Université de Quartier

La liturgie : laissez-vous faire !

Jeudi 9 février 1995
1995.
 

La liturgie, c’est comme un bateau. Le capitaine dit : "Larguez les amarres", et c’est parti ! La traversée s’accomplit jusqu’au but, à la faveur des vents, des courants, et de la sûreté des navigateurs. On ne peut être spectateur et dans le bateau : ceux qui regardent passer les navires depuis les quais et les rives ne sont pas dedans. On ne peut pas non plus manquer l’appareillage et faire le voyage. Tous les participants de la croisière sont dans le même bateau, du début jusqu’à la fin, où ils sont rendus à leurs occupations diverses. Bien sûr, cela ne justifierait pas que l’on ferme les portes de l’église à partir du premier signe de croix. Mais c’est quand même à méditer : en dehors de contretemps exceptionnels, caractérisés, il est absolument anormal de monter en marche. Et peut-être encore plus anormal de descendre avant l’arrêt complet.

C’est comme en ski nautique : tout le problème est de démarrer. Ceux parmi nous qui ont été moniteurs de cette discipline le savent bien : la difficulté, c’est d’apprendre aux intéressés à partir. Et c’est très curieux, d’être moniteur de ski nautique, parce que pratiquement il n’y a rien à dire. Les entraîneurs de tennis sont de ce point de vue beaucoup plus occupés : le moindre coup de tennis, en effet, suppose une quantité inimaginable de justes positions et de justes mouvements, du haut en bas du corps et du centre jusqu’aux extrémités. Tandis que pour le ski nautique on dit : "il suffit de se laisser aller." Et c’est inouï ce que les gens inventent pour ne pas se laisser aller. En fait, il faut seulement laisser le bateau nous tirer. On voit des athlètes tenter d’amener le bateau à eux et couler lamentablement, tandis que des adolescents, minces comme un fil, partent comme une fleur.

Il suffit de se laisser faire. On n’a pas à pédaler pour faire avancer. Tout ce qu’on invente empêche l’action de se dérouler. Il suffit de se confier à la force aimable qui n’est là que pour nous emmener. Le skieur nautique, tout ce qu’il lui faut, c’est d’être présent à ce qu’il fait et il n’a qu’à se laisser faire. C’est une question de confiance et d’attention. Et alors, il glisse à la surface de l’eau d’une façon merveilleuse.

Se confier à la force du bateau, c’est relativement simple. C’est pour ça que, sauf ceux qui ne veulent vraiment pas se confier, tout le monde finit par partir, à la deuxième, troisième, quatrième tentative. Pour le skieur alpin, c’est un peu plus difficile de se confier car il faut présenter son corps à ce qui fait peur. Le moniteur vous répète : "Face à la pente, face à la pente !" Tout ce que nous faisons en défense contre la pente est de nature à nous faire tomber. Se confier à la pente, c’est plus difficile, parce que, justement, on a peur de la pente. Le ski alpin peut procurer de grandes joies, mais il demande beaucoup de pratique et d’efforts pour se perfectionner. En tout cas, expérimenté ou non, tout le monde sait que le nec plus ultra, c’est la poudreuse. La poudreuse, c’est cette neige qui tombe suffisamment froide pour former un confortable tapis léger susceptible de s’envoler au premier souffle. La poudreuse a pour caractéristique d’être facile à skier... quand on sait. C’est sans effort que l’on glisse d’un virage à l’autre. On sait aussi, peut-être moins généralement, que bien skier, c’est tourner non pas quand on peut, mais quand on veut. Quand on commence à savoir tourner quand on veut, il y a encore un progrès à faire, c’est de tourner quand il faut. Puisqu’on peut tourner quand on veut, alors on peut tourner quand il faut. C’est donc aussi une question d’appréciation et de sens des mouvements de la pente et du terrain. Dans les meilleures conditions - qui sont rarement réunies - le bon skieur peut éprouver l’extraordinaire sensation de glisser sans effort en épousant exactement le mouvement qu’inspire la pente, dans un jaillissement de cette poudreuse qui l’environne d’un nimbe blanc. Alors, il a l’impression de danser avec les anges.

Au fond, la liturgie, c’est cela : c’est la danse avec les anges. Dans un texte patristique de l’office des Lectures de la Liturgie des Heures, l’auteur évoque les effets de la foi : par la foi on entre dans la connaissance des choses cachées, de la foi naissent les paroles mystérieuses et les compréhensions profondes et... la danse avec les anges. Pour éprouver cette sensation en ski alpin, il faut aimer le ski, l’avoir déjà longtemps pratiqué, s’être beaucoup appliqué, et en plus bénéficier de conditions exceptionnelles. Parce qu’une bonne pente de poudreuse légère et vierge, pour la trouver, il faut se lever tôt. Tandis que la danse avec les anges qu’est la liturgie, je ne suis pas sûr qu’elle soit expérimentée par tellement plus de personnes que les joies suprêmes de la poudreuse, mais ce dont je suis certain, c’est qu’elle est à la portée de tous. On peut être plus ou moins doué pour le sport, on peut être plus ou moins fort, équilibré, rythmé, mais tous les hommes sont doués fondamentalement pour la danse avec les anges, parce que l’homme est capax Dei.

Quand nous skions, la force qui nous meut, c’est notre propre poids. Si nous ne pesions rien, nous ne pourrions pas être poussé en avant. Et en même temps, cette force n’existe qu’en raison de la gravitation : F = m P = mg. Il y a là une métaphore assez fine de la liturgie. Le mot liturgie, c’est le décalque français d’un mot grec, formé à partir d’un dérivé du mot laos, qui signifie peuple, et de ergon qui signifie action. Peuple, et action. Le mot composé grec était utilisé dans l’antiquité pour signifier l’acte de quelqu’un pour le peuple. Soit un service en faveur du peuple, soit une façon de le représenter. Mais rien ne nous oblige à rester strictement dans cette acception. Vous pouvez sentir ce mot comme "action du peuple". Ou mieux encore, avoir à l’esprit les deux acceptions : action de quelqu’un en faveur du peuple d’une part, et d’autre part action du peuple. C’est dans cette plénitude de sens que l’on rejoint la définition que l’Eglise donne de la liturgie : le culte rendu à Dieu par le Christ intégral.

Le Christ intégral, c’est le Christ tête et corps. Le corps du Christ, c’est l’Eglise. Le Christ-tête, c’est le Christ en tant que pasteur, "chef", de l’Eglise. La liturgie, c’est bien l’action du Christ, et c’est bien notre action en tant que nous sommes l’Eglise. Il ne s’agit pas de deux actions qui se composent. C’est une seule action, d’un seul acteur qui est le Christ. Même s’il convient de distinguer le Christ-tête, et le corps du Christ. Un peu comme le skieur ne pourrait rien sans la gravitation et, en même temps, sans la vertu de sa propre masse ; et l’on ne peut, dans la force qui le meut, séparer la masse de l’accélération. L’action liturgique est, dans l’unité, un seul culte rendu par un seul acteur du culte.

La liturgie, c’est donc tout événement de prière de l’Eglise. Excellemment, l’Eucharistie. Egalement, les autres célébrations sacramentelles, et la "Liturgie des Heures", la prière de l’Eglise, ce qu’on appelait le Bréviaire - le mot signifiait seulement que les prêtres non moines priaient une forme abrégée de la prière de l’Eglise que priaient, de façon complète, les moines. Et, au-delà, toute assemblée de prière présidée par un prêtre, qui représente le Christ-tête dans la liturgie.

La liturgie, c’est donc tout simple : il faut se laisser faire, par le Christ. Car c’est lui le véritable adorateur du Père, c’est lui le prêtre. Il est avec nous, il est en nous, tout particulièrement dans la liturgie, tout suréminemment dans l’Eucharistie. Il suffit de se laisser faire par lui. C’est lui qui nous fait, avec lui, prêtres. Mais ce "se laisser faire", est actif, et c’est aussi pourquoi j’ai pris la comparaison du ski alpin. Il y faut la disponibilité de la personne, l’attention à l’instant, la concentration sur ce qui se passe. Mais alors, il suffit vraiment de se donner tout entier à la liturgie pour entrer dans cette merveilleuse expérience que j’appelle la danse avec les anges, qui n’est pas une extase mais tout simplement la paix même de qui est avec Dieu, cette paix que nous vivons ensemble dans la célébration eucharistique.

C’est en ce sens que la liturgie est en même temps moyen et but. Si la liturgie est être avec Dieu, elle n’est rien moins que le but de notre existence. Le but de l’action du Christ est que nous soyons ensemble, avec Dieu, en lui, unis parfaitement à lui. C’est le but de l’histoire du monde, de notre histoire à chacun. La liturgie, qui est le moyen de cette union de l’homme avec Dieu, est aussi elle-même déjà le but de toute l’histoire des hommes. Plutôt que de dire "c’est le moyen et le but", je tenterai de concentrer ces deux aspects en une seule expression : "C’est provisoirement le but." Le provisoire, c’est bien ce qui est visé comme définitif, mais en forme destinée à passer. La liturgie c’est le but, c’est l’union avec Dieu, en forme provisoire, parce que nous ne sommes pas tous rassemblés, et nous ne sommes pas complètement rassemblés - "distraits" que nous sommes perpétuellement !

Provisoire a la même racine que provision. Les provisions, c’est ce qu’on emporte pour le chemin, ce que l’on va manger en chemin. La liturgie, c’est un repas. Un repas, avec ce qu’il y a de curieux dans le repas humain, qui est qu’on se demande si c’est le but ou le moyen de la vie. Vous connaissez l’adage : Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Eh bien, je n’en suis pas si sûr. D’abord, si au lieu de dire "vivre", je dis "travailler" : Est-ce qu’il faut travailler pour manger ou manger pour travailler ? Les deux, mon général. Il y a là comme un cercle. Il appartient à la dignité de l’homme de se nourrir du produit de son travail : donc on travaille bien pour manger. Mais le bon sens nous dit que l’on mange pour se restaurer, pour prendre des forces, pour être capable de travailler. Or, dans cet enchaînement cyclique, qui ressemble à celui de la poule et de l’oeuf, si je devais choisir des deux moments l’un comme but final, est-ce que je prendrai travailler ou manger ? Sûrement pas travailler ! Parce que manger, quand c’est une affaire d’hommes, c’est un repas ; et un repas, c’est plus que manger.

Le repas, ce n’est pas seulement l’acte de manger, qui donne la vie ; c’est aussi ce qui fait la communauté humaine. L’acte de manger a certes toujours d’abord cette valence fondamentale qui est le fait de prendre vie. C’est pourquoi jeûner est symboliquement renoncer à la vie, à entretenir sa vie. Mais le repas fait plus que cela. Il fait la communauté de vie. C’est une différence éclatante entre l’homme et la bête : les bêtes ne font pas de repas, elles mangent seulement. Et c’est aussi ce qui fait le caractère quasi sacré du repas. On respecte les hommes qui prennent leur repas. C’est un moment qui mérite considération : que ce soit le repas des ouvriers sur le chantier, le repas de l’équipe en plein raid, le repas de famille du dimanche, le banquet de fin d’année ou le festin de noces. Dans une extraordinaire variété de formes, ainsi que de degrés de solennité, le repas a toujours cette valeur suprême de faire la communauté de vie des hommes. C’est pourquoi, d’ailleurs, le mariage implique la communauté de toit et de table.

Il en est ainsi de la liturgie, au plus haut degré. D’ailleurs toute liturgie, par définition, est une action communautaire, une "action du peuple". Et si l’on peut par exemple prier son bréviaire tout seul, c’est toujours la prière de l’Eglise que l’on prie, et on le sait, et on le dit. Même lorsqu’on prend un repas tout seul, on le prend dignement, on se tient humainement. A contrario, quand on est atteint dans son équilibre psychique, dans son humanité, lorsqu’on est par exemple en dépression, on cesse de s’accorder à soi-même le respect qu’on se doit, on se met à "manger" seulement. Toute prière chrétienne doit avoir cette dignité de s’inscrire dans la prière de l’Eglise.

Petit plaidoyer pro domo, ou "pour ma paroisse", je vous lis un passage de la Constitution sur la sainte liturgie de Vatican II : "Comme l’évêque dans son église ne peut présider en personne à tout son troupeau, ni toujours ni partout, il doit nécessairement constituer des assemblées de fidèles, parmi lesquelles les plus importantes sont les paroisses, organisées localement sous un pasteur qui tient la place de l’évêque ; car, d’une certaine manière, elles représentent l’Eglise visible établie dans l’univers. C’est pourquoi il faut favoriser, dans l’esprit et dans la pratique des fidèles et du clergé, la vie liturgique de la paroisse et son rattachement à l’évêque..." (c’est la raison pour laquelle, dans toute célébration eucharistique, on prie pour l’évêque du lieu, et pour le pape) "... , et il faut travailler à ce que le sens de la communauté paroissiale s’épanouisse, surtout dans la célébration communautaire de la messe dominicale." (n°42)

Vous voyez que la paroisse est d’une certaine manière "l’échelon central" de l’Eglise. D’une part la paroisse est une véritable communauté concrète de personnes se retrouvant régulièrement dans l’Eucharistie du Christ à la convocation de Dieu, et d’autre part elle constitue normalement une diversité humaine représentative de la diversité de la population locale de laquelle elle est prise. Il faut descendre à l’échelle paroissiale pour trouver une communauté stable ordinaire, et il faut monter au niveau de la paroisse pour voir représentée "l’Eglise visible établie dans l’univers". Le pape Jean-Paul, recevant un jour les curés de Rome, les curés de son diocèse, les a salué en leur disant (je cite de mémoire) : "C’est vous qui connaissez le peuple de Dieu."

Assemblée liturgique, repas. Evidemment nous pensons au repas eucharistique. Mais toute autre liturgie est aussi un repas. Pour l’Eucharistie, les textes parlent "de la table de la parole et de la table du pain". La parole de Dieu est la vraie nourriture : toute assemblée liturgique nourrit le peuple de Dieu de cette nourriture-là.

"Bien que la liturgie soit principalement le culte de la divine majesté, elle comporte aussi une grande valeur pédagogique pour le peuple fidèle. Car dans la liturgie Dieu parle à son peuple. Le Christ annonce encore l’Evangile, et le peuple répond à Dieu par les chants et la prière. Bien plus, les prières adressées à Dieu par le prêtre qui préside l’assemblée en la personne du Christ, sont prononcées au nom de tout le peuple saint et de tous les assistants..."

J’interromps la lecture pour poser la question : Pourquoi "bien plus" ? Parce que les prières que dit le prêtre, qui sont du côté de la réponse du peuple, sont aussi du côté de la parole de Dieu. Les prières que dit le prêtre au nom du Christ sont à entendre par les membres de l’assemblée comme la prière qui doit être la leur, la prière que l’Eglise leur apprend à dire.

"... Enfin le Christ ou l’Eglise ont choisi les signes visibles employés par la liturgie pour signifier les réalités divines invisibles. Ainsi, non seulement lorsqu’on lit "ce qui a été écrit pour notre instruction" (Romains 15, 4), mais encore lorsque l’Eglise prie, chante ou agit, la foi des participants est nourrie, les âmes sont élevées vers Dieu pour lui rendre un hommage spirituel et recevoir sa grâce avec plus d’abondance." (Constitution sur la sainte liturgie n°33).

La foi est nourrie en toute action liturgique. Que ce soit quand nous entendons les paroles de la sainte Ecriture, que ce soit quand le prêtre prononce les prières, que ce soit quand l’assemblée tout entière chante ou répond, notre foi est nourrie par Dieu. La liturgie est un repas dans lequel nous recevons la vie qui est la vie de Dieu et qui est la vie tout court. Un de mes professeurs d’exégèse, au séminaire, ne disait jamais en célébrant la messe "la vie éternelle", mais "la Vie". Il avait un fort sentiment de ce que, distinguer trop strictement la vie éternelle de la vie tout court, c’est risquer de ne pas pouvoir comprendre que la vie que Dieu nous donne est faite pour être vie éternelle.

Pour expliciter ce que je viens de dire, je vais prendre encore une comparaison. Savez-vous ce qu’est une promesse de vente ? En droit, promesse vaut vente. La différence entre la promesse de vente et l’acte authentique, c’est qu’un certain nombre de conditions doivent être remplies pour que la promesse de vente soit réalisée. Mais ces conditions sont supposées devoir être remplies. Donc quand on signe la promesse de vente, c’est étant entendu que c’est "fait pour marcher" ; ce n’est pas une éventualité, c’est ce qui est prévu. Néanmoins si par malheur les embarras se mettent en travers, la promesse de vente tombe et c’est comme si elle n’avait pas été. Si ça marche, on fait un acte authentique, et dès lors, rétrospectivement, on peut dire que le moment de la vente n’était autre que le moment de la promesse de vente.

Eh bien j’oserai comparer la naissance et le baptême à une promesse de vente et à un acte authentique. La vie de l’être humain - c’est d’ailleurs dit dans la liturgie du baptême - est la vie que Dieu donne à l’homme ; et ce que Dieu donne, il ne veut pas que cela se perde. Dieu n’a pas fait la mort, il a fait toutes choses pour qu’elles demeurent. La vie que donne Dieu à l’enfant qui naît est promesse de vie éternelle. Pourtant, nous naissons en perdition, à cause de l’ennemi, menteur dès l’origine et homicide. Nous naissons sous son pouvoir, qui nous entraîne à pécher et ainsi à perdre la vie, en sorte que la promesse de vie qu’est notre naissance serait rendue vaine. C’est pourquoi il nous faut être arrachés au pouvoir des ténèbres par le baptême qui est nouvelle naissance, d’en-haut.

Nous ne sommes libérés de ce pouvoir que par le Christ, par le don de l’Esprit, par le salut du Christ. La vie qui nous est donnée au baptême est bien une autre vie que la vie que nous avons reçue à la naissance, parce qu’elle est la vie surnaturelle de Dieu lui-même. Mais elle est aussi le seul moyen d’accomplir la promesse de vie naturelle qu’est notre naissance. Ainsi, le moyen de nous arracher à la mort n’est autre que le don de l’adoption filiale par Dieu lui-même, ce qui est merveilleux au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer. Comme si la grâce du misérable, condamné au gibet, ne pouvait être accordée que par son élévation au rang et à la dignité de fils du roi. C’est bien ce qui nous arrive, en infiniment plus grand.

Et le prix de notre grâce, c’est la propre vie du Fils unique de Dieu. C’est ce que célèbre précisément le baptême, mais aussi l’Eucharistie, et toute autre liturgie. La nourriture que nous recevons dans la liturgie, qui est nourriture pour notre foi, est nourriture de notre vie. Mais le prix de cette nourriture, le prix de notre vie, c’est la vie du Christ.

Là encore, la comparaison avec le repas nous accompagne. N’est-il pas curieux que les êtres vivants ne puissent se nourrir qu’en détruisant la vie d’autres êtres ? Contrairement à la légende, le serpent ne se nourrit pas de poussière. Il y a dans l’acte de manger une agressivité radicale, qui certainement relève du statut humilié et asservi de la création. La création gémit dans les douleurs de l’enfantement. C’est pourquoi les écologistes qui prétendent justifier le fait que les bêtes se nourrissent d’autres bêtes "parce que c’est la nature", et ne pas justifier l’acte de l’homme qui poursuit la maîtrise de la nature aussi en détruisant des êtres, sont inconséquents.

Ce qui s’éclaire là, c’est que le Christ est mort pour nous sauver de la mort. Il a pris sur lui la mort due au péché. Il a pris sur lui la destruction qui est devenue la loi de la création dans son statut déchu. Il a pris sur lui cette mort pour nous en libérer. Dans l’acte de la communion, il y a aussi cette dimension. Les manières pieuses de rendre l’acte de manducation presque diaphane sont de fausses pistes. Celui qui ne mâche pas ma chair, dit le Christ en saint Jean, n’a pas la vie en lui. Symboliquement, cet acte de manducation signifie aussi que le Christ se fait notre nourriture de vie dans le statut où nous sommes, dans le cercle infernal où nous sommes, nous qui ne pouvons assurer notre vie que par la mort de l’autre. Quand nous communions, nous confessons que lui se fait nourriture pour nous afin que soit brisée la loi de la vie des uns aux dépens de la vie des autres. La dimension sacrificielle de l’eucharistie n’est pas concurrentielle de la dimension de repas. On en a parfois discuté de façon conflictuelle : sacrifice ou repas. Or, les deux sont la foi de l’Eglise, et les deux sont parfaitement cohérents. L’Eucharistie est le divin sacrifice du Christ, et c’est le repas dans lequel il se donne lui-même en nourriture pour notre vie.

Le début de la Constitution sur la sainte liturgie de Vatican II (N° 2) dit : "En effet, la liturgie par laquelle, surtout dans le divin sacrifice de l’Eucharistie, ’s’exerce l’oeuvre de notre rédemption’, contribue au plus haut point à ce que les fidèles, par leur vie, expriment et manifestent aux autres le mystère du Christ et la nature authentique de la véritable Eglise..."

A la messe, le Christ donne sa vie pour nous, il se donne en nourriture pour nous, afin que nous recevions la vie, et que nous soyons unis à lui, transformés en lui, et donc que nous soyons lui pour accomplir son oeuvre dans le monde. C’est pourquoi la messe est le but et le moyen de l’oeuvre du Christ et de la vie des hommes.

C’est le moyen parce que nous ne sommes encore ni tous là ni tout à fait là. Or, seulement quand Dieu sera tout en tous, ce sera le terme de l’oeuvre du Christ et de notre histoire. Alors nous serons, dans le Christ, parvenus à sa pleine stature. Dieu sera tout en tous, nous serons tous en lui. Cette expression se trouve commentée dans un thème théologique rare de la doctrine trinitaire, celui de la circumincession, mot qui désigne en quelque sorte la "façon d’être" de Dieu, un en trois personnes. Les trois personnes sont, de façon constante, le don de chacune aux deux autres. De même, de façon permanente, chaque personne se reçoit des autres ; cette deuxième affirmation étant insuffisante en soi dans la mesure où elle ne précise pas comment il se fait que seul le Père soit principe, origine, ce que les orthodoxes appellent la "monarchie du Père". On pourrait gloser en disant : chacun est nourriture de l’autre, mais en un sens parfait, où chacun est lui-même substantiellement ce dont l’autre tire sa substance. Cette situation, qui est celle de Dieu en lui-même, est celle qui nous est promise en lui. La communion, comme réalité expérimentée et pratiquée, en est le début.

Si on pense liturgie, à notre époque et sous nos latitudes, il est difficile de ne pas avoir présents à l’esprit les remous, les troubles, les conflits et les bouleversements qui nous ont agités, et qui n’ont pas tout à fait fini de nous agiter. Je reprends la Constitution sur la sainte liturgie, N° 1 : "Puisque le saint concile se propose de faire progresser la vie chrétienne de jour en jour chez les fidèles, de mieux adapter aux nécessités de notre époque celles des institutions qui sont sujettes à des changements, de favoriser tout ce qui peut contribuer à l’union de tous ceux qui croient au Christ, et de fortifier tout ce qui concourt à appeler tous les hommes dans le sein de l’Eglise, il estime qu’il lui revient à un titre particulier de veiller aussi à la restauration et au progrès de la liturgie."

Le saint concile a bien déclaré qu’il fallait restaurer la liturgie. Mais il n’a ni voulu ni provoqué les événements douloureux que nous avons vécu dans les années qui l’ont suivi. Ainsi, s’il fallait désigner un point qui a en quelque sorte cristallisé toutes les passions, n’est-ce pas la question de l’usage du latin dans la liturgie ? Or, il nous faut remarquer que, selon le texte adopté par les Pères conciliaires, il n’est pas du tout question d’abandonner le latin, au contraire :

N° 36 : "L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins."

N° 54 : "On pourra donner la place qui convient à la langue du pays, dans les messes célébrées avec un concours de peuple, surtout pour les lectures et la "prière commune", et, selon les conditions locales, aussi dans les parties qui reviennent au peuple, conformément à l’article 36 de la présente Constitution. On veillera cependant à ce que les fidèles puissent dire ou chanter ensemble en langue latine aussi les parties de l’ordinaire de la messe qui leur reviennent."

N° 63 : "Puisqu’assez souvent dans l’administration des sacrements et des sacramentaux l’emploi de la langue du pays peut être d’une grande utilité chez les peuples, on lui donnera une plus large place selon les règles qui suivent : ... conformément à l’article 36."

N° 101 : (il s’agit de la Liturgie des Heures) : "Selon la tradition séculaire du rite latin dans l’office divin, les clercs doivent garder la langue latine. Toutefois, pouvoir est donné à l’Ordinaire de concéder l’emploi d’une traduction en langue du pays, composée conformément à l’article 36, pour des cas individuels, aux clercs chez qui l’emploi de la langue latine est un empêchement grave à acquitter l’office divin comme il faut."

J’ajouterai l’article 116 : "L’Eglise reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales par ailleurs, doit occuper la première place."

Que se passe-t-il ? Ou bien l’on dit : "c’est codé, c’est de la langue de bois, cela ne veut rien" ; ce n’est pas satisfaisant. Ou bien l’on dit : "les Pères se sont trompés sur ce point-là" ; c’est tout à fait insatisfaisant. Ou bien l’on dit : "Ils avaient raison, il faut revenir systématiquement à l’usage du latin" ; cela fait fi de la direction prise et confirmée par l’Eglise depuis des années.

Y a-t-il une solution à notre embarras, une réponse à la question de la cohérence entre les écrits du Concile et la pratique actuelle de l’Eglise qui tienne debout ? Cela fait quand même des années que ce point est central dans une querelle dont on ne peut nier l’importance, et personne à ma connaissance n’a publié de réponse autorisée, précise et satisfaisante. Il n’est satisfaisant ni de dire : "Les Pères se sont trompés", ni de dire "Ils avaient raison, et on a tort d’en être venu là où on en est." Une réponse satisfaisante doit tenir compte et du fait que ce que les Pères conciliaire ont dit est sûrement vrai, et de ce que l’action de l’Eglise telle qu’elle s’est développée est sûrement juste.

Deux solutions m’apparaissent envisageables, que je vais formuler en pensant aux deux types d’arguments qu’on entend pour défendre le latin dans cette querelle. L’argument populaire est illustré par Brassens : "Sans le latin la messe nous embête, et ses vertus faiblissent." (Il ne dit pas "embête"). L’argument savant, c’est celui de ceux qui soutiennent que l’unité de la langue liturgique convient à l’universalité de l’Eglise et de ses rites. Quand on voyage, dit-on, dans un pays dont on ne connaît pas la langue, on est heureux de retrouver pourtant la messe en latin. Signe merveilleux de l’unité de l’Eglise et de son universalité.

Il est clair que, de ces deux arguments, le mauvais est l’argument populaire. L’argument savant au moins peut s’appuyer sur quelque chose de solide : "Le saint concile se propose de favoriser tout ce qui peut contribuer à l’union de tous ceux qui croient au Christ." (au N°1). L’argument est puissant et trouve des appuis dans les textes. En revanche, "sans le latin la messe ne marche plus", cela paraît un peu bête.

Dans tous les passages du texte qui traitent de la question de la langue liturgique, les phrases qui disent en substance : "Il faut garder le latin" ne font jamais l’objet de justifications par des raisons. L’argumentaire se réduit à l’idée : "Ce sera comme ça parce que c’est comme ça." En revanche, pour la promotion de l’usage de la langue commune, les raisons sont données, excellentes et de la plus haute importance : le bien des fidèles qui sont nourris et éduqués par la liturgie, et doivent donc pouvoir y participer activement et de façon compréhensive.

Donc, lorsque le concile dit : "Il fautgarderle latin", il ne donne pas de raison pour le faire. Si les Pères n’ont pas donné la raison de l’universalité, alors qu’on l’aurait pensée bonne, c’est qu’elle était mauvaise ; sinon il l’aurait donnée. Au demeurant, on peut se rendre compte de ce n’est pas une bonne raison. En effet, l’unité réalisée par la Pentecôte, ce n’est pas que tous entendent les merveilles de Dieu en hébreu, ni même en grec, encore moins en latin, mais chacun dans sa langue maternelle. Au contraire, les hommes qui construisaient la tour de Babel n’avaient qu’une seule langue ; et Dieu a brouillé leurs langages. L’Esprit Saint réalise la communion par l’accueil mutuel total dans la différence, non par l’uniformisation.

Alors si la bonne raison est mauvaise, est-ce que la mauvaise ne serait pas bonne ? Je le crois. C’est pour cela que les Pères ne l’ont pas donnée, parce que c’est quand même une mauvaise raison - bien qu’elle soit bonne -. La raison "populaire", c’est : "Sans le latin, la messe n’est plus la messe, il n’y a plus de mystère. Quand c’était le latin, on ne comprenait pas, c’était le mystère." Eh bien cette raison - qui est évidemment mauvaise -, je crois bien que c’est la bonne. Quand c’était le latin, on comprenait au moins qu’on ne comprenait pas. Mais avec le passage au français, beaucoup en ont "profité" pour ne plus comprendre qu’on ne comprend pas. Et ça c’est une catastrophe.

Le drame de ce qu’on a parfois appelé les égarements liturgiques, c’est d’avoir pensé : "C’est tout simple, il doit s’agir uniquement des choses de la vie ordinaire telle que la vit monsieur tout le monde." En d’autres termes, d’avoir oublié que le mystère est le mystère, qu’il faut y entrer avec humilité, avec patience, et avec persévérance. Et qu’il est insondable. En considération du mystère, les Pères ont deviné qu’à passer de façon brusque et mal maîtrisée à l’usage systématique de la langue du pays, il y avait un risque. Ce risque n’a pas toujours été conjuré.

Je ne cesse pas de penser que c’est une mauvaise raison parce que comprendre qu’on ne comprend pas, cela ne suffit pas : encore faut-il se mettre en devoir de comprendre et non invoquer "la foi du charbonnier". La foi veut comprendre, et la foi doit comprendre. Mais tout en accomplissant ce chemin de compréhension, la foi ne doit pas cesser de savoir qu’elle ne comprend pas, qu’elle a toujours à comprendre plus, et à nouveau. Et c’est la clé de la cohérence du texte de Vatican II, et de ces deux mouvements qui apparaissent au premier abord contraires, celui des Pères que l’on disait "traditionalistes" et celui de ceux que l’on disait "progressistes". Car ce sont des discussions et même des conflits véritables qui ont animé le Concile, et dont la trace est dans le texte. Mais la cohérence est celle du mystère, objet d’une perpétuelle avancée dans la connaissance de Dieu, une avancée qui n’aura pas de fin avant le dernier jour, ce jour où "nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu’il est". Voilà pourquoi les uns et les autres avaient raison ; voilà pourquoi grâce aux uns et aux autres le saint concile, de façon équilibrée, s’est soucié de la restauration et du progrès - ce mot de "progrès" qui encore plus étonnant que celui de "restauration" - du progrès de la liturgie.

Le Mystère qui est celui de Dieu est aussi le mystère de notre salut : Mysterium salutis. Ou plutôt, le mystère de Dieu venu jusqu’à nous s’est fait et révélé mystère de notre salut. Cette création "qui gémit dans les douleurs de l’enfantement" enfante par la puissance de l’Esprit le monde nouveau, libéré du mal, "où toute larme sera essuyée de tous les yeux, où la mort, le dernier ennemi, sera détruite". Il y a donc un progrès du mystère de notre salut dans l’histoire du monde.

C’est le mystère de l’Incarnation continuée. L’incarnation du Christ se poursuit en cela que, en son corps qui est l’Eglise, il s’incarne dans toute l’humanité, et par l’humanité, berger de la Création, dans toute la création. Et la liturgie, qui est la réalisation concrète - mais partielle - de l’union de tous les hommes entre eux et en Dieu - partielle mais représentant la totalité de l’Eglise répandue dans l’univers - est bien déjà le but. Et c’est pourquoi il y a sur terre l’écho de la liturgie céleste.

La liturgie céleste est en plénitude cette danse avec les anges qui est la béatitude de l’union avec Dieu. La liturgie terrestre se met à l’unisson de la liturgie céleste : notre liturgie, bien que de façon partielle et provisoire, est déjà unie à la liturgie céleste, c’est-à-dire à ce qui est le but final, la réalité éternelle de Dieu. Voilà pourquoi lorsque l’Eglise célèbre, elle accomplit "sur la terre comme au ciel". La liturgie, c’est cela : c’est "sur la terre comme au ciel". Et c’est pourquoi - puisque la volonté de Dieu est que tous les hommes soient sauvés, puisque la volonté de Dieu est de transformer le monde, de faire que ce monde accouche d’un monde nouveau, transfiguré, qui ne passera pas - lorsque nous célébrons, nous sommes exaucés par Dieu dans notre prière :

QUE TA VOLONTE SOIT FAITE SUR LA TERRE COMME AU CIEL.


REPONSE A QUELQUES QUESTIONS

Le jeûne ?

Le jeûne, comme pratique universelle, est associé au deuil. Symboliquement, celui qui jeûne renonce à sa vie. Jeûner, c’est ne plus se nourrir, c’est renoncer à sa vie. "Puisqu’il est mort, je renonce aussi à la vie" semble dire celui qui jeûne. Pourquoi ? D’abord parce qu’il faut "apaiser le mort". Le mort est dangereux, l’esprit du mort est un danger : en particulier, le premier risque, c’est que le mort soit jaloux que nous continuions à vivre. Si nous continuons à manger normalement, il va venir nous empêcher d’en profiter. On arrête de manger, et on dit : "Nous aussi, on est morts". Alors le mort est en paix, et on recommence à manger. Symétriquement, on apporte de la nourriture aux morts. D’un côté, on apaise les morts en cessant de manger, de l’autre en leur donnant de la nourriture. Jamais les hommes n’ont cru que les morts mangeaient ce qu’on leur apportait. Ce sont des conduites symboliques. Dans l’Evangile, le Christ ne parle guère en faveur du jeûne comme pratique, et lorsqu’il se défend de l’étonnement : "Pourquoi est-ce que les disciples de Jean-Baptiste jeûnent, et pas tes disciples ?", il répond : "Comment pourraient-ils jeûner quand l’époux est avec eux ? Mais lorsque l’époux leur sera enlevé, ils jeûneront." Il associe le jeûne à la pratique du deuil.

Ils jeûneront parce qu’ils n’auront plus la nourriture spirituelle ?

Interprétation intéressante. Le thème du Samedi Saint est l’absence de Dieu. Ce thème est aussi celui de la tempête apaisée. L’absence de Dieu, donc le déchaînement des forces du mal. Cette interprétation est à rapprocher d’une des rares paroles positives du Christ sur le jeûne qui est : "Cette espèce-là ne peut être chassée que par la prière et le jeûne." Associer le jeûne à cette expérience de l’absence de Dieu - qu’on peut rapprocher aussi de la phrase : "Pourquoi m’as-tu abandonné ?" - est sans doute une excellente piste chrétienne, une autre ligne que le jeûne rituel - comportement religieux universel de l’homme, qui est souvent une manifestation populaire, artificielle et bruyante, sous couleur de cérémonie d’expiation -. C’est associer le jeûne au combat chrétien, qui est le combat contre les forces du mal déchaînées, de telle sorte qu’on a, pour ainsi dire, l’expérience de l’absence de Dieu au plus fort de ce combat, alors même qu’on est associé plus étroitement au Christ.

Le latin ?

Ce qui est bien, c’est l’usage de la langue commune pour la liturgie, de la langue que l’on parle, que l’on connaît. Ce qui est bien, c’est d’entrer dans l’écoute des prières qui sont dites dans cette langue, sans se cacher que l’on ne comprend pas tout, tout à fait ; sans oublier qu’il y a une démarche, toujours recommencée, de reconnaissance de cette parole comme étrangère, et d’entrée dans une pensée qui n’est pas la nôtre. "Mes pensées ne sont pas vos pensées", dit le Seigneur. Lorsque nous disons de la Bible "ce sont nos pensées", nous nous trompons. Ce ne sont pas nos pensées. C’est la pensée du Seigneur dans laquelle nous avons à entrer et qui nous est étrangère d’abord parce que nous nous sommes faits étrangers à Dieu, que nous nous sommes faits les ennemis de Dieu. Il s’agit là aussi de la question des "formulaires de prière" que l’on oppose aux prières personnalisées. Ce qui est fondamental, c’est que nous recevions la prière de l’Eglise telle qu’elle est formulée, décidée, instaurée par l’Eglise. De même que nous recevons la Bible telle qu’elle est canonisée et reconnue comme parole de Dieu et que nous ne la réécrivons pas, de même la prière de l’Eglise, nous la recevons comme un dépôt, qui se présente à nous avec un certain caractère de parole de Dieu. La liturgie, c’est cela. On constate l’effacement des psaumes de la liturgie, alors que les psaumes sont essentiels dans la prière de l’Eglise, toujours et partout, depuis les débuts ; et avant les débuts, puisque c’était la prière d’Israël. Pourquoi ne prie-t-on plus les psaumes ? Peut-être parce qu’ils n’étaient que rabâchés en latin par une cohorte de clercs dont beaucoup étaient devenus étrangers à la langue dans laquelle ils priaient, langue ignorée par le peuple.

Lorsque nous sommes nourris et pétris des mots de la Tradition et des mots de l’Eglise, alors nous devenons des priants. Une longue pratique est nécessaire, une pratique docile, confiante, assidue. Et tous les grands priants de l’histoire, Notre Seigneur Jésus Christ en tête, ont docilement repris les prières de la liturgie. Je suis bien conscient en disant cela, d’aller contre certaines idées reçues, dites modernes. Mais je vais certainement pas contre la volonté des Pères conciliaires : ni ceux qu’on déclare intégristes, ni même ceux qu’on déclare progressistes n’ont jamais voulu qu’on abandonne l’école de la prière qu’est la liturgie, pour la remplacer par des manifestations spontanées en ordre dispersé. C’est un thème "moderne" de valoriser la prière personnalisée, avec ses propres mots, selon sa propre humeur du moment ; de dire que cela, c’est la vraie prière, tandis que rabâcher les formules, ce n’est pas la vraie prière. Ce thème est erroné, parce qu’il méconnaît la nécessité d’entrer de tout son coeur dans les formulaires en question. La liturgie, laissez-vous faire ! Laissons-nous pétrir, laissons-nous façonner. Naturellement, cela n’interdit pas la prière personnalisée, au contraire, cela nous la permet, cela nous qualifie pour prier en tout temps et de toutes les façons dans notre vie personnelle.

La louange ?

La louange, en hébreu Tephila, c’était la façon dont on dénommait les psaumes, voire la prière tout simplement. C’est très intéressant que ce soit le mot choisi par la tradition la plus haute pour désigner l’ensemble de la prière, parce que les psaumes sont tout de même pleins de supplications, voire de protestations, sans compter les imprécations. Et pourtant le mot choisi pour désigner l’ensemble de la prière, c’est louange. Parce que, lorsqu’ "Il sera tout en tous, et que toute larme aura été essuyée de tous les yeux", il n’y aura plus ni supplications, ni protestations, mais seulement la louange. La louange est un mot fort juste pour désigner la prière dans ce qu’elle doit être toujours d’abord, parce que c’est ce qu’elle sera seulement finalement. Le mot liturgie désigne les événements de prières qui sont canoniques, qui sont cette école de toute la prière de l’Eglise. La prière de tous les chrétiens. La liturgie, c’est cette prière de l’Eglise qui est façonnée par l’usage, qui est vérifiée par les autorités compétentes, qui est pratiquée avec docilité et amour par le peuple, de telle sorte que nous vivions ensemble la danse avec les anges, et que nous soyons constitués capables de prier dans toutes les circonstances, et de toutes les façons.

Où le Seigneur a-t-il emprunté sa propre louange ? Il l’a empruntée au berceau juif, et ça c’est prolongé. N’empêche que dans les premières Eglises, ni le Christ ni les apôtres n’ont parlé de la prééminence d’une langue sur une autre. Au contraire, les Eglises avaient leur liberté d’expression . Et aujourd’hui ce sera de plus en plus la vérité. Si on ne veut pas que les jeunes désertent nos églises, il faudra bien qu’ils émettent leurs louanges sur les notes et avec les instruments qui leur vont au coeur. Souvent l’universalité s’oppose à la compréhension.

Ce que vous dites n’est certes pas contraire à la pensée des Pères conciliaires.

Des communautés sur réseau informatique ? Des messes virtuelles ? Les médias ?

On ne peut pas recevoir le sacrement de pénitence et de réconciliation par téléphone. Pourquoi ? Parce ce qu’il faut la possibilité d’un contact physique. C’est d’autant plus curieux qu’on a fait les confessionnaux pour éviter les contacts physiques. Mais c’était de la prudence, étant donné les moeurs du temps... Au-delà de l’anecdote, le point capital, c’est la réalité corporelle, et la nécessité que nous ayons des assemblées physiques. Il y a une illusion tenace sur la nature des médias. Ils sont beaucoup plus des illusions de communication que de véritables communications. Nous méconnaissons la nécessité de la rencontre physique, de la proximité des corps pour la communication. Nous confessons l’incarnation du Christ, et la Résurrection des corps pour la vie éternelle.


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