Université de quartier

La modernité est-elle la maturité du christianisme ?

jeudi 13 juin 1996
1996.
 

La modernité, c’est, au sens le plus commun, un monde qui va bien. Un monde qui va enfin bien. Un monde qui irait enfin bien. Vous voyez que ma définition est au moins triple, et que j’en rabats progressivement.

La modernité, c’est un monde qui va bien : en tant que "moderne" est synonyme de "adapté" et a pour antonyme "périmé", "dépassé", "obsolète". Une "solution moderne", c’est alors tout simplement une bonne solution, étant donné les problèmes de maintenant et les moyens de maintenant. En ce sens très courant, tout le monde est pour la modernité : on ne peut pas être contre. On ne peut pas être contre le fait qu’un hôpital dispose des équipements les plus récents, les plus perfectionnés. On ne peut pas être contre le fait qu’un médecin soit formé aux derniers développements des connaissances médicales. On ne peut même pas être contre le fait qu’un prêtre soit au courant de ce qui se passe et ait les moyens matériels les plus adaptés, les plus efficaces, de remplir sa mission, si spirituelle soit-elle. En ce sens, "moderne" s’oppose aussi à "archaïque". Vous avez remarqué que dans le débat politique personne ne veut être archaïque, tout le monde veut être moderne. Il n’y a pas de mouvement politique qui se déclare pour l’archaïsme ! Même ceux que d’autres traitent de réactionnaires se présentent comme la bonne solution aujourd’hui aux problèmes de maintenant : ils se donnent pour modernes !

Est-ce que le monde va bien ? Puisque nous vivons un monde moderne, une "époque moderne" comme dit un éditorialiste de France-Inter, et puisque la modernité c’est un monde qui va bien, donc nous vivons un monde qui va bien. Eh bien non.

Bien sûr, c’est un peu une provocation de poser la question : "Est-ce que le monde va bien ?" Nous savons tous que la France est un pays moderne et prospère, et nous savons tous qu’il y a maintenant bien longtemps que, obstinément, les Français trouvent que ça va mal. Obstinément et massivement. C’est une des surprises que nous relatent toujours nos grands envoyés - nos grands envoyés dans le monde qui ne va pas bien, comme soeur Emmanuelle chez les chiffonniers du Caire qui vivent sur des tas d’immondices - c’est toujours une surprise que de les entendre dire : "Mais là-bas, il y a une espèce de joie qu’on ne connaît pas ici." C’est une surprise répétée, et en même temps quelque chose que nous ne pouvons absolument pas assimiler. Parce que, de toutes façons - et tout le monde est bien d’accord là-dessus - la pauvreté, la misère, la maladie, la précarité, la mort jour après jour rôdant et emportant les proches, les enfants, les personnes âgées, les plus fragiles, ce n’est certainement pas bon. Néanmoins, force est de constater que notre monde moderne d’abondance et de protection est névrosé, qu’il est malheureux, qu’il est mal dans sa peau, qu’il va mal. Les gens vont mal dans ce monde moderne qui est censé être le monde qui va enfin bien.

Ce mal-être prend la figure, connue dans l’espace public, de l’écologie, des militants verts, anti-nucléaires, parfois anti-matérialistes - mais on a assez dit que le mouvement de mai 68, qui était contre la société de consommation, de ce point de vue même apparaît comme dérisoire à la lumière de ce qui s’est ensuivi : au fond il y a une chose à laquelle personne n’est prêt à renoncer, c’est la société de consommation -.

On sent bien quand même que ce monde moderne comporte des menaces et des nuisances dont on ne sait pas jusqu’où elles pourront croître, dont on ne sait pas si elles ne risquent pas de détruire le monde en question. Je regardais tout à l’heure les Guignols de l’info : une petite séquence de fiction, de futurologie, imaginait le "Vachefolleton" de 2006, dont le présentateur annonçait : "Nous devons battre le record de l’année dernière, nous devons arriver à ramasser, disait-il, 260 000 francs. Cela paraît impossible, mais nous sommes encore 400 000 Français, donc il suffit que chacun donne 1 franc."

Ce n’est qu’un petit exemple cueilli il y a une heure, de quelque chose qui est très présent dans nos esprits : nous vivons le sentiment, plus ou moins diffus, d’une menace totale suspendue au-dessus de nos têtes, de destruction absolue. Et qui, comme menace, épouse les spectres que fait naître l’actualité les uns après les autres : quand c’est la guerre du Golfe, c’est l’embrasement nucléaire qui peut être déclenché d’une semaine à l’autre ; quand c’est la vache folle, c’est la pandémie catastrophique, irréversible ; quand c’est le sida, c’est pareil. Et en même temps ces menaces sont comme des fantômes qui passent et qui se succèdent. C’est-à-dire que l’homme moderne que nous sommes pense à la fois que nous vivons un monde qui va enfin bien, grosso modo ; néanmoins, lui, l’homme moderne que nous sommes, il ne va pas bien ; et d’ailleurs, il est constamment menacé, il vit sous une menace constante, protéiforme.

Et périodiquement, ces angoisses sont calmées plus ou moins directement par un discours, toujours le même, selon lequel il s’agit de crises qui seront surmontées. Vous connaissez ce discours, vous l’avez rencontré déjà dans bien des bouches, sous bien des visages, on le tient par exemple pour les Etats-Unis. Périodiquement on nous montre les Etats-Unis sur nos écrans comme la société de la violence, de la ségrégation, comme une poudrière, une bombe qu’on ne cesse de faire grossir et qui approche de son explosion ; et périodiquement quelqu’un vient nous expliquer : mais vous savez, la société américaine est extrêmement adaptable, et il s’agit d’une crise de plus qui sera surmontée comme les précédentes.

Ce discours-là a une validité beaucoup plus générale, si vous pensez à cette succession de fantômes qui passent... Tenez, je reprends la guerre du Golfe. Parce qu’évidemment les médias sont en permanence la caisse de résonance, énorme, de l’humeur de l’instant. Pendant la guerre du Golfe, rappelez-vous, pendant toute la période qui a précédé les hostilités, qui a tout de même duré depuis l’été jusqu’à janvier, les médias n’avaient rien d’autre à faire que de répercuter et d’amplifier l’angoisse de la perspective d’une conflagration nord-sud, planétaire, fatalement atomique. Et nous avions tous peur.

Et puis la guerre du Golfe n’a pas eu lieu. Vous savez bien, c’était sur nos écrans comme du cinéma, comme devant une console de jeux : frappes chirurgicales et autres opérations électroniquement satisfaisantes, nous étions dans un soulagement extraordinaire de voir que finalement tout se passait très bien. On a dit après que c’était une "guerre fictive" ; bien entendu, ceux qui disaient ça dénonçaient aussi le silence sur les milliers, les dizaines de milliers, les centaines de milliers d’Irakiens enterrés vivants etc. Mais les Irakiens enterrés vivants devenaient pour l’Occidental moderne que nous sommes comme des Biafrais, ou comme des Ethiopiens, comme cette masse qui est à la fois massa damnata, notre mauvaise conscience, et en même temps suffisamment loin de nous pour qu’elle ne nous atteigne pas vraiment : une fois qu’on a accusé quelques coupables, et qu’on s’est ainsi dédouanés, on se sent assez confortable avec ces masses d’horreur-là.

Et donc, quant à nous, on nous a expliqué que la guerre du Golfe - c’est pour ça que je disais qu’elle n’avait pas vraiment eu lieu - était une vaste manipulation. On ne peut pas impunément être ainsi manipulé - au demeurant, nous ne sommes manipulés par personne d’autre que nous-mêmes - : passer sans arrêt de l’état de conscience d’un monde menacé de destruction totale, d’horreur absolue, à, l’instant d’après, l’état de conscience d’un Occidental moderne qui flotte, comme Zeus, comme les dieux de l’Olympe, au-dessus d’un monde que l’on domine, finalement dont on a les clés ; on ne peut pas impunément, constamment, passer dans sa tête de l’idée que nous sommes exposés à l’horreur intégrale imminente, et de cette idée-là à l’idée que nous sommes les maîtres du monde à qui rien ne peut arriver ; on ne peut pas être impunément soumis à ce régime de douche écossaise : on est décervelé.

C’est une espèce de lavage de cerveau. Une destruction systématique de nos capacités de réflexion. C’est le remplacement de notre capacité de réflexion par des phases d’émotion. Notre conception du monde, notre réflexion sur le monde, est remplacée par un état de spectateur au cinéma qui va voir un "bon film", c’est-à-dire un film qui tour à tour le fait rire, lui fait peur et le soulage.

Vous aurez compris que - premier élément de la réponse que je vous propose ce soir - la modernité est d’abord l’état d’une micro-société, à l’échelle de la planète, dont nous faisons partie. D’une micro-société de personnes qui se trouvent disposer de tous les biens matériels modernes. Et qui contemplent le monde avec un regard de propriétaire. Et qui ne pensent plus le monde, qui pensent d’autant moins le monde que, justement, cette micro-société a l’illusion d’être propriétaire du monde, et qu’elle passe par des émotions successives et contradictoires.

Je vais peut-être vous choquer, mais nous avons une mentalité de propriétaire terrien à la retraite. Toujours inquiet, quand il est à Paris - dans sa résidence parisienne - qu’on lui cambriole la propriété familiale, et vice versa. En plus, quand il est dans sa propriété familiale, il est très content d’être au vert mais s’ennuie un peu de la vie parisienne.

Je vous propose d’essayer de réfléchir pour de bon à ce qu’est la modernité et à ce qu’est son rapport avec l’histoire chrétienne. Pour cela, je repars de cette espèce de consensus que nous avons sur la modernité, qui serait un monde qui va enfin bien par opposition aux temps archaïques, dépassés. Il y a deux grands thèmes de définition de la modernité comme monde qui va bien : le thème de la liberté et le thème du progrès.

Le monde moderne est le monde des libertés. Par opposition au monde du passé qui était le monde des esclavages, des dépendances, des tyrannies. Le monde moderne est le monde de la communication, de l’information : on est au courant. Par opposition à un monde passé où on ne savait rien. Le monde moderne est un monde de possibilités. C’est un monde où tout est possible à qui sait vouloir et entreprendre. Où on a plein de choix, par opposition à un monde du passé qui est un monde de vies toutes tracées, de destins prédéfinis. Le monde moderne est un monde d’abondance, où tout ce dont on peut avoir besoin, ou même envie, est disponible sur le marché. Par opposition à un monde passé qui était un monde de pénurie, de frustrations. Le monde moderne est donc un monde de liberté d’être soi-même, de s’épanouir, de se réaliser. Ces libertés d’ailleurs sont civiles et politiques. C’est un monde où on a voix au chapitre - démocratie -, où on ne subit pas le pouvoir : on peut le choisir. C’est un monde de tolérance, de pluralisme, un monde où on n’est pas enfermé dans une voie unique, dans une pensée unique - théoriquement ! -. C’est un monde où on est protégé, où on n’est pas à la merci du premier accident venu : il y a des assurances, il y a des deuxièmes chances. Monde de liberté.

Et, bien sûr, car ceci est lié à cela, c’est un monde de progrès. Progrès scientifique, progrès de la connaissance, aventure passionnante de la connaissance humaine. C’est un monde où, en temps réel, nous voyons la connaissance humaine progresser dans toutes les directions. Et bien sûr, de façon corollaire, aussi la technique, c’est-à-dire la maîtrise du monde. Nous voyons sur nos petits écrans, année après année, la science de la météo faire des progrès, très impressionnants ! On n’en est pas encore à choisir le temps qu’il fera, mais ça viendra...

C’est un monde de raison, ce monde moderne. Et n’est-ce pas là un grand progrès, par différence avec un monde enfermé dans le carcan des habitudes, des contraintes dénuées de sens, des superstitions, des obligations sociales qui pesaient sur toute la vie et sur chaque instant ? Nous vivons un monde de raison, un monde où ce que nous faisons - et nous faisons tant de choses, si diverses, tout le temps ; nous sommes si actifs, nous sommes des hyperactifs ! - un monde où tout ce que nous faisons a un sens : nous pouvons dire le sens de ce que nous faisons. Bien sûr, quelquefois on se dit : "Pourquoi est-ce que je suis là ?" Nous pouvons être déçus, nous pouvons être pris au piège de nous-mêmes, mais enfin, même si on se dit : "Tiens, je me suis fais avoir, ce n’est pas ce que je pensais", on sait au moins pourquoi on est venu !

C’est un monde de compétence. C’est extraordinaire ce que nous sommes compétents ! On pleure sur le niveau scolaire qui a baissé, mais il n’y a jamais eu autant de compétences en général ! C’est extraordinaire ce que les personnes sont capables d’accomplir la tâche qui leur incombe ! Et même de façon domestique ! Je ne vais pas vous ressortir le couplet de "la femme moderne", qui travaille, qui a une famille - qui a donc un mari, des enfants, un chien... -, et en plus une maison à la campagne, et qui est capable de mener tout cela de front : quelle prodigieuse accumulation de compétences !

C’est un monde de prestige. Ce que nous faisons est gratifiant. Nous accomplissons des tâches de responsabilités - c’est d’ailleurs une des grandes raisons du chômage : l’incroyable niveau minimum de responsabilité individuelle qui est requis pour entrer dans le monde du travail. Quand on était réveillé au clairon et poussé au fouet, on n’avait pas besoin d’être très formé.

Comme vous l’avez bien entendu dans cette partie de thème, j’ai chanté la louange du monde moderne. On serait mal venu de vanter le contraire : le contraire de ces libertés, le contraire de ces possibilités, le contraire de cette abondance, le contraire de ces protections, le contraire de cette merveilleuse aventure de la connaissance et de la technique, le contraire du fait d’avoir un sens à sa vie en gros et en détail, le contraire d’avoir compétence et dignité dans son travail, qui y irait vanter cela ? En tout cas on le vanterait à la rigueur pour les autres, mais pas pour soi-même. A la rigueur dira-t-on qu’on ne peut pas tous avoir cette position enviable, et que donc il faut que les autres acceptent de ne pas l’avoir ! C’est un discours qui existe.

Or, et vous le savez bien, on oppose assez habituellement la religion en général, l’Eglise en particulier, à la modernité. En gros, c’est logique. Le monde moderne est un monde de liberté, la religion, c’est des contraintes, des interdits, une morale "judéo-chrétienne", des obligations : "parce que c’est comme ça". En plus, c’est des mystères, des secrets, c’est "la fidélité" - entendez le refus du droit de changer, de choisir autre chose, de panacher -. C’est l’intolérance. C’est aussi l’apologie de la sobriété, voire de l’austérité, et même de l’ascèse. La religion en général et l’Eglise en particulier, c’est contre la liberté. Et puis, c’est contre le progrès, bien sûr, puisque c’est la tradition. C’est la conservation des réalités et des fonctionnements hérités du passé, la peur de tout ce qui est nouveau et qui viendrait mettre en péril les équilibres acquis. C’est de l’irrationalité : c’est le dogme ! C’est les oukases insensés, l’apologie de la négation de soi-même, du renoncement à soi-même, de la mortification. C’est le contraire du développement de l’individu...

J’en ai à peine rajouté. Et bien entendu il y a un secteur en particulier dans lequel cette attitude se déchaîne, c’est celui de la sexualité. On nous dit à satiété : toutes les religions ont toujours été fondées sur la prohibition de la vie sexuelle ! Entendez, bien sûr, toutes les religions : surtout le christianisme !

Et pourtant, il y a des chrétiens qui revendiquent la modernité. Je ne parle pas ici de ceux qui veulent s’attribuer le mérite du fait que le monde soit moderne, je parle de ceux qui disent : "Nous sommes des chrétiens modernes", et qui même sont des chrétiens modernes contre l’Eglise. En tout cas contre l’Eglise telle qu’elle apparaît à la société dans son ensemble, à savoir comme étant contre la modernité.

Est-ce que nous sommes condamnés à avoir soit une attitude de rejet de la modernité, soit une attitude de culte de la modernité qui nous expose au rejet de notre religion ? C’est quand même bien le dilemme qui apparaît souvent dans ce qui émerge du débat public. Je vous rappelle que la figure de Mgr Gaillot a été mise en évidence dans les médias par des gens pour qui Mgr Gaillot représentait en quelque sorte un "chrétien repenti", un chrétien converti à la modernité - ce n’est évidemment pas ce que lui-même dit de lui -. Dans le débat public, il ne m’apparaît pas que des personnes de grande envergure aient réussi à échapper au dilemme : l’Eglise ou la modernité. Alors, quel embarras !

Je vais essayer de vous dire d’une part ce qu’est la modernité en essayant d’échapper au dilemme : lui rendre un culte ou la rejeter. Situer la modernité de telle manière que l’on ne soit pas obligé, soit de la rejeter, soit de l’adorer. Et donc ensuite j’essaierai de dire comment nous pouvons être Eglise de telle manière que nous échappions à ce piège qui nous est tendu, à savoir que nous devrions, soit nous démasquer comme ennemis de la modernité, soit nous convertir à la modernité.

Au sujet de la modernité, il y a premièrement une très grosse illusion sur notre temps. C’est-à-dire que, pour cela même que nous avons repéré comme les caractères incontestablement positifs de ce que nous appelons la modernité, en fait nous nous faisons une grande illusion : la modernité est déjà une idée fausse au sens où nous avons l’illusion que notre monde serait sans précédent, ce monde de liberté et de progrès.

J’ai lu dans une publication chrétienne voisine et très estimable, que notre situation actuelle est absolument différente de ce qu’a été le passé : "l’homo technicus et urbanicus que nous sommes et qui éclôt dans ce siècle qui est le nôtre, est éloigné radicalement de l’homo rusticus qui nous précède et qui existe depuis dix mille ans". Nous serions l’homo technicus et urbanicus, nous les Occidentaux modernes de ce siècle, et avant nous c’était l’homo rusticus, depuis dix mille ans, l’homme rustique, l’homme de la campagne. J’avoue que je suis assez étonné qu’on puisse écrire ça dans des institutions estimables... L’opposition entre la ville et la campagne est une opposition réelle, mais qui ne date ni de ce siècle, ni même de ce millénaire. Les grandes civilisations qui ont laissé des traces et qui remontent à quatre mille ans avant Jésus Christ sont des civilisations urbaines. L’opposition entre l’homme de la ville et de la campagne est une opposition tout à fait intéressante, tout à fait réelle, mais qui ne peut absolument pas être assimilée à l’opposition entre moderne et archaïque. C’est une erreur énorme, mais qui est dans toutes les têtes. Or, la plupart des caractères que nous pensons être propres à notre monde moderne sont en effet des caractères du monde urbain - de la ville -, c’est-à-dire de cet événement de concentration humaine et de concentration de moyens. La ville est un événement corollaire de l’événement de l’empire : les grandes civilisations, depuis au moins six mille ans, sont des civilisations qui résultent d’un développement politico-militaire aboutissant à la création d’une grande concentration humaine, urbaine, comme centre d’un vaste monde dont la campagne fournissait les ressources. Il y avait effectivement une masse d’hommes qui travaillaient pour produire des ressources, qui était concentrées dans un centre où l’on pouvait les utiliser au développement des sciences, des techniques, des arts, de l’administration. Et de ce point de vue, cette situation de micro-société flottant à la surface d’un "tiers monde" et bénéficiant de tous les moyens du monde, c’est tout simplement la situation de Babylone, de Rome, de Byzance, de Sumer, d’Akkad, des capitales successives égyptiennes, et de quantités d’autres villes plus ou moins célèbres, mais d’extraordinaire rayonnement.

Reparlons du thème si rebattu de la révolution copernicienne : Galilée aurait trouvé que la terre tournait autour du soleil ; en fait, ce n’est pas une découverte de Galilée, mais de Copernic ; et d’ailleurs, ce n’est pas Copernic qui a trouvé cela le premier, il l’a seulement redécouvert. L’idée, le thème philosophique, que le grand événement humain serait la révolution que constituerait le passage de l’ère ptoléméenne à l’ère copernicienne, c’est-à-dire le passage d’une image du monde où la terre est le centre de l’univers, le soleil tournant autour, à une nouvelle image selon laquelle la terre n’est plus le centre de l’univers. Vous connaissez cette idée : elle est archi-rebattue, pire qu’un dogme ! Or c’est une idée fausse. C’est une chose très connue que les astronomes de la Nouvelle Grèce - c’est-à-dire l’Italie du sud aux 4ème-5ème siècles avant Jésus Christ - , dont Philolaos, avaient trouvé que la terre était sphérique et tournait autour du soleil. Evidemment, la différence avec Copernic, c’est que Copernic commence à faire des observations et des déductions, alors que chez Philolaos et les astronomes de son temps, il s’agit d’une intuition, qu’ils auraient été incapables de démontrer rigoureusement. Au demeurant, je vous ai déjà dit que Galilée avançait de fausses preuves - de "Eppur si muove !" - comme par exemple le mouvement des marées, dont vous savez bien qu’il n’est pas dû d’abord à la rotation de la Terre autour du soleil.

Notre idée du monde moderne est donc déjà une illusion, lorsque nous croyons que nous serions une époque absolument nouvelle dans l’histoire de l’humanité, ce qui n’est pas le cas. Cette illusion est de très grande conséquence, parce que c’est la véritable nature de la modernité. La véritable nature de la modernité, c’est l’illusion que nous soyons la fin du monde, que nous soyons le monde final. A proprement parler, la "modernité", c’est ça : modus, nous serions l’ultime mesure du monde. Du monde humain, bien sûr. Nous représenterions la maturité du monde.

Vous comprenez pourquoi je disais au début : "un monde qui va enfin bien". C’est un monde enfin mûr. D’où la force de l’image des âges de l’homme, des âges du monde, que vous connaissez bien : Auguste Comte. L’enfance de l’humanité, c’est l’humanité animiste, avec ses croyances ; puis l’adolescence de l’humanité, c’est l’humanité des grandes civilisations supérieures impériales urbaines, avec les grandes religions mondiales ; et puis la maturité de l’humanité, c’est le monde moderne, l’âge de raison, l’âge de la liberté, l’âge de l’émancipation. Cette image qui a été employée par des théoriciens du 19ème siècle, nous en sommes imprégnés, tous nous avons l’impression d’être l’homme adulte ; et c’est pourquoi aussi nous regardons, par exemple, l’Afrique, et les Africains, comme des enfants. Vous vous rappelez le colonialisme : l’expérience coloniale des "sauvages" était une preuve, s’il en fallait une de plus, de ce que notre monde moderne était la maturité du monde.

C’est cela qui est nouveau. Tout le reste ne l’est pas. Cette extraordinaire position privilégiée dans l’ordre des libertés individuelles, civiles et politiques, de l’abondance économique, de la formidable aventure de la science, des techniques et des arts, bien des âges avant nous l’ont vécue. Et nous le savons bien : nous avons tous étudié à l’école la Grèce antique. Nous ne sommes que des Grecs antiques à grande échelle, moins la profondeur du sens du monde, et plus l’illusion que nous serions le dernier des mondes. C’est aussi la critique de Nietzsche quand il parle du "dernier homme".

Directement liée à cette illusion de la modernité est l’irréligion de la modernité. Attention ! J’essaierai de me garder de tomber dans l’illusion que j’ai dénoncée : l’irréligion elle-même de notre époque n’est pas en général nouvelle. Après l’âge d’or de la Grèce sans doute, en tout cas certainement l’âge romain tardif - pas si tardif que cela ; je ne parle pas de "l’Antiquité tardive", mais seulement du 1er siècle de notre ère -, ces âges sont très irréligieux. Le citoyen romain ressemble au Français moyen : prospère, dans un monde qui ne l’est pas, bénéficiant d’un monde d’esclaves et de ressources, il est irréligieux, tout simplement du matérialisme vécu. C’est l’irréligion de l’homme coupé de ses racines, justement de cet homme qui n’est plus l’homo rusticus, qui est l’homo urbanicus qu’on a planté - qu’on n’a pas planté, justement - qu’on dépose sur le pavé de la ville, à qui on donne l’eau courante, les thermes, les jeux du cirque, les distributions de sesterces. La Rome du 1er siècle, qui est encore loin de la décadence au sens politique et économique, est peuplée de chômeurs, mal dans leur peau, irréligieux, goûtant à toutes sortes de sectes et de drogues... mais ils ne se croyaient pas le monde enfin réussi !

L’irréligion du monde moderne, donc, propre à la modernité, corollaire de l’illusion de la modernité, ce n’est pas l’indifférence religieuse, la confusion religieuse, le bazar disparaissant des religions, c’est une espèce de religion de remplacement. Ce sont toutes les sortes d’anti-religions qui se sont révélées, et déchaînées, dans notre 20ème siècle : nazisme, bolchevisme, et espèces diverses et intermédiaires. Toute espèce de système d’idées fonctionnant de manière quasi religieuse : dogmatique, obligatoire, cultuelle, systématique -, et sensée achever le monde, le faire parvenir enfin à sa perfection. Et bien entendu j’emploie ce terme d’achever à dessein, parce que plus ces systèmes ont été pratiquement mis en oeuvre, et plus la destruction systématique de l’homme et du monde a été réalisée. Dernier effroyable exemple en date, le système de Pol Pot - et à ce sujet, si une chose m’inquiète très immédiatement dans cette situation d’illusion et d’irréligion qui est la nôtre, c’est l’inconscience où nous sommes de la véritable nature de ces phénomènes. Et, du coup, l’incroyable légèreté avec laquelle ils sont pris dans l’opinion publique, dans le débat public. Ainsi pour Pol Pot : on annonce sa mort, puis on annonce qu’il n’est pas mort, et cela donne matière à des billets, des billets d’humeur. J’ai entendu Frédéric Dard, reçu à "Nulle Part ailleurs" et réagissant au fil des informations, selon le principe de l’émission, commenter de façon remarquable l’annonce de la mort de ce sinistre personnage. L’animateur avait interrompu la journaliste et s’était tourné vers l’invité avec le regard sévère qu’il prend quand les choses ne sont pas bien et qu’il faut être réprobateur. Et l’invité dit : "Je trouve amusant qu’un homme aussi sanguinaire s’appelle Pote ". Alors l’animateur, qui sent un peu les choses, est vite passé à la suite.

Vous vous rendez compte : cet homme a mis en oeuvre systématiquement une effroyable horreur, d’avilissement, de destruction systématique de l’être humain, à l’échelle de tout un pays, au nom d’idées modernes. Au nom du monde moderne, "qui va enfin bien" : un monde de lumière, de raison, de justice, d’ordre, d’équité, de liberté. Au nom des idées qui sont dans nos têtes...

Bien entendu, je crois que le véritable problème au sujet de l’extermination systématique des Juifs de la dernière guerre, ce n’est pas qu’il y ait des révisionnistes et des négationistes, c’est qu’on ne prend pas dans le débat public cette question à sa hauteur, sa hauteur religieuse. Si l’on peut rire de Pol Pot après quelques années, parce que ce ne sont finalement que quelques millions de Cambodgiens vite oubliés, pourquoi ne voulez-vous pas qu’on en fasse autant de ceux qui sont partis en fumée, il y a cinquante ans ? Si l’on n’apprend rien, si l’on ne comprend rien, pourquoi, surtout, ne voulez-vous pas que cela recommence ?

La modernité peut être vue comme le fait du progrès et de la liberté. Le progrès et la liberté, c’est bon, cela a toujours été bon. Dans l’histoire, des hommes, des sociétés, ont vécu de merveilleux accroissements de liberté, de connaissance, de condition de vie et d’épanouissement. Il se trouve que notre histoire, l’histoire universelle, indique que cela a toujours été au bénéfice d’une minorité vivant de l’exploitation de la grande majorité. Les conditions économiques et politiques de notre prospérité aujourd’hui sont toujours cela.

Le drame de l’illusion de la modernité, c’est qu’on croit qu’il suffit de laisser le monde être de plus en plus moderne, pour qu’il soit de plus en plus libre et juste.

Le propre, l’essence de la modernité, c’est l’idée que nous vivrions un monde qui irait enfin bien, que nous vivrions une fin du monde qui serait un accomplissement. Cette idée est nouvelle. Elle n’est pas nouvelle de ce siècle, ni même de l’époque de Galilée, elle est nouvelle de l’époque du Seigneur. C’est une affirmation chrétienne. Nulle part ailleurs dans l’histoire du monde, vous ne trouvez cette affirmation, que la fin du monde est arrivée et que cette fin du monde est une bonne nouvelle. Que le monde nouveau est inauguré, monde de justice, d’amour et de paix.

Cette idée, c’est le premier mot de l’Evangile. Et cette idée qui se retrouve sous forme d’illusion à notre époque - en fait sous forme d’illusion elle date d’avant notre siècle, il faut remonter au moins à la Révolution et probablement avant -, cette idée signe le fait que la modernité arrive au terme - au terme pas ultime - d’une histoire chrétienne.

Et maintenant que faire ? Que faire, nous qui sommes des Occidentaux modernes, et des chrétiens ? Vous l’avez compris : certainement pas critiquer la liberté ou le progrès comme tels. Et certes cela a pu se faire, et cela se fait encore. Certainement pas même relativiser le fait que plus de liberté dans tous les domaines, de toutes les façons, se soit un mieux ; que plus d’abondance, de justice, de sécurité, ce soit un mieux pour l’homme. Certainement pas non plus attaquer sur le thème : tout ce qui est bon dans ce monde moderne est un héritage chrétien. Même si c’est vrai. Cela ne sert à rien.

Ce que nous pouvons, et ce que nous devons faire, c’est réaliser, dans nos personnes et dans nos communautés, ce monde qui va enfin bien. Qu’est-ce qui est mal ? Sûrement pas de vouloir plus de liberté et de progrès, et de se réjouir d’en avoir plus. Sûrement pas, en soi, de désirer, ou de rêver, que ce monde, qui est une histoire de bruits et de fureur, atteigne un état qui serait radicalement meilleur, nous n’allons sûrement pas rejeter cette idée en soi. Sûrement pas entrer dans une polémique où nous revendiquerions pour nous chrétiens comme notre héritage tout ce qui est bon dans la société.

Alors, que devons-nous, que pouvons-nous faire ? Réaliser, dans nos personnes et dans nos communautés, ce monde qui va enfin bien. Conformément à la parole de celui qui l’a annoncé, qui le premier a fait une telle annonce dans l’histoire de l’humanité : c’est-à-dire en vivant, nous, l’amour révélé dans le Christ. Cet amour qui se signe du don de sa vie pour ceux qu’on aime.

Evidemment, cela signifie qu’à l’intérieur de la société, nous nous engagions parfois contre les idées dominantes, voire contre les lois. Et l’exemple des questions touchant aux libertés sexuelles, de ce point de vue, n’est pas du tout un sujet qu’il faudrait éviter ou minimiser, contrairement à des idées qui se sont répandues chez les chrétiens, des idées du type : "Le pape ferait mieux de se taire sur les questions sexuelles ou génétiques, il ferait mieux de parler uniquement des droits de l’homme et de la justice sociale, parce que là il est entendu, tandis que sur la sexualité il n’y connaît rien et il embête tout le monde, d’ailleurs c’est un vieux célibataire, il ferait mieux de se taire..."

Eh bien je suis de l’avis directement opposé. Parce que je crois que si ce monde censé aller enfin bien est en fait un monde névrosé et malheureux, c’est justement à cause de l’erreur sur la liberté, de l’erreur sur l’amour. Je crois que la question de l’avortement est absolument exemplaire. Ce monde qui va enfin bien, ce monde moderne, défend les baleines, les bébés phoques, est contre les nuisances, contre les maladies, il est pour la protection de chacun, il est contre la peine de mort, il est contre toute espèce de sévices infligés à autrui... et il revendique le droit à l’avortement. C’est absolument fou.

Que le pape ait fait de ce sujet la pierre d’achoppement dans le discours qu’il présente au monde est, je crois, un choix irréfutablement juste. Vous avez bien entendu le vocabulaire que j’emploie : revendiquer le droit à l’avortement, comme un droit en général, c’est insensé. En réalité, on fait passer sous un discours de minimisation du mal qu’est l’avortement - c’est ce que dit le préambule de la loi Veil : le législateur, partant du fait que l’avortement était un mal, a voulu diminuer ce mal en dépénalisant l’avortement - la véritable revendication publique d’un droit , qui nie que l’avortement soit un mal.

Que devons-nous faire ? Certainement, d’abord, être très clairs à ce sujet. Et nous ne le sommes pas. Je crois que c’est une grave défaillance de l’Eglise aujourd’hui que sur cette question, dans l’opinion publique, nous soyons réduits à paraître soit sous la forme de gens qui s’enchaînent aux tables d’opération, soit sous la forme de gens qui ne sont pas très sûrs de leur opinion à ce sujet. C’est la Parole qui est le chemin de Dieu. C’est le chemin qu’il a choisi. C’est ainsi qu’il a choisi d’intervenir dans ce monde qui allait à sa perte, pour le sauver. Une parole qui s’offre dans la sérénité, dans la paix, qui s’offre à la raison de l’homme, qui s’offre à sa liberté. Soyons des hommes de raison et de liberté, comme le Christ, à la suite du Christ. Soyons clairs en nous-mêmes, et portons devant le monde une parole claire, et vivons-la. Et manifestons par ce que nous sommes, et par la façon dont nous vivons, que c’est ainsi que l’homme est réussi, que c’est ainsi que le monde réussit.

C’est exactement ce que le Seigneur Jésus a ordonné à ses Apôtres. Et c’est exactement ce que le livre des Actes nous montre comme l’état de la première communauté : un groupe vivant dans la foi au Christ, dans la prière commune, dans l’amour, dans la joie, dans le partage, dans la docilité aux autorités, dans la liberté de l’esprit, témoignant au milieu du monde de cette parole d’espérance, de cette bonne nouvelle et des bienfaits de cette bonne nouvelle. Ni groupe de pression, ni anti-société, ni anti-civilisation, ni disparition dans la masse. Les chrétiens sont semblables aux autres hommes, ils habitent les mêmes villes qu’eux, ils obéissent aux lois, mais ils y obéissent plus parfaitement.

Ce n’est pas la modernité qui est la maturité du christianisme, c’est le christianisme qui est la maturité de l’homme. C’est le christianisme qui est la véritable "modernité", tandis que la modernité est une illusion. C’est la vie chrétienne qui est "le monde qui va enfin bien". Croyons-le. Vivons-le.


1996 UQ modernite maturite du christianisme