Dimanche 6 avril 2003 ? Cinquième dimanche de Carême

Qu’est-ce que ça va me rapporter ?

Jérémie 31,31-34 ? Hébreux 5,7-9 ? Jean 12,20-33
dimanche 6 avril 2003.
 

Qu’est-ce que ça va me rapporter ?

Voilà une question normale de la part d’un homme qui, par souci de bonne gestion, s’inquiète du rendement de ses investissements. C’est un point de vue légitime, donc, mais qui revient sur soi : le regard, depuis le point visé, fait retour sur son point de départ.

Dieu merci, il est d’autres points de vue qui échappent d’emblée à ce cercle, si souvent vicieux. Par exemple : "Est-ce vrai ?" ou "Est-ce juste ?" Ces questions visent une région qui demeure au-delà de mon horizon propre, une attente que je ne saurais ramener simplement à moi-même. Au mieux puis-je espérer d’être porté moi-même jusqu’à elle. Mais l’homme, hélas, peut se fermer complètement à tout au-delà, comme le montre le cas tristement éclairant du dictateur.

Le dictateur, à tout prix, ramène tout à lui-même, voilà pourquoi son image est omniprésente, obsédante et totalisante. Le dictateur n’a pas peur de la mort : son horizon qui se referme étroitement sur son être tel qu’il est au présent lui procure l’illusion qu’elle n’existe pas, que rien n’existe au-delà de lui. Le dictateur n’a pas de fils, il n’a que des clones, des imitateurs serviles dont l’idéal ne peut être que de refléter le modèle imposé de son maître. La vie d’autrui ne vaut rien pour lui, sinon ce qu’elle peut lui rapporter au plus vite, et il envoie aussi volontiers à la mort ses sujets que ses ennemis.

De même, le prétendu martyr qui ne parle que de tuer le plus possible de gens n’est témoin que de lui-même, ou plutôt de sa misère. Ce pauvre diable n’a pour espérance que les richesses et "les femmes" (quelle affreuse façon de profaner ce beau nom) qui l’attendent, lui assurent ses mauvais démons en l’armant et le fanatisant, juste après sa mort. En fait, frustré dans sa vie réelle, il se berce des illusions plaisantes que son imagination lui présente, selon ses appétits les plus prosaïques de l’heure. Et il tente de rêver, lui aussi, que la mort n’existe pas.

Il est encore des formes moins aiguës mais plus sournoises de cette pathologie morbide. Un matérialisme égoïste et brutal peut enfermer l’homme dans une existence "rien que pour soi" qui n’est pas moins corruption et ruine de l’âme, une vie vouée d’avance à la mort et qui s’oublie dans le déni de sa précarité. Or, on ne peut combattre le mal par un mal semblable, on ne peut délivrer l’homme du démon qui lui ferme tout horizon de justice et de paix par une force irrespectueuse du droit et de la sensibilité des peuples. Une telle entreprise demeure prisonnière des trop courtes vues qui l’inspirent, elle ne peut qu’y enfermer ceux qu’elle prétend libérer.

Jésus, lui, n’est pas un "kamikaze", et encore moins un dictateur. Il porte vraiment le regard au-delà de l’horizon de sa vie sans nier la réalité de ce mur affreux dressé devant lui qu’est sa propre mort. Jésus, lui, a peur de la mort et en repousse la perspective de toute son âme, car il sait, lui, le prix infini de la vie. Et s’il accepte par obéissance ce sacrifice inouï, ce n’est pas sans déjà en entrevoir les fruits, sans goûter d’avance à la joie de sa fécondité à venir : c’est ce que signifient ces "Grecs" qui demandent à le voir, eux qui représentent symboliquement toutes les nations de la terre.

Dans la demande en question, un détail du texte grec est effacé par la traduction liturgique : les Grecs s’adressent à Philippe en l’appelant "Seigneur" ! Bien sûr, le vocatif "kurie !" peut signifier simplement "Monsieur !". Mais les mots de l’Évangile ne sont pas pour rien, ni même pour peu. D’ailleurs, si l’on efface ce "Seigneur", titre divin donné à un disciple avant même Pâques, c’est bien parce qu’il fait un sacré effet. Effet confirmé par l’incroyable déclaration de Jésus un peu plus loin : "Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera." Normalement, ce sont les fils qui honorent les pères, selon le commandement de Dieu. Or, ici, il s’agit justement de ce Père qui est Dieu, en plus ! Voilà bien l’incroyable déclaration du Seigneur Jésus à ceux qui croient en lui : qu’ils deviennent fils comme lui, Fils en lui en qui le Père glorifie son nom.

Si nous restons rivés à cette terre et à ses prestiges périssables, nous allons irrémédiablement à la mort. Mais si nous croyons en celui qui est ressuscité des morts, nous avons part à son chemin d’obéissance et de Passion, et par là même à sa gloire.

Et déjà nous avons le goût en cette vie de la vie éternelle que nous récolterons, quand nous serons tout entiers passés en lui de ce monde à son Père, au jour de sa venue.