Dimanche 12 octobre 2003 - Vingt huitième dimanche

Quel est le sens de tous ces efforts que vous faites ?

Sagesse 7,7-11- Hébreux 4,12-13 - Marc 10,17-30
dimanche 12 octobre 2003.
 

Quel est le sens de tous ces efforts que vous faites ?

Parce que vous faites des efforts : tout le monde en fait, pour acquérir des biens ou pour les maintenir. En particulier, chacun essaie d’éviter de commettre le mal, pour garder sa dignité humaine, et aussi sa bonne réputation, ce bien si précieux. C’est pourquoi l’homme juste et qui réussit dans tout ce qu’il entreprend est un idéal universel. Respecté par tous, comblés de richesses, père de fils et de filles en nombre qui lui font honneur, il laissera son nom dans l’histoire et sa gloire sera éternelle.

Il y a dans la Bible un homme comme cela : c’est Job, avant sa chute. Remarquez que Job n’est pas un fils d’Israël, c’est un "fils de l’Orient", c’est-à-dire un païen. Il est pourtant juste devant Dieu, honoré par les hommes et comblé de biens. L’homme riche de notre évangile lui ressemble d’autant plus que les préceptes de la Loi, énoncés par Jésus, qu’il dit avoir observés depuis sa jeunesse sont les seuls commandements "moraux", ceux dont tout être humain a une connaissance "naturelle".

Qu’est-ce qui, pourtant, signale cet homme comme un fils d’Israël ? Précisément la façon dont il se jette aux pieds de Jésus et sa demande. Elle signifie d’abord qu’il éprouve, à l’évidence, l’insuffisance du modèle idéal de l’homme juste et riche. En fait, cette insuffisance est perceptible par quiconque médite sur la vanité ultime de tous les biens de ce monde, y compris la justice éclatante et la gloire pérenne, au regard de la précarité, justement, de ce monde. D’ailleurs, ce thème fait proprement le sujet du livre de Qohélet, ou de l’Ecclésiaste, qui est proche du livre de Job dans la Bible.

Mais la vraie différence est dans l’espérance de notre homme. Là où les païens évitent de s’avouer l’amertume de leur destinée mortelle, puisqu’ils ne peuvent que la pleurer, le fils de la Révélation pressent confusément la possibilité, en même temps que la nécessité, d’un don de Dieu qui puisse combler vraiment le coeur de l’homme : une "vie éternelle" qui ne se résume pas à une retraite perpétuelle en quelque royaume des ombres ou des âmes, fût-il un Paradis doré.

Notre homme, s’adressant à Jésus pour en obtenir le secret, ne sait pas à quel point il l’a ainsi déjà trouvé. Car Jésus est lui-même "Dieu qui seul est bon", c’est-à-dire Dieu qui seul est le bien véritable, celui auquel aspire tout homme et sans qui son coeur demeure sans repos. Mais le geste par lequel Jésus lui offre ce qu’il cherche est aussi celui qui montre la croix vers laquelle il marche. Et, comme Pierre à la première annonce de la Passion refusant la perspective de la croix après avoir confessé le Christ, l’homme qui vient de se placer sur le chemin de Jésus pour se confier à lui doit s’écarter et passer derrière lui.

Comment ne pas comprendre son assombrissement et sa tristesse en s’en allant ? Jésus lui-même, à l’heure de souffrir, ne dit-il pas que son âme est triste à en mourir ? Et, tandis que sur la croix le Fils se plaignait d’être abandonné de Dieu, les ténèbres se firent sur toute la terre.

Attention, donc, à ne pas fuir cet évangile par une interprétation trop courte : on dit parfois qu’il s’agit ici d’une vocation particulière proposée à cet homme en raison d’un amour particulier du Seigneur pour lui. Laisser tous ses biens pour suivre Jésus serait le fait seulement du moine ou du religieux, ce que tout le monde n’est pas appelé à devenir. Notre passage évangélique nous dissuade de suivre cette piste. Jésus y explique en effet à la fin que ceux qui laissent quelque bien pour le suivre le reçoivent en retour au centuple dès ce temps-ci : l’entreprise de se débarrasser de tout est donc en elle-même désespérée, ce que vérifie bien sûr, puisque c’est la parole du Seigneur qui l’atteste, l’expérience religieuse authentique. Il faut chercher plus loin la réalité essentielle en question dans l’évangile.

Le bien véritable dont il faut se défaire pour tout donner aux pauvres, c’est Jésus lui-même. "Lui qui, étant dans la condition de Dieu, n’a pas retenu comme une proie d’être traité à l’égal de Dieu, mais il s’est dépouillé de lui-même", c’est à sa propre personne divine qu’il a en quelque sorte renoncé en faveur des pauvres que nous sommes. Et nous à sa suite, pour autant que nous sommes convertis et sanctifiés, c’est-à-dire christifiés, nous devons nous aussi renoncer à notre propre vie, à notre propre être renouvelé dans l’Esprit, pour nous donner aux autres, aux pauvres de foi de la Terre. Telle est la vocation de tout chrétien, de tout disciple du Christ, puisqu’il n’est aucune autre façon de l’être que de marcher à sa suite.

Voulez-vous un exemple ? Prenons-le des plus éclatants, dans l’actualité la plus évidente : le pape Jean-Paul II, pourquoi continue-t-il ? Pensez-vous que ce soit pour arrondir son magot dans le ciel ? Ou bien peut-être est-ce pour le plaisir ? Non, bien sûr. Il continue à servir parce que c’est sa vie : ainsi il suit le Christ, ainsi il se livre à l’Esprit pour que le Christ vive en lui et accomplisse les oeuvres de Dieu.

Et le Christ lui-même est le sens de ses souffrances et de ses épreuves non moins que de ses succès et de ses joies, aujourd’hui et pour toujours.