Dimanche 6 octobre 2002 - Vingt-septième dimanche

Écoutez une autre histoire de fous.

Isaïe 5,1-7 - Philippiens 4,6-9 - Matthieu 21,33-43
dimanche 6 octobre 2002.
 

Écoutez une autre histoire de fous.

En effet, il en est de deux sortes. Certaines sont gracieuses et charmantes, comme ces "merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines", tandis que d’autres sont sinistres, comme ces fous de pouvoir, de haine et d’orgueil qui plongent leurs peuples dans le feu et le sang.

En tout cas, la parabole d’aujourd’hui est une histoire de fous : ce maître de la vigne qui, après avoir essuyé la perte de nombreux serviteurs, envoie son propre fils, et ces vignerons qui pensent s’emparer de l’héritage en tuant l’héritier !

De quelle sorte est cette histoire, sinistre ou gracieuse ? Eh bien cela dépend. Cela dépend de la façon dont on l’entend. Ici, nous avons deux versions de la suite à attendre de la parabole, celle que donnent les chefs des prêtres et les pharisiens, interlocuteurs de Jésus, puis celle que donne Jésus lui-même. C’est pourquoi, d’ailleurs, il leur dit au début, littéralement, non pas "Écoutez cette parabole" mais "Écoutez une autre parabole".

En outre, le texte est coupé un peu court : il nous manque la fin de l’épisode, la réaction des chefs des prêtres et des pharisiens qui "avaient bien compris que Jésus parlait d’eux" et qui, "cherchant à l’arrêter avaient peur de la foule car elle le tenait pour un prophète." Cette fin est nécessaire pour mesurer l’absurdité de leur réponse à la question de Jésus sur ce que fera le maître de la vigne quand il viendra.

Ce maître qui fait périr les coupables et engage une autre équipe, que peut-il raisonnablement espérer ? Pourquoi l’histoire sinistre ne se répéterait-elle pas ? Ces fous de vignerons qui défient un propriétaire dont ils savent le pouvoir redoutable auront des successeurs semblables à eux, probablement, et qui subiront un sort final semblable au leur, sans doute.

Alors Jésus les reprend : Ignorez-vous l’Écriture, n’y comprenez-vous donc rien ? La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. Vous le savez, frères, cette parole est une prophétie de la résurrection du Christ. Voilà donc ce que signifie : "Le royaume de Dieu vous sera enlevé". Le royaume, le règne, c’est Jésus lui-même. Les chefs des prêtres et les pharisiens ont mis la main sur lui, il lui ont fait ce qu’ils ont voulu, ils ont posté des gardes aux portes de son tombeau. Et pourtant, il leur a été enlevé, il est ressuscité et monté aux cieux.

Et si Dieu a ainsi agréé le sacrifice de son Fils, c’est pour exaucer sa prière : "Pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font". Ainsi, le pardon et le salut obtenus en lui sont pour tous, et donc aussi bien sûr pour ceux qui l’ont livré. Ils sont invités à faire partie des fruits de la Vigne véritable qu’est Jésus lui-même dans l’accomplissement des promesses faites à Israël par le don de sa vie pour la multitude.

C’est pourquoi Jésus dit, littéralement, que le royaume sera donné à un peuple, non pas "qui lui fera produire son fruit", mais "qui en fera les fruits". Ceux qui, graciés, acceptent de se convertir, pécheurs pardonnés en vertu du même pardon, qu’ils soient juifs ou païens, voilà les fruits remis à Dieu au temps voulu de la vendange. Et l’héritier, c’est le Christ, lui à qui le Père dit : "Demande, et je te donne en héritage les nations."

Regardez sur la croix, voilà l’Héritier ! Et vous êtes le fruit. Vous l’êtes à condition d’écouter sa parole. Si l’Église se pense comme une sorte de club qui aurait pris la succession de l’ancienne Alliance dans la position de détenteur de la bienveillance divine, les gens la regardent en hochant la tête : Quelle sinistre histoire de fous, se disent-ils, non sans raison.

Mais si vous en croyez Jésus plutôt que les chefs des prêtres et les pharisiens, alors vous comprenez que cette histoire est celle d’un amour fou. L’amour, c’est de se donner sans réserve pour recevoir l’autre tout entier. Le Fils s’est donné jusqu’au bout pour vous recevoir dans sa grâce. Et si vous vous donnez à lui, vous le recevez tout entier, vous héritez en lui du royaume de son Père. Il est à vous comme vous êtes à lui, à la mort et à la vie, pour l’éternité.

La volonté de Dieu n’est pas la mort du pécheur. La prophétie des chefs des prêtres et des pharisiens, si elle s’accomplit dans le drame de la prise de Jérusalem en l’an 70, ne fait que réaliser les mauvais desseins de leur cœur. Ils ont compris que Jésus parlait d’eux, mais ils n’ont pas compris qu’il parlait de lui-même, et de sa grâce. C’est toujours et encore, depuis Caïn, la vieille histoire de l’homme, homicide de l’autre et de lui-même, qui fait son propre malheur et en accuse Dieu.

La volonté de Dieu c’est que vous croyiez en son Fils et à sa grâce, et que, croyant en lui, vous ayez la vie en lui. L’œuvre de Dieu, c’est que nous fermions l’oreille aux vieilles histoires de mort et de haine pour écouter enfin la parole follement neuve de son Fils bien aimé.

Si nous l’écoutons, alors se fait une autre histoire, une histoire toute neuve et merveilleuse, plus heureuse qu’aucune de celles que les hommes ont rêvé dans leurs rêves les plus fous.