Université de Quartier

La tradition a probablement raison

8 juin 1995
1995.
 

"Est-ce que vous êtes d’accord avec ce que dit le pape ?"

"Est-ce que Mgr Gaillot a raison ?"

En réalité ces questions, ainsi formulées, supposent déjà que l’on s’est rendu incapable de comprendre ce qui est en jeu. Cela explique pourquoi ces problèmes, qui envahissent parfois le champ des média, ne semblent pas réellement faire l’objet d’une réflexion. Il s’y produit du bruit et des altercations, mais pas réflexion. Cela explique aussi pourquoi l’Eglise est impuissante à se faire comprendre. Certains disent : "Mais l’Eglise devrait prendre les devants et expliquer sa position." Elle le fait, mais personne ne l’entend. Non que ces explications soient censurées : la parole officielle, réfléchie, exposée de l’Eglise passe réellement à la télévision, à la radio et dans les journaux... Mais personne ne l’entend.

Par exemple, récemment, un jeune homme "de bonne famille" me demandait : "Mgr Gaillot, on l’a bien envoyé en exil dans une île ? Une île qui a un nom bizarre..." J’avoue que j’étais un peu atterré. Bien entendu, vous avez compris que c’était une extrêmement mauvaise compréhension du fait que Mgr Gaillot a été démis de son siège d’Evreux et gratifié du titre d’un évêché in partibus.

Ce qui est effrayant dans cette question, c’est certes l’ignorance crasse qu’elle trahit, mais c’est surtout la dérive qu’elle suppose. Si les jeunes gens issus de familles chrétiennes et élevés dans l’enseignement catholique sont à ce point enfoncés dans l’incompréhension des événements relatifs à la vie de l’Eglise, que doit-il en être des autres ?

L’information exacte et complète sur la nouvelle situation de Mgr Gaillot, sur ce que signifie son titre in partibus par rapport à l’histoire de l’Eglise et à la réalité de l’épiscopat, a été donnée dans les médias ; je l’ai même entendue à la télévision aux heures de grande écoute sur la chaîne la plus populaire. Mais, je le répète, on ne l’entend pas.

Lors de la même rencontre de famille, le jour où l’ai entendu cette question effarante, il y avait, parmi ceux qui étaient là, les grands-pères de ce garçon : bien entendu, des gens "très bien", qui étaient allés à la messe toute leur vie, et y allaient encore. Or, la conversation se poursuivant, j’en viens à parler de diacres. L’un des grands-pères me demande : "Les diacres ? Ah oui, ce sont les civils qui vous assistent ?..."Vous le savez, le diaconat fait partie du sacrement de l’ordre, dont les trois degrés sont : le diaconat, le presbytérat et l’épiscopat. Cet homme, qui manifestait une si médiocre connaissance de la réalité du diaconat, avait fait ses études à une époque où "on apprenait quelque chose au catéchisme". Il y a soixante-dix ans, dans les "bonnes institutions", on ne manquait pas d’ambition : on enseignait aux enfants de véritables petits traités de théologie. Et cet homme-là n’avait pas manqué d’instruction religieuse. Pourtant, aujourd’hui, il se montre presque aussi ignorant que n’importe qui.

En commençant cet exposé, je formulais la question : "Est-ce que vous êtes d’accord avec ce que dit le Pape ?", et je disais qu’elle comportait en elle-même l’impossibilité de comprendre ce dont il s’agit. Je m’explique. Si je vous disais : "Est-ce que vous êtes d’accord avec ce que dit Durand ?", cela vous laisserait perplexe, parce que vous ne voyez pas à quel Durand je fais référence, et encore moins ce que peuvent être ses idées et opinions. Vous attendriez donc, avant de risquer une réponse, que je vous expose les idées de Durand, ses positions particulières sur un sujet précis. Mais "le pape", ce n’est pas "Durand". Nommer "le pape", c’est introduire une référence à une réalité qui a une pertinence dans le monde dans lequel nous vivons, que l’on soit catholique, protestant, juif, musulman, vaudou, marxiste-léniniste, anarchiste, rappeur ou quoi que ce soit d’autre, le pape fait partie du monde auquel on appartient, il fait partie de ce monde comme une autorité connue. Cette autorité, on est nécessairement situé par rapport à elle d’une façon ou d’une autre. Et avant même d’être situé par rapport à cette autorité de façon subjective, on l’est de façon objective : par exemple, si vous êtes catholiques, pratiquants et français, vous avez une certaine relation objective commune avec cette autorité. Mais en outre, donc, vous avez une relation subjective à cette autorité comme autorité. C’est pourquoi, si l’on vous posait la question : "Reconnaissez-vous l’autorité du pape ?", on vous interrogerait de façon pertinente, à condition d’abord qu’on vous laisse une certaine latitude pour répondre de façon circonstanciée, et ensuite que l’on ne choisisse pas d’ignorer systématiquement que la relation objective à l’autorité précède la relation subjective. En particulier, si vous êtes catholique, vous ne pouvez tout simplement pas ne pas reconnaître l’autorité du pape. Si vous ne la reconnaissez pas du tout, vous n’êtes pas catholique. En revanche, donc, si vous n’êtes pas catholique, votre relation à l’autorité du pape sera forcément marquée a priori d’une non-reconnaissance, quelle que soit la possible admiration que vous éprouveriez pour l’homme qui est le pape.

Le fait même qu’il y a des autorités, et que le rapport qui lie les personnes à ces autorités est constitutif de leur identité est ignoré a priori par la question : "Etes- vous d’accord avec ce que dit le pape ?" Bien plus. Imaginez un dialogue à la télévision. La personne interrogée, à la question "Reconnaissez-vous l’autorité du pape ?" répond "Je suis catholique." Si elle se contente de cette réponse, il sera évident pour le présentateur et pour le public, dans le climat qui est celui des débats télévisés, que cette personne se disqualifie comme interlocuteur. On estimera que cette personne n’accepte pas le débat.

On fait comme s’il n’y avait pas d’autorité. C’est la règle du jeu non écrite de ce que l’on appelle le débat public aujourd’hui. Comme si chaque personne était sa propre autorité. Comme si l’on ne dépendait de personne au monde. Or cette règle du jeu est tout simplement la négation de la réalité. Certes on peut dans certains cas, pour des raisons tout à fait légitimes, faire abstraction d’une partie de la réalité. Par exemple, pour commencer à écrire les lois de la mécanique et à en comprendre le fonctionnement, on fait abstraction du frottement : on considère les frottements nuls ou, plus exactement, négligeables. C’est une démarche raisonnable de l’esprit parce que la réalité que l’on veut décrire peut effectivement être considérée indépendamment des frottements.

Mais le débat, la réflexion, sont-ils pensables sans les instances de l’autorité et de la tradition en général ? Non, en réalité. Et le fait de supposer le contraire est justement l’erreur systématique de "notre époque moderne", erreur qui nous maintient dans une espèce de schizophrénie. Cette erreur systématique, c’est de penser que "la tradition" et "l’autorité" relèverait d’un autre ordre de choses que la raison, le raisonnement, la réflexion, la discussion, le débat. Ainsi, non seulement on pourrait faire abstraction de toute tradition et autorité dans la discussion, mais même il faudrait n’en tenir aucun compte ; l’autorité et la tradition ne seraient pas seulement un autre ordre de choses que la raison ou que la compréhension mais elles lui seraient contraires, les considérations d’autorité et de tradition seraient de nature à empêcher la compréhension et l’intelligence des choses. D’ailleurs, l’expression : "C’est un argument d’autorité" ne signifie-t-elle pas dans le langage ordinaire : "C’est un argument non recevable, ce n’est pas un argument" ?

Cette illusion que la raison aurait à se libérer de la tradition et de l’autorité pour devenir pleinement elle-même, c’est le modernisme. Et cette illusion nous est chevillée au corps, au travers même de toutes les nuances du spectre des idées politiques. J’appellerais volontiers "esprit de gauche" l’attitude qui consiste à refuser l’argument de tradition et d’autorité au nom de l’argument de raison. Mais j’appellerais aussi "réaction de droite" l’attitude qui consiste à repousser l’esprit de gauche au nom d’une tradition et d’une autorité que l’on concevrait comme autre chose qu’une dimension de l’intelligence. Alors, la réaction de droite est le refus de la raison ; et, tenir à l’autorité et à la tradition en refusant la raison, c’est pire encore que refuser l’autorité et la tradition au nom de la raison. C’est tout aussi hémiplégique mais, en plus, c’est vraiment stupide. Il faut se rappeler aussi que, dans l’histoire récente, cette attitude qui pensait honorer la raison en disqualifiant la tradition et l’autorité fut adoptée systématiquement par les gens qui se sont appelés les "libéraux". Ce sont eux qui se sont mis au fond, puis à gauche de l’Assemblée, en signe d’opposition à une majorité qu’ils taxaient de conservatisme. Le libéralisme est une idéologie qui relève de l’esprit de gauche avant de pencher vers la réaction de droite.

Il nous est impossible de comprendre quoi que ce soit si nous n’admettons pas d’abord un certain nombre de données ; nous les admettons parce qu’elles nous viennent d’une autorité, parce qu’elles sont établies dans la tradition. Aucun savant - puisque le modèle qui prédomine dans l’illusion moderniste est le modèle scientifique, comme si la science était la raison pure, par opposition à la tradition et à l’autorité, qui seraient irrationnelles ou antirationnelles - aucun scientifique ne peut ni n’a jamais pu produire une théorie autrement qu’en partant de travaux "faisant autorité", en s’inscrivant, au moins en partie, dans le fil d’une tradition bien établie.

On peut se demander comment, dans l’histoire, les hommes en sont venus à cette idée, tellement déraisonnable, que les arguments de tradition et d’autorité devraient être refusés au nom de l’argument de raison. Comment a-t-on pu en venir là alors qu’il suffit de réfléchir cinq minutes pour reconnaître que cette illusion de la raison est un délire ?

On pourrait peut-être montrer que cette idée est née dans le monde occidental chrétien, progressivement, à partir de l’apparition et du développement, dans les trois premiers siècles du deuxième millénaire de notre ère, de catégories sociales nouvelles, les "bourgeois" et les "maçons" tout particulièrement, dont la compétence professionnelle était décisive dans les mouvements économiques et politiques de leur époque ; une compétence, donc, qui était suffisante pour leur conférer une identité professionnelle, alors que justement ils se trouvaient en butte aux autorités et aux traditions qui prétendaient leur imposer leurs lois en même temps qu’une certaine identité nationale et religieuse. Or ces hommes n’étaient pas tous chrétiens loin de là, contrairement à l’idée mythique d’une "chrétienté" médiévale dont nous serions les héritiers lointains ; il n’y a jamais eu de chrétienté au sens d’une société médiévale faite de chrétiens. Ces hommes, donc n’étaient pas plus chrétiens que les autres ; mais ils étaient tout aussi soumis que les autres à la tutelle de l’Eglise - ou plutôt des autorités ecclésiastiques -, et cela de façon de plus en plus pressante à mesure qu’au cours de ces mêmes XIème, XIIème et XIIIème siècles, le pape prenait le dessus sur l’empereur. Ces gens-là, donc, vivaient la contrainte des autorités et de la tradition avec une répugnance particulière dans la mesure où elle était sans rapport de nécessité avec leur existence indépendante, et sans rapport d’affinité avec leur culture pragmatique, cette culture qui pour être nouvelle et sommaire n’en jouissait pas moins du prestige de la réussite matérielle la plus éclatante. C’est pourquoi ils en sont venus à se penser eux-mêmes comme des personnes dont la qualité raisonnable et autonome devait, pour s’épanouir, s’opposer à la tradition et à l’autorité établie. Et s’ils ont pu concevoir cette idée extrêmement ambitieuse et novatrice, c’est précisément parce qu’elle était présente d’une certaine manière dans la doctrine chrétienne qui dominait, comme "idéologie", les temps de leur apparition.

Considérons, en effet, ce que j’appellerai la "situation universelle", celle des hommes de tous les temps et de toutes les cultures : que faisons nous tous, chaque jour, depuis les âges préhistoriques jusqu’à aujourd’hui ? Nous faisons tout le temps "ce que l’on fait", et nous pensons tout le temps "ce que l’on pense".

Nous faisons tout le temps ce que l’on fait, c’est-à-dire les gestes habituels, réflexes, mécaniques, automatiques. Pensez à votre journée depuis ce matin. Vous vous êtes levés, vous avez éteint votre réveil, vous vous êtes douchés, vous vous êtes rasés ou maquillées etc. ; depuis ce matin, vous avez essentiellement fait, dans votre journée, les gestes que vous avez l’habitude de faire. La plupart des situations auxquelles vous avez été confrontés et auxquelles vous avez réagi aujourd’hui sont des situations que vous rencontrez tous les jours et que vous avez traitées de la même manière que tous les jours.

Même lorsque nous rencontrons une personne que nous ne connaissons pas du tout - situation, donc, bien nouvelle - nous entreprenons notre relation avec elle conformément à des procédures bien établies et spécifiées en fonction du rôle social, professionnel ou familial et de l’apparence de chacun de nous, en fonction de l’heure, des circonstances etc. Non seulement nous faisons essentiellement dans notre journée ce que nous faisons toujours d’habitude mécaniquement, mais encore nous avons des procédures toutes prêtes pour traiter toute situation nouvelle ; et nous craignons surtout d’être pris au dépourvu.

Est-ce que vous avez réfléchi vraiment aujourd’hui ? Demandez vous combien de fois vous avez vraiment réfléchi depuis ce matin. Et je ne parle pas seulement des petites choses de la vie quotidienne, privée ou professionnelle : dimanche, nous allons voter ; combien de personnes auront vraiment réfléchi à leur vote, à votre avis ? Là encore on fait surtout "comme on fait toujours", et l’on pense "comme on a toujours pensé".

"Tout le monde sait très bien que les ouvriers sont sales et voleurs" : il n’y a guère que soixante-dix ans, c’était une banalité qui avait cours dans les salons bourgeois. Il y a seulement deux générations, l’antisémitisme était une passion partagée par la grande majorité des citoyens dans les pays de la vieille Europe ; et l’on écrivait force traités "scientifiques" sur l’inégalité des races. Si le climat en la matière a quelque peu changé, ce n’est que "grâce" aux effroyables tragédies que ces stupides et criminelles idées reçues ont puissamment contribué à provoquer.

Nous faisons ce que l’on fait toujours, nous pensons ce que l’on pense toujours. Cela a toujours été vrai, c’est vrai encore pour nous. Quand est-ce que nous réfléchissons vraiment ? Seulement lorsque nous y sommes contraints, c’est-à-dire quand nos habitudes et nos procédures sont prises en défaut. Autant dire que c’est un événement rarissime dans notre société qui bénéficie, grâce à Dieu, de beaucoup de sécurité et de prospérité.

A part le cas où nos habitudes sont mises en défaut, il est vrai que nous pouvons commencer à réfléchir aussi à cause d’une initiative innovatrice. Bien que nos procédures ne soient pas dépassées, nous prenons les devants, et nous reconnaissons qu’il y a un problème ou qu’il y aurait moyen de faire mieux. Mais n’est-ce pas là un cas encore plus rare que le précédent ? Du moins en dehors d’un cadre strictement professionnel et stimulé par la nécessité économique ? Nous ne bougeons guère quand nous ne sommes pas obligés de le faire. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous sommes faits comme ça.

Si nous sommes droitiers - ce qui est le cas de la majorité d’entre nous -, bien que nous disposions de nos deux mains nous accomplissons la plupart des actes ordinaires de notre vie uniquement ou essentiellement de la main droite. De même, bien que nous disposions des considérations de tradition et de raison, nous nous contentons ordinairement de la tradition. La tradition, c’est : "Je vais faire comme ça, parce que c’est comme ça qu’on fait." Et c’est ainsi que nous traitons presque tout, non sans l’appui "de la main gauche", parce que de toute façon, toute opération de l’esprit, même "automatique", est constamment accompagnée de plus ou moins près par la raison.

La situation naturelle de l’homme est de se rendre ordinairement à l’argument de la tradition et de n’avoir recours qu’à l’occasion aux arguments de la raison. Ce qui nous constitue comme des "conservateurs". L’homme est conservateur. L’homme qui n’est pas conservateur, c’est un fou. Nous sommes conservateurs, parce que nous avons pour but essentiel de nous conserver nous-mêmes. Celui qui n’a plus du tout ce but-là disparaît rapidement. En ce sens, presque tous les gens qui se situent politiquement à gauche sont des conservateurs comme tout le monde. Ils ont comme but premier de se conserver eux-mêmes ; et d’ailleurs aussi leur parti, leur cellule, leurs positions, leurs avantages...

Lors donc que survient un événement qui bouleverse vraiment la situation établie dans le corps social, ce dernier n’a de cesse que d’avoir institué le changement, de l’avoir récupéré dans les catégories de la tradition et de l’autorité. Lors d’un coup d’Etat, celui qui prend le pouvoir est un usurpateur ; mais une fois qu’il l’a bien pris, il devient le successeur de celui qu’il a renversé. Dans la suite de l’histoire, que peuvent signifier les discussions sur la légitimité de celui qui s’est ainsi imposé, en l’absence de référence absolue ? Au regard d’une postérité qui a pris ses distances par rapport au bruit et à la fureur du passé, il y a seulement le fait de la succession des régimes et des hommes forts. Dans cette situation - que je qualifie d’universelle -, il n’y a pas de véritable critique de la tradition ou de l’autorité. Il y a bien une mise à l’épreuve de la tradition, il y a bien une lutte pour le pouvoir, mais il n’y a pas de critique. Mais le Christ a introduit l’idée et la possibilité d’une véritable critique de la tradition et de l’autorité.

"Usez de votre raison !" nous dit-il en quelque sorte, "Vous êtes atrophiés de la raison !" Le Christ est le Verbe incarné, le Logos, en grec. Logos, cela signifie parole, raison. Mais les controverses dans lesquelles Jésus affronte les pharisiens ne sont pas du tout un combat contre la tradition, qui serait représentée nécessairement par des gens bornés. Bien au contraire, Jésus a affaire à des gens intelligents et instruits qui ont beaucoup réfléchi. C’est pourquoi ses rapports avec eux sont d’abords marqués par une sorte de confraternité, et par une admiration réciproque certaine, que les évangiles ne manquent pas de marquer - surtout, il est vrai, dans le sens où Jésus étonne les pharisiens par ses réponses -. Ce sont discussions d’hommes qui ne veulent pas démissionner de leur raison. Mais, et c’est pourquoi le péché des pharisiens est spécifiquement grave, les adversaires de Jésus refusent de se rendre à la logique de la juste et claire interprétation de l’Ecriture qui leur est présentée - et qu’au fond ils comprennent et reconnaissent -, parce qu’ils en refusent les conséquences inévitables. C’est pourquoi ils s’en tiennent à une tradition qui n’est qu’humaine, et qu’ils refusent de critiquer à l’aune de la Parole de Dieu. Nous ne sommes pas sans péché de démission de la raison lorsque nous devrions critiquer une tradition ou une autorité et que nous ne le faisons pas parce que nous ne voulons pas assumer les risques et les conséquences de la critique.

Le Christ dit aux pharisiens (Marc 7,8-9) : "Vous avez annulé le commandement de Dieu au nom de la tradition des hommes. Vous repoussez bel et bien le commandement de Dieu pour garder votre tradition." Comprenez que cette critique qu’il fait aux pharisiens porte de façon plus lourde sur eux parce qu’eux justement ne devraient pas tomber dans le péché commun, universel, de "traditionalisme". Le péché est commun, c’est ce que font tous les hommes : repousser le commandement de Dieu pour garder leurs traditions. C’est ce que font les païens. Mais les pharisiens, eux, et les scribes, ne devaient pas le faire, puisqu’ils enseignaient dans la chaire de Moïse, puisqu’ils avaient en charge cette parole qui justement nous appelle à risquer de nous perdre au nom de la vérité.

Pourquoi penchons-nous du côté de la tradition et de l’autorité ? Nous penchons ainsi en raison de notre nature humaine, de notre faiblesse ; et cela n’est pas péché, cela n’est pas le mal. Mais nous tombons dans l’enfermement de la tradition et de l’autorité lorsque, alors que nous devrions - au nom de la raison et de la vérité -, prendre le risque d’en sortir, nous ne le prenons pas parce que nous préférons notre propre conservation. Le péché n’est pas de vouloir se conserver - cela est au contraire tout à fait juste et bon humainement -, le péché, c’est de vouloir garder sa vie au prix de la vérité.

Ainsi le Christ introduit parmi les hommes cette idée - qu’en un certain sens on peut appeler révolutionnaire - que l’argument de raison ne doit pas être un pis-aller, auquel on se rend quand on ne peut pas faire autrement, mais qu’il doit devenir premier. Parce que, tandis que le postulat - bien entendu inconscient -, du traditionalisme universel est : "le monde est ce il doit être", Jésus nous révèle que non, le monde n’est pas ce il doit être, mais qu’il doit être renouvelé et transformé par la puissance et la grâce du Logos divin.

Ce qui devient alors premier, ce n’est plus de se conserver, mais bien de s’engager dans l’avènement du monde tel qu’il doit être. Il y a là un renversement de poids. Mais, - je l’ai suffisamment souligné dans notre rencontre La domination n’est pas le mal -, s’agissant de la doctrine du Christ, ce renversement n’est absolument pas un écrasement, une disqualification de la tradition en général. Ce monde a été créé bon et, tel qu’il est, il faut d’abord voir en lui sa bonté initiale. Contrairement à ce qu’on entend dire quelquefois, le petit enfant qui n’est pas baptisé n’est pas "un diable", c’est un être créé à l’image de Dieu, que Dieu cherche avec amour, et qui est certes sous la servitude du péché et du Mauvais, mais qu’il s’agit de délivrer. Donc ce monde, tel qu’il est, est d’abord le monde que Dieu aime, le monde qu’il a tant aimé qu’il lui a envoyé son Fils, son Unique.

Mais le monde n’est pas ce qu’il doit être. Ainsi, dans la doctrine du Christ il y a bien une idée révolutionnaire, "anti-traditionaliste" ; toutefois, l’opération qui consiste à prendre cette idée pour lui faire passer le bon sens donne ce que j’ai appelé le modernisme, dont nos sommes victimes. L’idée juste est qu’il faut recevoir pleinement, tout le temps, et même d’abord l’argument de raison. "D’abord" n’est pas à prendre en un sens chronologique - nous restons des hommes, vivant fondamentalement sur l’argument d’autorité et de tradition -, mais au sens où l’argument de raison doit être premier dans le champ de notre conscience. Cette idée, poussé à sa ruine, devient : "au nom de l’argument de raison, il faut repousser a priori l’argument d’autorité et de tradition".

Cette idée fausse est donc, en quelque sorte, une hérésie du christianisme. Une hérésie qui naît dans un monde informé par la doctrine chrétienne, mais aussi marqué par une confusion qui est à rapprocher de la doctrine de l’Islam, selon laquelle il ne s’agit pas de convertir tous les hommes, mais de les soumettre tous à la loi religieuse. Dans une certaine mesure, les chrétiens des XIème, XIIème et XIIIème siècles, et ceux des époques suivantes jusqu’à des temps récents, ont un peu mis cette confusion doctrinale en pratique. Ils ont fait ce monde qui, bien que soumis à la loi de l’Eglise, n’était pas chrétien, et constituait donc une sorte de poudrière spirituelle.

Nous sommes si profondément marqués par le modernisme que je me demande quand, comment, voire si nous pourrons en sortir. Réintégrer de façon raisonnable le sens de l’autorité et de la tradition est quelque chose qui supposera, pour nos sociétés occidentales "modernes", une conversion profonde. Le pire à craindre, c’est que nous continuions à osciller entre les divers délires que peuvent inspirer l’esprit de gauche et la réaction de droite, et qui ont fait boiter le XXème siècle de massacres en tragédies.

Mais, trêve de pessimisme, revenons-en plutôt à la question que je vous posais - rhétoriquement - au début de cet exposé : "Etes d’accord avec ce que dit le pape ?" Je vous ai dit comment cette formulation cachait la question première de la reconnaissance du fait de la tradition et de l’autorité, de la situation où nous sommes par rapport aux autorités et traditions. De même, la question : "Est-ce que Mgr Gaillot a raison ?" occulte tout ce qui serait important et intéressant à comprendre dans "l’affaire", c’est-à-dire ce qu’est un évêque, ce qu’est un diocèse in partibus, ce qu’est qu’une charge pastorale, comment fonctionne l’autorité dans l’Eglise et pourquoi, etc. Si nous ne faisons pas l’effort de comprendre tout cela, c’est largement parce que nous en sommes empêchés par notre préjugé moderniste... ou par notre mentalité du genre "réaction de droite". En effet, les réactions du type : "Mgr Gaillot a forcément tort puisqu’il est contre le pape" et "le pape a forcément raison puisqu’il est le pape", participent de l’erreur fondamentale qui consiste à méconnaître l’argument de tradition, et l’aggrave en refusant de surcroît les arguments de raison. Rien n’est pire que la gauche, sinon la droite. La seule façon de rentrer dans une véritable intelligence des choses, c’est de prendre en considération raisonnablement pour elles-mêmes la question de la tradition et la question de l’autorité.

Si je devais maintenant répondre de façon personnelle, malgré sa mauvaise formulation, à la question : "Est-ce que vous êtes d’accord avec ce que dit le pape ?", je dirai : "En tout cas, j’aime beaucoup ce que dit le pape." Bien entendu, en réalité, je ne commencerais pas par une telle réponse, je commencerais par préciser ma situation religieuse personnelle, et la façon dont je m’inscris, comme catholique, comme prêtre et comme pasteur, dans un certain rapport de reconnaissance à l’autorité du pape. Je le répète, il faut prendre en considération la question de la tradition et de l’autorité pour elle-même, faute de quoi l’on se rend finalement incapable même de raisonner. Par exemple, certains diront que non, ils ne sont pas d’accord, tout simplement, parce qu’ils sont eux-mêmes structurés par une tradition et une autorité qui se posent comme contraires au pape. Ainsi, en réalité, c’est selon le principe de l’autorité et de la tradition qu’ils s’opposent à ce que dit le pape, mais de façon totalement inconsciente. La confusion est à son comble. En revanche, une fois qu’on s’est situé correctement par rapport à l’autorité et à la tradition, on peut entrer dans la jouissance de la tradition et de l’autorité avec cette liberté qui permet d’en être réellement informé, formé, et éclairé.

Donc, j’aime beaucoup ce que dit le pape... par exemple, justement, sur la tradition en général. Que dit le pape de la tradition ? Dans Centesimus Annus, l’encyclique du centenaire de Rerum novarum (1991), aux n° 49-50, nous lisons : "On oublie que la convivialité n’a pour fin ni l’Etat ni le marché, qu’elle possède en elle-même une valeur unique que l’Etat et le marché doivent servir. L’homme est avant tout un être qui cherche la vérité, et qui s’efforce de vivre selon cette vérité, de l’approfondir dans un dialogue constant qui implique les générations passées et à venir. La culture de la nation est caractérisée par la recherche ouverte de la vérité qui se renouvelle à chaque génération. En effet, le patrimoine des valeurs transmises et acquises est toujours soumis à la contestation par les jeunes. Contester, il est vrai, ne signifie pas nécessairement détruire, ou refuser a priori, mais cela veut dire surtout mettre à l’épreuve dans sa propre vie et, par une telle vérification existentielle, rendre ces valeurs plus vivantes, plus actuelles et plus personnelles, en distinguant dans la tradition ce qui est valable de ce qui est faux ou erroné, ou des formes vieillies qui peuvent être remplacées par d’autres plus appropriées à l’époque présente."

"C’est un vrai soixante-huitard ce pape !", direz-vous peut-être. Non, justement pas un soixante-huitard. Mais un homme à l’intelligence équilibrée et forte. Certes, son propos est aux antipodes du traditionalisme et du conservatisme. Quand il dit ici "la tradition", il ne s’agit bien entendu pas de la Tradition avec un grand T, mais ce n’est pas non plus seulement la tradition au sens de celle "des hommes" ou "des païens". Il s’agit de la tradition en général, qui comporte toutes les traditions possibles et imaginables, y compris religieuses. C’est en ce sens d’abord que j’ai formulé le titre : "La tradition a probablement raison" ; la tradition, en général, est d’abord à accueillir, mais elle n’est pas à absolutiser, loin sans faut.

Il faut d’abord admettre le préjugé favorable dont jouit la tradition. Mais cela n’a même pas besoin d’être dit - sauf aux soixante-huitards et aux modernistes -, parce que le bon sens nous dit que c’est ce que nous vivons, et que nous ne pourrions pas vivre autrement. Même ceux qui sont structurés par l’idéologie de la révolution et du changement, que transmettent-ils à leurs enfants ? Précisément cette idéologie-là. En ce sens, ils se montrent eux-mêmes traditionalistes ! Nous ne pouvons tout simplement pas vivre et accueillir la vie sans postuler - par nos actes - que la tradition est a priori bonne. Mais, par notre vie même, nous sommes et devons être une mise à l’épreuve de cette tradition qui ne va pas sans vérifications, modifications et purifications.

Donc, la tradition a probablement raison. Nous avons à donner raison à la tradition. Par notre vie réussie, nous donnons raison à nos parents de nous avoir donné la vie. Mais nous ne pouvons pas mener une vie réussie sans la prendre à notre compte, et la prendre à notre compte ne peut se faire sans une mise à l’épreuve de la tradition que nous avons reçue. La tradition a probablement raison, c’est à nous de prouver qu’elle a raison et cette preuve est active et efficace, elle ne laisse pas la tradition intacte.

Dans un deuxième sens, si l’on prend la Tradition avec un grand T, au sens de la doctrine chrétienne, il ne s’agit pas de n’importe quelle tradition, mais de cette vérité qui nous est révélée par Dieu, de cette Révélation qui est achevée et complète avec la fin de l’âge apostolique, et qui nous est transmise intégralement comme dépôt de la foi, de génération en génération, de sorte que l’opération de transmission augmente le dépôt, l’enrichit et l’explicite, sans l’altérer ni le dépasser. Cette Tradition-là, bien sûr, a raison. Néanmoins, elle a probablement raison, non pas dans le sens précédent, mais au sens où, à chaque génération, nous devons recevoir cette vérité, et nous l’assimiler, nous l’approprier. Chaque génération de chrétiens qui accueille la vérité, l’assimile, l’incarne, la reçoit, et la vit, montre à nouveau que la Tradition a raison. "La Tradition a probablement raison" : elle a certainement raison, et néanmoins, cela reste à prouver à chaque génération.

Il y a enfin un troisième sens au titre de cet exposé, le plus "pointu", qui fait référence au fait que le monde tout entier que nous vivons est en devenir, et qu’il demeure dans l’énigme du mal. Il n’y a pas sous le ciel de réponse à cette énigme du mal, pas même dans la doctrine chrétienne, au sens d’une explication du "sens et de l’origine du mal". Il y a seulement une promesse de Dieu, une affirmation, un soutien. Nous n’avons pas plus d’explication que Job. Nous vivons un monde qui ne sortira de cette énigme qu’au dernier jour et, en ce sens, la valeur du monde dans son ensemble reste une question ouverte. La tradition, dans ce troisième sens, c’est le monde qui nous est transmis de génération en génération. Ce monde a-t-il un sens ? L’homme ne le sait pas. Nous le savons, nous chrétiens, par le savoir de la foi ; mais nous ne saurons tout à fait, en pleine clarté, que quand le monde sera fini.

La tradition a "probablement raison", donc, aussi dans le troisième sens. Le dernier mot ne nous sera donné qu’au dernier jour, et de ce dernier mot nous sommes responsables aujourd’hui : "vous êtes responsables du monde", c’est le dernier mot de la doctrine chrétienne. Reportez-vous au chapitre 25 de l’évangile selon saint Matthieu : nous sommes responsables sur notre tête, sur notre vie éternelle, du sens du monde. Nous sommes responsables du monde. Cette responsabilité est grave et urgente : s’endormir en se disant que "de toute façon il y aura bien une fin", c’est choisir déjà sa fin comme damnation.

Nous aurions dû conclure l’exposé précédent, La loi éduque dans l’Alliance, par les mots du Notre Père : "Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ce qui ceux qui nous ont offensés." La loi éduque dans l’Alliance : la loi n’est pas une fin en soi, elle est un moyen d’éducation, ce qui se comprend pleinement à la lumière de la doctrine du pardon et de la réconciliation. L’on n’entre dans le sens chrétien de la loi que quand on entre dans une dynamique de la conversion et du pardon. Il ne faut jamais oublier qu’il s’agit du sacrement de pénitence et de réconciliation, c’est-à-dire de conversion et de pardon. Si l’on se contente de parler de pardon et de réconciliation, on aplatit le mystère. Il faut entrer dans la dynamique chrétienne de la conversion et du pardon.

Ce soir, nous terminerons par ces mots : "Ne nous soumets pas à la tentation". Le mot grec traduit par "tentation" signifie "épreuve", dans tous les sens du mot. Or ce monde que nous vivons nous est effectivement épreuve et tentation. C’est une autre façon de dire "la tradition a probablement raison" : notre vie nous est aussi épreuve et tentation. Lorsque nous regardons les choses en face ainsi, il nous faut dire "Ne nous soumets pas à la tentation". Cette formule nous gêne dans la mesure où nous n’osons pas regarder en face l’énigme du monde comme énigme du mal, et notre situation comme réellement en butte à cette énigme qui nous est de soi tentation.

Mais cette demande n’est pas la dernière du Notre Père. Et si nous demandons à notre Père de nous délivrer du mal, c’est que nous savons que nous sommes déjà exaucés, puisque le Christ est ressuscité. Puisque - selon la formulation de notre thème huitième et dernier qui ne donnera lieu à aucune conférence, mais que nous avons vécu dans les célébrations pascales - Pâques, c’est en un mot "Jésus", c’est-à-dire "Dieu nous a sauvés", il nous a délivrés du mal.


1995 UQ Tradition