Samedi 1er novembre 2003 - Toussaint

C’est toute une histoire

Apocalypse 7,2-4.9-14 - 1 Jean 3,1-3 - Matthieu 5,1-12
samedi 1er novembre 2003.
 

C’est toute une histoire.

Dans cette expression, il faut bien écrire "toute" (adjectif) et non "tout" (adverbe). Le français est une belle langue, avec des difficultés de ce genre. Le sens est qu’il s’agit d’une histoire complète, d’une histoire tout entière (là, "tout" est un adverbe modifiant l’adjectif "entière"), et non de simples fragments ou lambeaux d’histoire.

Par exemple, vous recevez une lettre du type "Félicitations M ou Mme Untel, vous avez gagné un séjour paradisiaque..." : est-ce toute une histoire ? Pas du tout. En fait, vous lisez un peu plus loin et l’on vous explique qu’il faut "seulement" que vous commandiez ceci ou cela par écrit pour participer à un tirage au sort dont vous serez peut-être ( !) le gagnant final. Ce n’est pas toute une histoire, mais simplement un petit mensonge ordinaire des gens qui ont pour métier de vous faire acheter ce dont vous n’avez pas besoin, et qui comptent sur votre avidité et votre crédulité présumées. Bref, si vous y avez cru, vous vous êtes fait avoir.

Et maintenant, vous entendez : "Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux." Vous y croyez ? Voyons la suite : "Heureux les doux, ils obtiendront la terre promise." Tiens, déjà la récompense est passée du présent au futur ! "Heureux ceux qui pleurent... "Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice..." Bon, en plus on en est encore à pleurer et à manquer. "Heureux les miséricordieux... les cœurs purs... les artisans de paix..." Alors, non seulement on souffre, mais encore il faut y mettre du sien. Enfin, le comble : "Heureux ceux qui sont persécutés..." Au début, le bonheur semblait donné tout entier immédiatement, mais si l’on entend le programme jusqu’au bout, il n’a rien de si réjouissant sur le coup. On comprend pourquoi l’un de ceux que nous fêtons aujourd’hui, le prophète Jérémie, a pu s’exclamer, après une certaine expérience de sa vocation : "Tu m’as eu, Seigneur, et je me suis fait avoir !" (Jérémie 20,7).

Pourtant, bien sûr, le Seigneur Dieu n’a jamais trompé ceux dont il a fait ses amis : il leur a toujours parlé avec autant de vérité que de pédagogie. Et si son Alliance est, effectivement, toute une histoire, elle n’en est pas moins fidèle et sûre, au contraire !

Quand Dieu choisit notre père Abraham, il lui dit de quitter son pays et sa famille et lui promit une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et les grains de sable au bord de la mer : pouvait-il penser que cela se ferait en un jour ? Abraham eut foi en Dieu, et pour cela Dieu estima qu’il était juste.

Le voilà, le père des "pauvres de cœur", littéralement des "pauvres dans l’esprit" que Jésus bénit aujourd’hui. Cette pauvreté spirituelle n’est autre que la foi véritable, cette écoute obéissante de la parole de Dieu dans la confiance et l’espérance contre toute espérance.

L’histoire de cette Alliance conclue pour toujours est passée par bien des deuils, des larmes, des souffrances et des combats, et, par-dessus tout, par la croix du Fils Bien-Aimé. C’est là, sur cette croix, que fut scellé à jamais l’engagement de Dieu avec ceux qui ont cru à sa Parole, car il nous a aimés d’un amour sans repentance. C’est là que s’est obtenue la victoire définitive, et pourtant l’histoire n’est pas finie, elle passe et passera encore par des larmes et du sang, comme un rai de lumière à travers le bruit et la fureur des fragments et des lambeaux d’histoires humaines, jusqu’au jour où le bonheur sera total et pour toujours.

D’où nous sommes, Église en pèlerinage sur cette Terre encore marquée du péché et de la mort, nous ne pouvons apercevoir clairement cette fin de l’histoire vers laquelle nous allons. Mais, déjà, nous pouvons être sûrs, dans la foi, que les saints nous y attendent, qu’ils nous y appellent, et qu’ils nous entourent dès maintenant de leur tendresse et de leurs prières. N’y a-t-il pas lieu d’en être heureux ?

En effet, cette Jérusalem céleste, épouse du Christ Jésus vainqueur et ressuscité que nous célébrons aujourd’hui, est la fin heureuse de toute cette histoire de salut dans laquelle nous sommes entraînés par la foi, grâce à Dieu.