Université de Quartier

La prière I

Jeudi 15 janvier 1998
1998.
 

Mon coeur exulte à cause du Seigneur,

mon front s’est relevé grâce à mon Dieu.

Face à mes ennemis s’ouvre ma bouche,

oui, je me réjouis de ta victoire.

Il n’est pas de saint pareil au Seigneur,

pas d’autre Dieu que toi,

pas de rocher pareil à notre Dieu.

Assez de paroles hautaines,

pas d’insolence à la bouche,

Le Seigneur est le Dieu qui sait,

qui pèse nos actes.

L’arc des forts sera brisé,

mais le faible se revêt de vigueur ;

les plus comblés s’embauchent pour du pain

et les affamés se reposent.

Quand la stérile enfante sept fois,

la femme aux fils nombreux dépérit. Le Seigneur fait mourir et vivre ;

il fait descendre à l’abîme et en ramène.

Le Seigneur rend pauvre et riche,

Il abaisse et il élève.

De la poussière il relève le faible

il retire le pauvre de la cendre

pour qu’il siège parmi les princes

et reçoive un trône de gloire.

Au Seigneur les colonnes de la terre,

sur elles il a posé le monde !

Il veille sur les pas de ses fidèles

et les méchants périront dans les ténèbres.

La force ne rend pas l’homme vainqueur :

les adversaires du Seigneur seront brisés.

Le Très-Haut tonnera dans les cieux,

le Seigneur jugera la terre entière.

Il donnera la puissance à son roi,

il relèvera le front de son messie.

Vous avez reconnu le cantique d’Anne, au livre de Samuel. Vous avez certainement aussi pensé au Magnificat : cette prière d’Anne est, dans l’Ancien Testament, ce qui inspire le plus directement la prière d’exultation de la Sainte Vierge.

La prière d’Anne, vous vous rappelez à quelle occasion elle la lance vers le ciel : Elqana, ce monsieur dont le nom signifie "Dieu crée", ou "Dieu procrée", avait deux femmes. L’une s’appelait Penina, et l’autre Anne. Anne n’avait pas d’enfants, et Penina en avait. Elqana montait tous les ans au sanctuaire de Silo, pour offrir un sacrifice de communion. Régulièrement Penina cherchait à mettre Anne en colère en se moquant d’elle. A chaque fois qu’Elqana avait offert le sacrifice et donné au prêtre son dû, il distribuait les parts : à Penina une part, plus une part pour chacun de ses enfants, et à Anne, une part. Et Anne, cette année-là comme les autres, devant les moqueries de Penina, se mit à pleurer. Et Elqana lui dit : "Ne suis-je pas pour toi plus que dix fils ?" Anne se leva, alla au sanctuaire et pria. Elle dit au Seigneur : "Si tu te penches vers moi, si tu te souviens de ta pauvre servante, si tu me donnes un fils, je te le consacrerai." Quand elle revint, son visage avait changé. L’année suivante, elle ne monta pas au temple avec son mari, parce qu’elle avait eu un fils. Elle voulait le garder jusqu’à ce qu’il soit sevré. L’année d’après, elle l’amena au sanctuaire pour qu’il y demeure toute sa vie. C’était Samuel.

Le Cantique d’Anne, outre qu’il a pour titre de gloire d’annoncer le cantique de la Vierge Marie, représente particulièrement bien la prière en général.

D’abord, parce que c’est la prière du pauvre, du pauvre du Seigneur. Ensuite, parce que, comme cantique, cette prière est à apprendre par coeur ; et recevoir ainsi un texte, l’apprendre par coeur jusqu’à le prier soi-même, dit ce qu’est la prière. Enfin, prière d’action de grâce, le cantique d’Anne n’en cesse pas pour autant d’être un cri d’espérance, bien au contraire.

C’est pourquoi je vous dis ce soir : celui qui prie est un pauvre qui espère.

La prière du pauvre traverse le ciel. "La prière du pauvre frappe les oreilles de Dieu " (Siracide 21,6). "Le pauvre parle en suppliant." (Proverbes 18,23). Et, en Jacques 2,5 : "Elie, un pauvre homme comme nous, pria." Cette dernière citation est particulièrement frappante dans la mesure où Elie est le prophète terrible. De même, l’Ecriture dit de Moïse qu’il "était le plus humble de tous les hommes" (Nombres 12,3), lui qui demeure la figure la plus colossale de l’Ancien Testament.

Si un pauvre n’espère pas, il ne prie pas ; et s’il ne s’agit pas d’un pauvre, il s’agit de quelqu’un qui ne prie pas, quoi qu’il dise et fasse.

L’espérance, je le disais, est aussi particulièrement en évidence dans la prière d’Anne, dans sa prière d’action de grâce. Elle avait auparavant, nous l’avons entendu, prié pour avoir un fils. Anne, alors, se fait interpeller par le prêtre Eli : "Va cuver ton vin ailleurs !", parce qu’elle reste là, en remuant les lèvres. Elle répond : "Monseigneur, je n’ai rien bu, mais, dans l’excès de mon chagrin, je prolongeais ma prière." Bien sûr, l’espérance est immense au coeur du chagrin d’Anne.

Mais sa prière d’action de grâce est encore plus exemplaire de l’espérance du pauvre, parce que dans la vérité de sa prière du pauvre qui espère, Anne avait dit : "Si tu me donnes ce que j’espère, je te le sacrifierai." Cette attitude, incompréhensible à vues humaines, nous paraît même insensée : pourquoi demander avec insistance quelque chose en s’engageant à ne pas le garder ? Si Anne avait pensé comme certains d’entre nous sur la prière, elle aurait été tentée de dire : "Donne-moi, ou ne me donne pas de fils, peu importe, je suis ta servante de toute façon." Mais ce n’est pas ce qu’elle a dit ! Anne sait qu’il faut espérer, et que le don de Dieu dépasse le désir qui demande.

La prière apprend l’espérance au pauvre, et le pauvre n’oublie jamais l’espérance.

Le riche, lui, ne prie pas. Comme riche, on ne peut prier. Cette affirmation, s’il est vrai qu’elle est conforme à la Parole de Dieu, est bonne nouvelle pour nous, qui pouvons être tellement inquiets quand nous entendons : "Heureux, vous les pauvres", et "Malheureux, vous les riches".

Rappelez-vous le publicain et le pharisien, et la magnifique prétendue prière du pharisien : "Mon Dieu, je te rends grâce de ce que tu m’as fait ce que je suis... à savoir ce que n’est pas ce publicain." Il ne prie pas. Parce que la prière est seulement l’oeuvre de l’Esprit-Saint en nous. Et l’Esprit-Saint ne prie pas en nous autrement que comme un pauvre qui espère le salut.

Deux attitudes encore sont incompatibles avec la prière. La première est l’assurance mise en un savoir-faire : l’idée que si je prie selon la bonne méthode, cela va sûrement marcher. Ce n’est pas prière, mais pratique magique. La deuxième attitude, également contraire à la prière, est "l’investissement" : j’imagine que prier c’est donner à Dieu, et donc que, si je donne assez, j’obtiendrai ce que je veux. Ce sont attitudes de riches, de gens qui maîtrisent ou veulent maîtriser, de gens qui achètent ou veulent acheter, de gens qui croient avoir les moyens ou pouvoir se les donner. Or, prier, c’est dire sa pauvreté, et recevoir l’espérance.

La prière est toujours elle-même un don. Le don de l’Esprit Saint, et le don de l’espérance. L’espérance est une vertu théologale, c’est-à-dire une vertu qui appartient en propre à Dieu, et que lui seul peut donner. Si la prière est toujours celle d’un pauvre qui espère, celui qui prie est toujours déjà exaucé par le don de l’espérance, et par le don de l’Esprit sans qui nul ne prie.

De plus, dans la première lettre aux Corinthiens, l’Apôtre dit à propos des Anciens : "Tous ont bu à la même source spirituelle", en faisant allusion au rocher de l’épisode de Nombres 20, qui, selon la tradition du temps de Jésus, passait pour avoir suivi le peuple, afin de lui donner à boire. Tous ont bu au même rocher et "le rocher, c’était le Christ." Ainsi, seul le Christ est la source.

Donc, en tout homme qui prie, pauvre qui espère, c’est l’Esprit Saint qui prie, le seul et unique Esprit, don de Dieu par la grâce du seul et unique Fils de Dieu, Jésus Christ. Il n’y a pas de prière autrement que par la grâce du Fils, dans l’Esprit.

Essayons maintenant de répondre à la question de savoir ce qu’il en est de la prière "à travers les religions".

A travers l’histoire des hommes, toute prière est déjà salut de Dieu. Parce que l’homme, et la création entière avec lui, étaient tombés sous l’empire du Mauvais ; et le Mauvais veut nous couper de Dieu. La damnation est d’être coupé de Dieu. Le Mauvais nous coupe de Dieu, et nous fait désespérer de Dieu. C’est pourquoi Adam et Eve se sont cachés. C’est pourquoi Caïn dit : " Tu me chasseras loin de ta face." Le Mauvais fait désespérer.

A quiconque prie, le Christ Sauveur est présent. Les questions du genre "Dieu existe-t-il ?" ne sont pas sérieuses. Ce qui est sérieux, c’est d’être pauvre et d’être tenté par le désespoir. Dieu n’a pas abandonné les hommes. Depuis l’origine, il poursuit son dessein de salut pour tous les hommes. Il maintient l’espérance chez les hommes, il leur apprend à espérer : l’action de Dieu parmi les hommes pour les préparer à recevoir le salut en son Fils, c’est de mettre en eux l’espérance, alors qu’ils sont tentés de désespérer.

L’homme ne se dit pas en vérité : "Est-ce que Dieu existe ?". Dans sa pauvreté, dans l’excès de son chagrin, il cherche s’il y a quelque chose, quelqu’un, qu’on peut atteindre : "Tu es là ?" La prière des hommes est toujours, plus qu’une bouteille à la mer, un appel : "Il y a quelqu’un dans la maison ?"

Quand vous entendez dire : "Moi, je cherche Dieu, mais je ne l’ai pas trouvé. Ils ont de la chance, ceux qui ont la foi.", répondez : "Eh bien, ce soir, rentre chez toi, et appelle à voix haute : Il y a quelqu’un ?" Vas-y, fais-le, si tu es un homme !

Je vous parlais de l’épisode de Nombres 20 : "Les Israélites arrivèrent au désert de Sin. Le peuple s’établit à Kadech... Il n’y avait pas d’eau pour la communauté. Alors ils s’ameutèrent contre Moïse et Aaron. Le peuple s’en prit à Moïse : Que n’avons-nous péri, disaient-ils, comme nos frères ont péri... Pourquoi nous avoir fait monter d’Egypte pour nous conduire dans ce sinistre lieu ?... Quittant l’assemblée, Moïse et Aaron vinrent à l’entrée de la tente de la Rencontre. Ils tombèrent face contre terre, et la gloire du Seigneur leur apparut. Le Seigneur parla à Moïse et dit : Prends le bâton, rassemble la communauté, toi et ton frère Aaron puis, sous leurs yeux, dites à ce rocher qu’il donne ses eaux. Tu feras jaillir pour eux de l’eau de ce rocher et tu feras boire la communauté et son bétail. Moïse prit le bâton de devant le Seigneur, Moïse et Aaron convoquèrent la communauté devant le rocher puis il leur dit : Ecoutez-moi, rebelles ! Ferons-nous jaillir pour vous de l’eau de ce rocher ? Moïse leva la main et, avec le bâton, frappa le rocher par deux fois. L’eau jaillit en abondance. La communauté et son bétail purent boire. Le Seigneur dit alors à Moïse et à Aaron : Puisque vous ne m’avez pas cru capable de me sanctifier aux yeux des Israélites, vous ne ferez pas entrer cette assemblée dans le pays que je vous donne."

Pourquoi cette sanction ? D’abord, le peuple avait peut-être raison : Moïse aurait eu tort de les installer à Kadech, il aurait manqué au devoir de les conduire plus loin, il aurait faibli. Mais surtout, le Seigneur avait dit à Moïse de parler au rocher. Pourquoi l’a-t-il frappé ? C’est que, déjà, crier tout seul dans sa maison : "Il y a quelqu’un ?", c’est difficile. Pire, vous voyez-vous commander au robinet : "Coule donc !" ? Et encore, un robinet est fait pour donner de l’eau ; tandis qu’un rocher, ce n’est pas évident. Moïse n’a pas parlé au rocher comme le Seigneur le lui avait ordonné, il l’a frappé de son bâton. De plus, c’est aux fils d’Israël qu’il a parlé : "Allons-nous faire sortir de l’eau de ce rocher ?" Ce qui peut signifier : "Est-ce que vous m’en croyez capable ?" Peut-être, d’ailleurs, que Moïse lui-même a un doute ; en tout cas s’il y arrive, c’est qu’il aura réussi "un coup difficile". En tout cela, Moïse ne "sanctifie pas Dieu aux yeux des fils d’Israël". Dieu qui avait dit seulement : "Parle au rocher, il donnera ses eaux."

On a peur d’avoir l’air bête quand on prie. C’est bon l’espérance, mais c’est risqué. A vues humaines, il est plus intelligent de ne pas espérer. De dire : de toutes façons il arrivera ce qui doit arriver. Le sage aux yeux des hommes, dans sa folie, s’escrime à donner à toutes choses une explication du type : bien sûr, ce qui est arrivé devait arriver.

En latin, destin se dit fatum ; en grec moïra. Le mot moïra veut dire d’abord "part", comme une part de gâteau, ensuite lot, puis sort, et donc destinée, enfin destin funeste, mort. Le mot latin est le participe passé d’un verbe inusité, for, fari, qui signifie chanter ou déclamer, ensuite prédire ; fatum signifie alors oracle, prédiction, puis destin, et destin funeste (Fata est le nom des Parques). On retrouve le radical dans fama, la réputation, et dans infans, l’enfant, celui qui ne parle pas. En grec, le destin est la part de vie de chacun ; le latin, quant à lui part de l’idée de "la chose qui est dite". L’un dans l’autre, "la part de chacun est dite" ; c’est aussi l’idée du "mektoub" arabe, expression qui signifie "c’est écrit". En somme, on retrouve partout l’idée pseudo raisonnable qu’il arrive ce qui doit arriver.

Eh bien la prière, c’est tout le contraire. Tout le contraire de la moïra, du fatum et du mektoub. Puisque la prière est espérance. Là où il n’arrive que ce qui doit arriver, il n’y a pas d’espérance. S’il y a espérance, c’est que quelque chose est possible. "Cela dépend." De quoi, de qui ? Il faut voir. En tout cas, c’est le contraire du déterminisme, c’est la possibilité de la liberté. La prière, c’est la liberté. Et le rationalisme du déterminisme, c’est l’enfermement dont personne ne peut délivrer personne : l’enfermement en soi-même, dans l’illusion de sa richesse, dans l’aveuglement de ses prétendues lumières.

Les définitions de la religion sont innombrables. Il en est de simples et de bon goût ; la prière est une des meilleures : il y a religion là où il y a prière.

En ce sens aussi être moral est déjà être religieux. Etre moral, c’est croire qu’il y a quelque chose, peut-être même quelqu’un, au-delà, au-dessus de ce que je peux calculer, redouter, ou désirer. L’espérance aussi va toujours au-delà de ce que je peux m’énoncer à moi-même comme désir, ou comme peur. L’espérance est toujours plus grande que mon désir ou que ma peur. Mais la morale, direz-vous, commence par le dressage, par le fait d’inscrire dans la chair et dans l’esprit de l’enfant qu’il y a un bien et un mal, qu’il y a ce qui ouvre à une récompense et ce qui ouvre à un châtiment. Sans doute. Eh bien, c’est aussi l’apprentissage élémentaire de l’espérance. Celui qui est moral parce qu’il espère une récompense de son attitude juste, même s’il ne le sait pas, vise plus loin que ce qu’il peut s’imaginer comme récompense ou comme châtiment. Et ce n’est pas rendre justice aux gens que de les prendre à la courtesse des idées qu’ils peuvent exprimer sur leur agir religieux, et particulièrement sur leur prière. Et si les idées sont pauvres, après tout, c’est un bon signe que la prière soit vraie.

La prière est don de Dieu. Si c’est Dieu qui donne de prier, alors il n’y aurait qu’à attendre qu’il donne ? Mais Dieu nous appelle à recevoir son don. Et quand l’homme prie, il y a réponse de l’homme à l’appel de Dieu à prier. La prière est toujours un don de Dieu, un don de l’espérance, mais c’est toujours aussi le don que l’homme fait de lui-même, appelé à le faire ainsi par Dieu. C’est ce qu’Anne a compris en promettant et en donnant le fils qu’elle espérait : elle se donne ainsi elle-même, ce que le plus pauvre des pauvres a encore à donner ; et elle donne plus qu’elle-même.

L’Eglise s’appelle l’Eglise : ecclesia, c’est-à-dire, en grec, celle qui est appelée par Dieu et qui est rassemblée à cet appel de Dieu. L’homme en priant répond à l’appel de Dieu, reçoit Dieu, et se découvre pour ce qu’il est, c’est-à-dire capax Dei, capable de recevoir Dieu. Donc la prière est aussi révélation.

Prier, direz-vous, signifie quand même bien demander : "Je vous prie de bien vouloir..." En effet, prier, c’est demander, precare, d’où précaire : qui s’obtient par la prière, qui s’obtient en demandant.

En français, prier est un mot du 9ème siècle , qui a remplacé progressivement le verbe orer, disparu au 15ème, qui vient du latin oro. Oro signifie parler, dire, et donne oracle ; ce verbe est, en latin, sémantiquement parallèle à for. Prier, c’est parler, et c’est demander. La prière est l’espérance du pauvre. Si le pauvre prie, c’est qu’il espère qu’il y a quelqu’un qui peut donner. C’est pourquoi Dieu, si Dieu il y a, peut. Il est insensé de penser rendre justice à Dieu en disant qu’il ne peut pas tout, ou pas tant que ça, ou pas toujours. Dieu est puissant.

Prier, c’est demander, c’est communiquer, c’est se lier : on s’attache à ce qu’on touche - aux choses, aux bêtes, aux gens ; et, pour l’homme, parler attache comme toucher. Parler est physique. Parler établit le contact. Voyez dans l’Ecriture : "Caïn sortit dans la campagne avec son frère Abel, et lui dit. Alors il le tua." C’est parce qu’il n’y a pas de parole qu’il le tue. S’il n’y a pas de parole, il n’y a plus de lien, et alors c’est la mort, le meurtre. D’où l’importance des pourparlers, des négociations, des palabres, de la communication.

La prière est parole. Parole vraie bien sûr. Il n’y a pas d’humanité sans parole, et la parole tend à la prière : oro, orare. Quelle différence avec fatum, de for, fari ? C’est tout le contraire. Orare est un duratif : on est toujours en train de s’expliquer, de se rencontrer, de se connaître ; fatum, c’est un passé, un accompli, un sans futur. La différence, c’est l’espérance. L’ouverture dans le mur de l’impossible.

Et la différence entre les autres religions et la foi chrétienne ? Voyons, comment prions-nous, à la différence des autres ? Qui prions-nous ? Dieu, le Père, le Fils, la Sainte Vierge, le Saint-Esprit, les saints, les ancêtres ? Quand prions-nous ? Au lever du soleil ? à l’heure de midi ? A la tombée de la nuit ? dans les moments d’ennui ? quand le désir est trop fort ? Au fait, est-ce que nous prions ?

Certains pensent que si Dieu est, il est inutile de le prier. Si Dieu est vraiment Dieu, n’est-ce pas un peu ridicule d’aller lui présenter nos demandes ? Ne sait-il pas ce qu’il fait ? Ne serait-il pas mieux de dire exclusivement : "que ta volonté soit faite" ? Cette idée est moderne plutôt que chrétienne.

Essayons de faire la part entre : l’humanité en général (l’anthropologie), l’idéologie moderne, et enfin ce qui relève vraiment de la Révélation.

L’humanité, contrairement à ce que s’imaginent les modernes, n’a pas "des religions". L’humanité a "des dieux", des puissances : derrière le fait multiple, polymorphe, évanescent et métamorphique que sont les dieux, l’humanité pressent toujours l’unicité de la Réalité ultime. Si Dieu est, Dieu est Un. Il ne faut donc jamais dire, par exemple : "Nous avons le même Dieu que les musulmans." Il n’y a de Dieu que Dieu, mais nous pouvons parler plus ou moins bien de lui. Quand aux "noms de Dieu", ils ne sont que des dires humains sur Dieu. "Allah", c’est "El", d’où "Elohim", qu’on traduit "Dieu" dans la Bible, mais qui était un nom de dieu cananéen ; et "Yah" - qu’on retrouve dans "alleluia", était aussi un dieu cananéen. Quant au tétragramme (YHWH), maintenant la bonne résolution est pratiquement prise par les chrétiens occidentaux de ne plus faire l’erreur qui consiste à vouloir le prononcer. Illusion dérisoire du moderne qui pense que "Dieu" est un concept. Il n’y a pas de mot qui signifie Dieu et qui ne soit à l’origine un nom propre. D’ailleurs il n’y a pas de mot qui ne soit à l’origine un nom propre.

Prenons le mot "arbre". Tout arbre est unique. Si je commence à désigner quelque chose du nom d’arbre, ce sera comme singularité ; puis j’appellerai les objets qui lui ressemblent de ce mot-là. Comme on dit : "un tartufe" ou "un matamore". Ainsi les noms propres deviennent des noms communs.

L’homme nomme quelqu’un ou quelque chose qu’il espère atteindre. Il le nomme à travers l’arbre, le rocher, la colline, le tonnerre, le ciel. Le mot chinois, en mandarin, pour dire Dieu est : "Celui qui est au ciel". On nomme quelqu’un qu’on suppose, on le nomme par une métaphore qui se fait nom propre. Ainsi retrouvons-nous des "noms propres" de Dieu dans la Bible : "El-Chaddaï", "Adonaï Sabaot", Dieu des puissances, ou des armées.

Par-delà les diversités culturelles, il y a une fondamentale unité de l’expérience de Dieu pour les hommes. Nos pères n’étaient pas plus bêtes que nous, même du temps où nos pères étaient païens. Car, même les fils d’Abraham descendent de ses ancêtres, qui étaient païens. Les pères de nos pères n’étaient pas plus bêtes que nous. Mais il s’est bien passé quelque chose avec la Révélation accomplie en Jésus Christ : l’affirmation que Dieu est Père fait partie de l’événement de la révélation. Dieu est Père, c’est Dieu qui le dit. S’il ne l’avait pas dit, on ne le saurait pas.

Alors la prière change. Si Dieu tout-puissant est notre Père, alors tout est différent. Le fils ne peut pas prier comme s’il ne l’était pas. Mais cette révélation que Dieu est notre Père est tellement une plus grande énigme que l’énigme du monde, que nous avons la tentation de garder le don et d’oublier celui qui donne : "Si Dieu est notre Père, moi je suis le fils du patron ; et maintenant je suis prêt à prendre sa place." Voilà l’idéologie de la modernité : la maturité de l’homme et son émancipation. "Dieu est notre père", c’était bon pour nos prédécesseurs ; nous, maintenant, nous avons pris sa succession. Mais si l’homme tient la place de Dieu, qui priera-t-il désormais, dans sa nuit qui demeure ?

Dans la lumière de la Révélation, la prière devient essentiellement éducation du priant. Voilà qui est bien normal entre un père et un fils : le père fait l’éducation du fils, à qui il donne d’être comme lui. La prière est conversation du père et du fils, dans laquelle le fils se reçoit du père, et reçoit tout du père. "Ce que le Fils voit faire au Père, il le fait pareillement", dit Jésus. Et : "Ce que je dis, je l’ai entendu auprès de mon Père."

Bien loin de devenir moins une demande, ou moins insistante ou moins fréquente, la prière devient alors pure demande, et demande permanente : c’est de façon permanente que le fils demande au père la vie, le mouvement, l’acte, l’existence. Qu’il se demande lui-même au père, en s’offrant ainsi tout entier à lui. Ce mouvement, Anne l’avait bien annoncé.

Chrétiens, nous avons une bonne résolution à prendre : il ne faut pas faire moins que les hommes en général. Il faut au contraire accomplir ce qui se cherche de mieux parmi les hommes en général. Si les hommes prient, l’attitude du chrétien ne sera pas de se placer au-dessus de la prière : ce faisant, il se placerait en fait au-dessous de l’humain, comme fait le moderne.

C’est, je crois, le sens de l’expression un peu énigmatique du pape Jean-Paul II : "L’homme est la route de l’Eglise." Si nous prétendons faire quoi que ce soit : de la morale, des énoncés sur le mariage, sur la vie professionnelle, sur l’amour, sur la mort, sans prendre le chemin de la sagesse et de l’expérience des hommes, quitte à critiquer radicalement ce chemin, si nous prétendons pouvoir nier purement et simplement ce chemin, nous faisons fausse route. Puisque Dieu lui-même a pris le chemin de l’homme pour se révéler.

Dans la lumière de la Révélation, l’espérance du pauvre qui prie est aussi certitude de foi. Cette certitude est le don de Dieu. Nous savons que le Christ est mort pour sauver tous les hommes. Nous savons que nous sommes sauvés en Jésus Christ.

Reprenons maintenant deux questions sensibles que nous avons déjà évoquées pour expliciter l’affirmation que le riche ne prie pas : la question de l’efficacité de la prière, "est-ce que ça marche ?" et la question du mérite de la prière ,"est-ce que c’est bien de prier ?"

Est-ce que la prière est toute-puissante ? Oui. Mais c’est Dieu qui est tout-puissant. La prière du pauvre du Seigneur est sûrement exaucée ; le pauvre du Seigneur qui prie comme le Fils, c’est-à-dire en toute vérité. La prière en toute vérité, en effet, c’est l’Esprit qui la prie en nous, et l’Esprit veut ce que Dieu veut, et Dieu accorde à son Eglise ce qu’elle lui demande et qui est conforme à sa volonté.

Vous direz : n’est-ce pas une entourloupette ? Si j’ai prié et que j’ai obtenu ce que je voulais, c’est que Dieu le voulait. Si j’ai prié et que je n’ai pas obtenu, c’est que Dieu ne le voulait pas.

La Tradition explique, en effet, que, dans la prière, Dieu éduque le coeur de l’homme en creusant son désir. C’est vrai même pour le Fils qui dit : "Si cette coupe peut passer loin de moi... s’il est possible... mais à toi tout est possible..." Dans cet événement vertigineux de l’agonie du Seigneur, plus vertigineux peut-être même que celui de la croix, que celui de la mort du Fils de Dieu, il y a la descente aux enfers du Fils qui est tenté de demander ce que Dieu ne veut pas. Mais, dans la prière, événement magnifique, le Fils reçoit de demander seulement ce que Dieu veut.

Alors, est-ce utile de demander, puisqu’il ne faut demander que ce que Dieu veut donner ? Oui, certes, c’est utile et nécessaire ; vraiment, Dieu donne à celui qui lui demande ce qu’il veut donner.

Si nous demandons d’être gardés du mal, nous sommes exaucés. Celui qui, dans la tentation, prie vraiment en disant : "Au secours ! Garde-moi !", celui-là, sûrement, est aussitôt exaucé.

Simplement, nous n’osons pas le faire. Celui qui prétend chercher Dieu et ne pas le trouver, osera-t-il poser à voix haute la question dans le silence et le vide apparent : "Y a-t-il quelqu’un ?" Qu’il ose, et qu’il écoute la réponse dans le silence. De même, celui qui geint de céder toujours à la tentation plus forte que lui, qu’il prie. Personne, dans la tentation, n’a jamais prié vraiment : "Seigneur garde-moi du Mauvais, écarte-le de moi", sans avoir été entendu.

1 Jean 5,11-21 : "L’homme qui est né de Dieu ne pèche pas. Le Fils, qui est né de Dieu, le protège, et le Mauvais ne peut l’atteindre." Celui qui prie et appelle le Christ est revêtu du Christ, et le Mauvais ne peut l’atteindre. C’est pourquoi le Seigneur dit : "Priez pour ne pas entrer en tentation."

Personne ne prie pour demander l’Esprit sans être exaucé. Il en est ainsi pour tout ce que Dieu veut sûrement nous donner, et en premier lieu la foi, l’espérance et la charité - et l’humilité, et la pauvreté ; la pauvreté qui est donnée par le fait même à quiconque prie en vérité.

Jésus dit : "Priez, priez !" Donc c’est un commandement : il nous est fait obligation de prier. Si c’est une obligation, le fait de s’y conformer n’est-il pas méritoire ?

Cela me rappelle un jeune père qui demandait le baptême pour son enfant et ne semblait pas très formé chrétiennement. Le lectionnaire du baptême ne contenait que des textes qui ne lui plaisaient pas trop. Par exemple, il trouvait Jésus un peu prétentieux quand, selon ce qu’il se rappelait du texte de la Samaritaine, Jésus disait en substance à la femme : "Si tu savais qui je suis, je n’aurais même pas besoin de te demander à boire, c’est toi qui me l’aurais proposé spontanément !" Cet homme avait compris que Jésus était exigeant et dominateur, précisément dans cet épisode où, au contraire, il s’efforce humblement de faire accepter le don merveilleux qu’il propose. Comment se fait-il qu’on lise le contraire de ce qui est écrit ? C’est que nous sommes tordus. La façon dont nous lisons l’Evangile nous révèle à quel point nous sommes tordus, tous. Voilà notre pauvreté radicale, celle qui fait que nous pouvons toujours dire : "Prends pitié de nous !" Nous avons vraiment besoin d’être pris en pitié, nous sommes pitoyables.

Dieu ne fait que cela, de nous prendre en pitié. Et nous sommes sauvés dès que nous demandons d’être sauvés. "Seul ton Esprit nous dispose à recevoir ton Esprit", dit la prière de la liturgie. C’est pourquoi Dieu ne cesse de nous prier de prier : "Je vous en prie, priez !" Voilà l’enseignement et l’exhortation de Dieu : "Je me tiens à la porte et je frappe."

Nous avons terriblement besoin d’être pris en pitié, surtout quand nous n’en avons pas du tout l’idée. Comme dit la 2ème épître de Pierre, "ces jours sont mauvais". Nous attendons notre libération. Nous attendons la venue du Seigneur. Nous sommes en grand besoin de la venue du Seigneur. Nous sommes absolument pauvres dans l’attente de cette venue. Toute notre existence est un appel : Viens, Seigneur Jésus ! Nous sommes un cri vivant vers le Seigneur.

Il n’y a pas de prière meilleure qu’une autre, parce que toute prière est celle de l’Esprit Saint. C’est pour tous la même prière, celle du Fils unique, Jésus Christ, qui reste notre intercesseur auprès du Père. Le Fils lui-même dans sa gloire prie pour nous. "Fils de David prends pitié de nous.", telle est la prière du "tordu" qui espère. C’est toujours le Fils qui nous vaut l’Esprit, et l’Esprit qui nous configure au Fils, nous donnant ainsi de prier le Père en dignité de fils. Il nous faut faire nôtres ses mots, nous laisser façonner par eux. La prière transforme le priant.

Hier, dans une émission télévisée, quelques intervenants commentaient la publication d’un sondage dans un grand quotidien, qui posait la question : "Est-ce que vous attendez avec confiance le troisième millénaire ?" Figurez-vous que la grande majorité ne l’attend pas avec confiance. Et les intervenants de renchérir : "Bien sûr, il n’y a pas de raison que le siècle prochain soit meilleur que celui qui s’achève, et qui a été affreux." Du coup, il ne savaient plus très bien comment s’opposer entre eux - qui étaient politiquement en désaccord - puisqu’ils disaient tous la même chose, évoquant Hitler, Staline, Pol Pot et tous leurs épigones. Tous protestaient, mais aucun ne savait bien contre qui. La seule chose qui leur échappait, c’est que les sondés, comme eux-mêmes, étaient tous des Français de 1998 qui n’avaient pas connu Staline ou Hitler ou s’en étaient sortis, qui ne résidaient pas en Algérie, qui se trouvaient en somme être, au milieu de la planète, ceux qui "échappent aux coups qui frappent les mortels". On comprend qu’ils aient peur ! Malheureux, vous les riches, vous avez déjà votre récompense. Vous n’avez qu’une trouille, c’est qu’on vous l’enlève.

Voyez à quel point nous sommes tous en grand besoin d’être pris en pitié, parce que nous sommes faibles, tordus, toujours en danger spirituellement ; combien nous avons vraiment besoin d’entrer dans une démarche de docilité, d’obéissance au don de Dieu ; combien nous avons à recevoir les mots de la prière, à les dire, à les faire nôtres, ou plutôt à nous donner à la prière qu’il nous a donnée.

Alors ne serons-nous pas constamment dans l’attente du jour de notre délivrance à tous, et joyeux de la ferme espérance de cette délivrance qui nous est donnée maintenant ? Et c’est ainsi qu’Anne, ayant reçu son fils, et l’ayant donné à Dieu dans le temple, ayant fait le sacrifice du don de Dieu, chante :

Mon coeur exulte à cause du Seigneur,

mon front s’est relevé grâce à mon Dieu.