après la mort : un royaume des ombres, un hadès, un schéol... Qu’est-ce qui arrive à Israël lorsque Dieu se révèle ? Il arrive que Dieu lui dit : "Laisse tomber cela. Toutes ces histoires de vie après la mort, n’en parlons plus ! C’est illusion, ce que racontent les nations." Voilà ce que Dieu dit à Israël : "Pour toi, occupe-toi de la vie que tu as à mener maintenant et, surtout, considère ta postérité." C’est la promesse faite à Abraham ; c’est la promesse. "Sois responsable de ta vie, jusqu’à l’horizon des générations et des générations." Vous vous rappelez, dans l’Evangile : "Les oiseaux du ciel ont des nids, et les renards des terriers..." Les païens ont un royaume des morts, les incroyants croient à la science, à la nature, au hasard, voire à la nécessité. Mais nous, nous n’avons pas de pierre où reposer notre tête, jusqu’au dernier jour.

Tout homme est pour lui-même un mystère, et la conscience du mystère du monde. Il n’a pas le fin mot des questions radicales qu’il se pose, et de la question qu’il est lui-même. Alors il fait "comme s’il savait" ou comme si cela n’avait pas d’importance de ne pas savoir. Il s’installe dans le mensonge de l’idolâtrie ou dans la prétention de l’agnosticisme. La Révélation de Dieu ne vient pas proposer un système de réponses à toutes les questions ; elle vient apporter une lumière qui éclaire toutes les questions esentielles des hommes, et les accueille dans le mystère plus grand qui est celui de Dieu lui-même. Le mystère de l’homme et du monde devient vivable sans mensonge pour l’homme, ses questions étant accueillies et reprises dans les questions plus grandes qui n’auront pour nous de réponse qu’au dernier jour : "Alors nous serons semblables à lui car nous le verrons tel qu’il est" (1 Jean 3,2). Le mystère de Dieu est plus profond que la fascination des idoles ; mais il nous donne de vivre excellemment le sort de l’homme, responsable de lui-même et du monde alors qu’il ne connaît pas la fin de l’histoire ni des êtres singuliers ; en particulier sa propre fin.

-  Vraiment tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël, sauveur !

-  Ils sont tous humiliés, déshonorés, ils s’en vont couverts de honte

ceux qui fabriquent leurs idoles. Isaïe 45,15-16

Le croyant se pose des questions plus grandes. La mort, le sens, le malheur, le mal, toutes ces questions, tous les hommes se les posent. Que dit le croyant ? Dit-il "J’ai la réponse" ? Non, il dit : "Cet homme-là, Jésus, qui a souffert, à qui il est arrivé malheur, qui a été jugé, condamné, comme malfaiteur, et qui est mort, c’est le Fils de Dieu, il est ressuscité." D’où une question plus grande : "Qui est-il, celui-là ? C’est la question plus grande que les questions des hommes. Pas une autre question, c’est bien la question que nous nous posons, mais en plus grand. C’est la grande question dans laquelle les autres sont prises. Dans la question du Fils de l’Homme, nos questions d’hommes s’éclairent. Celui qui éclaire notre vie est pour nous une question plus grande. Ce n’est pas un choix, ce n’est pas une stratégie. C’est comme ça.

Par exemple : la liberté. Quelquefois, on dit que le mal est la contre partie de la liberté, puisqu’il n’y pas de liberté sinon celle de choisir le bien ou le mal. Mais cela voudrait dire que Dieu est libre de choisir le bien ou le mal ? Cela voudrait dire aussi que quand nous serons en lui, ressuscités, tout devra pouvoir recommencer ! Ou alors, c’est que nous ne serons pas libres... Si la liberté est nécessairement la liberté de choisir le bien ou le mal, on n’en sort pas. C’est une question plus grande qui nous arrive, dans la foi. Si, selon la doctrine catholique, le fait de pécher est le signe de notre esclavage, la liberté, c’est de pouvoir ne plus pécher, ce n’est pas de pouvoir pécher. Mais d’un autre côté, qu’en est-il de l’homme qui à la fois pèche, donc il est esclave, mais qui est homme, donc il doit être libre quand même ? D’où l’expression curieuse : "libérer la liberté" - que vous trouvez dans l’Encyclique Veritatis Splendor -, curieuse mais nécessaire, qui épingle la plus grande question de la liberté. Donc la foi porte bien la question de la liberté que se posent les hommes, mais en plus grand.

Et encore : la fameuse "question du mal". Tous les systèmes philosophiques ou religieux sont dualistes, parce que, s’il y a du bien et du mal, il faut qu’il y ait deux principes. Mais la foi dit : Non, il n’y a qu’un seul principe éternel et il est bon, c’est Dieu. Donc Dieu n’a pas créé le mal. Et pourtant il y a le mal. Ce n’est pas une absence de question mais une question plus grande que celles que se posent les hommes en général sur le bien et le mal.

Le croyant est celui dont l’ouverture au réel est sans limites. Le croyant est celui qui est libéré de ces limites structurelles que l’homme s’impose à lui-même pour vivre, alors qu’il ne sait pas pourquoi il vit. L’homme est une question, c’est la question "qui suis-je, pourquoi, et qui me sauvera ?" Nous qui sommes ici, chacun de nous est une conscience, chacun de nous a pensé, tout petit enfant, qu’il était le monde à lui tout seul. Il a pensé ensuite qu’il était ce qu’il y a de plus important au monde, le centre du monde. Chacun de nous s’est pensé tout-puissant, et chacun de nous est un abîme. Il y en a comme ça des millions, des milliards, qui sont passés, qui sont morts, et qui n’ont pas laissé de traces sur les tablettes. Où sont-ils ? Leur génération, qui la dira ?

Alors le païen dit : "Ça va, ça vient, on a une âme. On meurt : l’âme s’échappe comme une bulle, et va quelque part." L’incroyant dit : "C’est le hasard, et la nécessité." Et il referme son bouquin sur des milliards de mystères. Mais le croyant ne se dérobe pas devant la vision effrayante et inimaginable de la mort. Son regard, traversant l’abîme, se pose sur ce Dieu qui l’attend, ce Dieu qui est venu et qui vient, et qui lui dit : "Viens !" Le croyant fait de sa vie tout simplement humaine, mais en vérité, sans le secours funeste du mensonge, un témoignage rendu à Dieu, à sa parole qui a entendu. Son Amen lui premet de ne craindre si la souffrance ni la mort plus que l’injustice car, sur la parole de Dieu à lui adressée, il croit en la vie par delà tout ce qui la nie et la détruit. Tel est notre père Abraham, qui quitta son pays sur la simple promesse d’une postérité. Le croyant doit être capable de toutes les audaces et de tous les risques, de tous les renoncements et de toutes les patiences, de tous les amours. Beaucoup se gardent de croire pour ne pas être entraînés à de pareils sacrifices. C’est qu’ils ne croient pas en celui qui les appelle à croire à sa promesse, à sa puissance et à sa fidélité. A son amour.

Est-ce que notre existence a un sens ? Est-ce que vous croyez que votre existence a un sens ? Que vous êtes quelqu’un ? Mais quelle prétention ! Mais si, bien sûr, dans la foi Dieu nous dit : "Tu es quelqu’un, tu as du prix à mes yeux. je t’aime." Mais entreprenez de défendre cela devant un tribunal : prenez votre vie, essayez de la défendre comme une unité douée de sens. Si vous êtes passé sous un autobus, vous serez une unité dans les statistiques, un point c’est tout.

De milliers de discours partiels et finalement insanes, vous en connaissez. Mais ce que dit la foi, c’est que chacun de nous est une personne pour Dieu, unique, qu’il connaît, qu’il a créée par amour et avec intention. De bout en bout de son existence, chacun de nous est, selon l’image du psaume, pour Dieu une flèche. "Des fils : heureux l’homme vaillant qui en a garni son carquois..." Chacun de nous est un fils dans le carquois du Seigneur. Chacun de nous est une flèche qu’il lance vers le but qui n’est autre que lui-même. En grec le péché, c’est amartia, le mot qui marque le fait de rater la cible. Chacun de nous est une trajectoire pure, pensée, voulue et aimée par Dieu. Le péché, c’est ce qui nous fait dévier et nous perdre. Pourquoi ? C’est une question, bien sûr, mais elle est plus grande.

Notre foi est un savoir, sûr, plus sûr qu’aucun savoir des hommes. Forts de ce savoir, nous sommes libres pour être ce que nous sommes : une question tournée vers le ciel. Jusqu’à quand, Seigneur ? jusqu’à quand ce monde souffrira-t-il la mort, la justice, le malheur ? C’est pourquoi la foi n’est pas une doctrine parmi les doctrines des hommes, dont nous aurions à persuader ceux qui ne l’ont pas. La foi, selon la parole de Dieu, est ce trésor merveilleux qui me libère pour être homme. C’est pourquoi, si nous avons la foi, les hommes doivent nous envier en voyant ce que nous faisons de bien. Si tout va bien, ils rendront gloire à notre Père qui est aux cieux. Ils commenceront par nous demander le secret de notre humanité excellente, alors nous le leur donnerons, et ils le recevront.

La foi n’est pas affaire de conviction personnelle. Il ne s’agit pas de "croire très fort". La foi est justement ce qui n’est pas dépendant de la subjectivité. La foi est un savoir, une vérité. Certains disent croire très fort aux anges, ou bien à la Vierge Marie... Ce n’est pas à la carte ! La foi est un savoir organisé, structuré, structurant, qui me libère pour être ce que je suis, à savoir une question tournée vers le ciel, comme une prière.

Ce trésor qu’on nous demande, ce n’est pas parce que nous sommes "des types épatants", Dieu nous en garde, c’est parce que nous vivons une belle humanité, et ce trésor est un trésor partagé et partageable. Je ne vais pas dire "Ce que je crois" - selon un titre qui a fait florès - mais la foi de l’Eglise. Respirez ! détendez-vous ! Vous n’avez pas à dire "ce que vous croyez", laissez cela aux incroyants... qui essaient de croire.

Bien sûr, tout ce que j’ai dit est schématique : le croyant, l’incroyant, ce n’est pas si simple, ce n’est pas si tranché. Mais précisément c’est à ce point que je voulais parvenir : il faut arriver à se dire, et à se dire sérieusement : "Nous sommes des semblables". Et pour se le dire sérieusement il faut être passé par ce qui précède. Il faut se dire : "Voyons, est-ce que je suis un païen, un croyant ou un incroyant ?" Il faut se poser cette question-là. Et l’incroyant, c’est d’abord celui qui ne se pose pas cette question-là, qui prétend être aussi au-dessus de celle-là.

Est-ce que je suis païen, incroyant ou croyant ? Est-ce que je suis celui qui croit à mille choses, qu’il dit, auxquelles il croit sans y croire ? Est-ce que je suis celui qui dit "Aucune question ne m’inquiète.", mais dont la vie implique mille réponses qu’il n’assume pas ? Ou est-ce que je suis celui qui dit : " Voilà la foi de l’Eglise", et "Je crois en Dieu selon la foi de l’Eglise" ? Quand on s’est posé ces questions, on peut en ressortir assez perplexe. Je pense que peu de nos contemporains concluront : "Je crois des choses sans y croire." Hélas, je crois que pas tellement puissent conclure "Je suis croyant, point." Mais au moins, nous étant posé cette question, abandonnons toute prétention. Nous sommes des hommes, nous n’avons pas fait le monde : où étions-nous au moment du "big bang" ? Est-ce que je suis entré dans les particules élémentaires ? Est-ce que je peux diriger le cours des comètes et les connaître ? Je suis un homme, et je me demande pourquoi je suis ; et ce que sont la mort, la vie, le bien, le mal... Voilà les questions que nous nous posons tous, nous les hommes. Et justement voilà ce qui fait de nous des semblables. Voilà ce qui fait de nous autre chose que "des hommes modernes", c’est-à-dire de prétendus individus suffisants.

Nous sommes solidaires dans la question radicale sur le monde, sur son sens, sur celui de chacun de nous, et dans la question radicale du salut, c’est-à-dire : qu’est-ce qui peut sauver la vie ? Qu’est-ce qui peut donner sens et postérité définitive à l’homme tel qu’il est et tel qu’il a été. Parce que c’est aussi tous ceux qui nous ont précédés qu’il faut sauver.

Les questions sérieuses, ce sont celles devant lesquelles on ne peut pas faire le malin. Plaçons-nous ensemble devant ces questions qui nous imposent à tous pareille humilité, et puis voyons ce que chacun a à dire.

Je le disais la dernière fois : n’allez pas raconter "Les chrétiens, les Juifs et les musulmans ont le même Dieu." Cela ne veut presque rien dire. Dites : "Chrétiens, Juifs et musulmans disent que Dieu est Un." Cela, c’est intéressant. Et vous, que dites-vous ?

Les discussions sur la foi que nous avons sont le plus souvent parfaitement stériles, parce que nous ne prenons pas la peine de nous mettre à notre place. Premièrement : puis-je me situer comme païen, comme incroyant ou comme croyant ? Deuxièmement, - que j’aie pu le faire ou pas, mais soit j’ai pu le faire, soit je n’ai pas pu le faire, et de toute façon il ne faut plus que je fasse le malin.-, posons-nous côte à côte, face aux questions qui sont les nôtres, à nous les hommes, et écoutons s’il y a une parole. Crions ensemble le cri des hommes, et écoutons s’il y a une réponse.

Pour conclure : J’ai été trop court sur ce que j’ai appelé l’homme moderne et l’incroyant. Je vous renvoie aux rencontres ultérieures, tout particulièrement "La loi éduque dans l’Alliance" et "La tradition a probablement raison". Le moderne, c’est celui qui croit pouvoir se situer du côté de l’universel et de la raison, au-dessus de la tradition et du particulier. Et cela donne cet individualisme moderne : on se prend pour l’Homme, avec un grand H, ce qui est une illusion extrêmement flatteuse - dans laquelle se plaît l’homme moderne occidental à gros pouvoir d’achat. Nous y reviendrons. C’est fondamentalement l’ignorance de la question de la vérité, et de la question de la solidarité humaine, de la communauté, de la tradition comme telle, de l’autorité comme telle.

Je citerai un auteur peu connu : Edmond Jabès. Dans Le petit livre de la subversion hors de soupçon, il écrit : "On ne peut fléchir la subversion, on y met fin en l’obligeant à changer de cible." Je risquerais une parole audacieuse. Je vous disais : "Chaque homme est une flèche connue, aimée, choisie, créée par Dieu, et qu’il pointe sur lui-même." Tel est l’homme. Il est subversion, il est cette question qui monte vers le ciel : Jusques-à quand le malheur, Seigneur ? La stratégie du Malin, qui ne peut pas fléchir la subversion, c’est de l’obliger à changer de cible, c’est-à-dire de détourner de Dieu cette flèche, en la retournant sur l’homme lui-même, sur la création. Et voilà l’homme au pouvoir du Mauvais, il est courbé, courbé sur lui-même comme la femme de l’Evangile, et au lieu d’ouvrir ces questions sur Dieu, comme fait Job... Qu’est-ce qui sauve Job, alors qu’on trouve dans le livre de Job des blasphèmes épouvantables ? C’est qu’il ne se trompe pas de cible : il crie vers Dieu.

Nous ne cessons pas d’être une question en Jésus Christ ; mais une question libérée pour être posée à celui à qui elle se pose. Et le Christ ne nous donne presque pas de réponse, sauf lui-même. Il nous dit : "Votre question a une réponse. Et si vous vous demandez si cela vaut la peine - vous, le monde, l’être, l’histoire, la vie -, la réponse est oui ; et la réponse substantielle à toutes vos questions c’est moi-même."

Et c’est pourquoi, je vous propose pour dernier mot de ce soir le mot qui est aussi le dernier de la Bible : Viens !

QUE TON REGNE VIENNE.


1995 UQ homme est une question