Université de quartier

La prière II

Jeudi 25 février 1998
1998.
 

Combien de temps, Seigneur, vas-tu m’oublier ?

Combien de temps me cacher ton visage ?

Combien de temps aurai-je l’âme en peine

et le coeur attristé chaque jour ?

Combien de temps mon ennemi sera-t-il le plus fort ?

Regarde, réponds-moi, Seigneur mon Dieu !

Donne la lumière à mes yeux,

garde moi du sommeil de la mort ;

que l’adversaire ne crie pas : "Victoire !",

que l’ennemi n’ait pas la joie de ma défaite !

Moi, je m’appuie sur ton amour ;

que mon coeur ait la joie de ton salut !

Je chanterai le Seigneur pour le bien qu’il m’a fait.

Vous avez reconnu le psaume 12, qui commence par cet appel, par ce cri, par cette plainte : "Combien de temps, Seigneur, vas-tu m’oublier ?"

Dieu oublierait-il les siens ?

Non. Voyez comme le psalmiste dit ensuite : "Combien de temps me cacher ton visage ?", et après : "Regarde, Seigneur, réponds-moi, donne la lumière à mes yeux." De même que le regard de Dieu sur le psalmiste va lui rendre la vue, de même, quand le psalmiste se plaint d’être "oublié de Dieu", c’est pour se rappeler Dieu.

Ce psaume est représentatif de tout le psautier en cela qu’il est "mémoire de Dieu", et donc représentatif de la prière en général : la prière est anamnèse. Anamnèse veut dire : "montée à la mémoire" ; de ana, qui indique le mouvement de monter, et mnesis, la mémoire. Toute prière est anamnèse, montée de Dieu à la mémoire du priant, montée du priant à la mémoire de Dieu.

Le premier exposé était largement anthropologique. Ce soir, nous entrons plus complètement dans la question de la prière chrétienne, de la prière dans la pleine lumière de la Révélation accomplie en Jésus Christ. Ne vous étonnez donc pas que je vous renvoie abondamment au Catéchisme de l’Eglise Catholique, et d’abord à ce passage qui me paraît capital : "Toutes les détresses de l’humanité de tous les temps, esclave du péché et de la mort, toutes les demandes et les intercessions de l’histoire du salut sont recueillies dans ce cri du Verbe incarné" (CEC n° 2606), le cri du Fils mourant en croix. Il s’agit du grand cri, de la "grande voix" dont parle l’évangéliste saint Marc : "Il expira en poussant un grand cri." (Mc 15,37) ; à rapprocher de l’évangile selon saint Jean (Jean 19,30) : " Il remit l’esprit", ou, plus littéralement en grec : "Il livra l’esprit."

Le Catéchisme, avec précision et clarté, distingue, d’une part, toutes les détresses de l’humanité de tous les temps, esclave du péché et de la mort, qui sont en quelque sorte les prières implicites et, d’autre part, toutes les demandes et les intercessions de l’histoire du salut. Nous le disions la dernière fois : toute prière est de l’Esprit-Saint. Ce grand cri de Jésus recueille toutes les prières, implicites et explicites.

Le Catéchisme poursuit : "Voici que le Père les accueille et, au-delà de toute espérance, les exauce en ressuscitant son Fils. Ainsi s’accomplit et se consomme le drame de la prière dans l’économie de la création et du salut." A l’appui de cette affirmation, le Catéchisme cite le psaume 2, psaume d’intronisation royale du Messie : "Tu es mon Fils, moi aujourd’hui je t’ai engendré. Demande, et je te donne les nations pour héritage, pour domaine les extrémités de la terre." Le Catéchisme lit ce verset du psautier comme livrant la clé de ce qui se passe dans la mort et la résurrection du Fils : le grand cri de Jésus en croix est sa demande, dans laquelle sont recueillis tous les cris de l’Histoire, et la résurrection de Jésus est la réponse du Père, qui lui donne ce qu’il a demandé et que contenait déjà sa demande, c’est-à-dire les nations, les extrémités de la terre.

Méditant ce passage du Catéchisme, je me suis rappelé aussi l’épisode de la Pentecôte dans le livre des Actes. L’Esprit Saint est le don que nous obtient le Fils par son sacrifice : "Il remit l’esprit.". Dans le récit de la Pentecôte, on lit : "il y eut soudain, venant du ciel, un bruit, comme un souffle violent" ; ce terme évoque l’Esprit en faisant écho à une expression clef de la tradition biblique, la ba’t kôl, la grande voix, la voix terrible de Dieu qui se fait entendre sur la montagne (cf Dt 5, Dt 18,16). Le cri du Fils en croix est la voix de Dieu qui appelle, et celle qui répond en donnant l’Esprit.

Nous pouvons encore faire un rapprochement du même genre avec l’épisode, dans l’évangile de saint Jean, de la résurrection de Lazare par Jésus : "Il cria d’une voix forte : Lazare, sors !" Voilà encore la grande voix, la méga-voix eschatologique. A l’appel de Jésus, à la prière de Jésus adressée à son Père, Lazare sort du tombeau. La prière qui ressuscite Lazare n’est autre que celle qui ressuscite Jésus. C’est la prière de Jésus.

Toute prière est recueillie dans le cri de Jésus en croix et exaucée dans la résurrection de Jésus d’entre les morts. Ainsi s’accomplit et se consomme "le drame de la prière dans l’économie de la création et du salut", c’est-à-dire dans l’histoire universelle et dans l’histoire du salut ou dans l’histoire universelle comme histoire de la prière et du salut.

La prière est donc un drame. Ce drame est celui du monde. Drama, l’action, l’action cohérente et qui se conclut. Le drame de la prière est pleinement révélé dans le Verbe. Prière du Verbe qui est remise humble et confiante de toutes choses à la volonté aimante du Père. Et, bien sûr, en particulier de sa propre volonté.

La prière du Fils est non seulement l’archétype de toute prière, mais la seule prière. Ce qui est prière est accueilli dans la prière du Fils. Ce qui n’entre pas dans la prière du Fils n’est pas prière. C’est en contemplant le Fils priant que les disciples désirent prier et apprendre à prier. "Un jour, quelque part, Jésus priait. Quand il eut fini, l’un de ses disciples lui demanda : Seigneur, apprends-nous à prier..." (Mt 6,9-13)

En accueillant notre prière, le Fils de Dieu se donne lui-même à nous : il n’accueille pas notre prière autrement qu’en se donnant lui-même ; en nous recevant dans sa prière, en recevant notre prière dans la sienne, il se donne tout entier à nous, il nous donne aussi de le recevoir lui. Toute prière est en communion avec lui, toute prière est en sa présence. Celui qui nous donne de prier, et qui se donne ainsi, est, déjà, plus précieux que tout ce qu’on peut demander, et même contient tout ce qu’on peut demander. Le donateur est plus précieux que tout don particulier qu’il fait. Et s’il fait des dons particuliers, ils sont par surcroît, et comme signes.

La prière est drame, elle est plus précisément combat. La prière est ce grand cri de Jésus sur la croix, elle est donc agonie ; or, agonie en grec signifie combat.

La prière est déjà la victoire de Dieu en nous contre celui qui est le Mauvais, le Tentateur, dont l’oeuvre est de nous couper de Dieu. Car la prière est déjà communication avec Dieu, donc défaite du Mauvais. Mais le combat continue dans la prière parce que le Mauvais ne désarme pas et veut nous empêcher de prier.

Prier, c’est croire.

Toute prière est espérance, car, nous l’avons dit, toute prière est d’un pauvre qui espère. C’est bien le cas du Fils de Dieu sur la croix. Mais c’est la foi qui fonde l’espérance. La foi est la victoire qui ouvre les lèvres, qui "crie victoire", de Dieu sur le Mauvais.

La prière est conversion, conversion du coeur. D’où cette réalité un peu paradoxale que le fait de prier soit un effort, qu’il faille vouloir prier. Réalité paradoxale eu égard à notre imaginaire puéril à ce sujet : notre imaginaire d’une communication aisée, naturelle, coeur à coeur, notre imaginaire que la prière ne serait que ce qui monte tout seul. La prière peut être cela, certes, dans son épanouissement, dans son éclosion. Mais elle n’est jamais cela d’emblée pour l’homme. Il faut vouloir prier ; pour prier, il faut faire l’effort de prier. Et ce n’est pas tout : il nous faut apprendre à prier.

Pourquoi ne savons-nous pas prier ? Parce que l’oeuvre du Mauvais, qui est de nous couper de Dieu, est systématique, insidieuse et profonde. Il nous souffle la non-foi, documentée, interminablement, comme un réseau de filets, de liens, de tentacules, indéfini. Il nous faut donc toujours apprendre à prier. De façon simple mais précise, nette, distincte. C’est pourquoi il y a une tradition de la prière, "tradition" au sens de "transmission" : on reçoit la prière. On la reçoit du magistère, de l’autorité ecclésiale.

La prière est un don et un effort. Elle est toujours à la fois un don de la grâce, et une réponse décidée de l’homme à l’invitation de la grâce.

Pour comprendre cela, pensons à l’amour dont s’aiment les conjoints ou les amis. On se fait des cadeaux, on se rend service : est-ce pour s’aimer, pour produire l’amour, pour se faire aimer de l’autre ou pour se mettre à aimer l’autre ? On fait cela parce qu’on aime et on s’aime parce qu’on fait cela. L’amour est grâce : celui qui voudrait acheter l’amour serait ridicule et fou. On ne fait pas les actions qu’inspire l’amour pour obtenir l’amour. On les fait parce qu’on croit à l’amour, et l’amour est donné par surcroît : l’amour est cette grâce donnée à ceux qui, par foi en l’amour, font les oeuvres de l’amour.

IL en va de même pour la prière. La prière, ce n’est jamais ce que j’arriverai à faire par mes efforts. Mais il est donné de prier à ceux qui font des efforts par foi en la grâce de la prière.

Et pour la conversion : jamais personne n’obtient par ses seuls efforts de se convertir ; mais la conversion est donnée par grâce à qui fait des efforts.

La prière est inséparable de la vie. La prière accompagne la vie. E,t comme dit le Catéchisme : on prie comme on vit, parce qu’on vit comme on prie. Celui qui ne veut pas vivre selon l’Esprit ne prie pas. Celui qui ne prie pas, comment pourrait-il vivre selon l’Esprit ? Le combat de la prière fait écho au combat de la vie spirituelle, au combat de Dieu en nous pour que nous agissions selon l’Esprit-Saint et non pas selon les motions du Mauvais.

Balayons quelques conceptions erronées

Déjà cet imaginaire, dont je viens de parler, d’une spontanéité idéale. Même la prétendue spontanéité des enfants : les mères savent bien que la communication avec un enfant n’est pas sans difficulté. Et cela, pas seulement quand ils sont devenus grands, mais dès le début. Il faut apprendre aux enfants à communiquer. La communication même est un combat.

La prière n’est pas une production psychique. Ce n’est pas un aspect de notre fonctionnement psychologique. Certes la prière est aussi cela, parce que la prière engage toute la personne ; mais on ne rend pas compte de la prière en disant, par exemple : "C’est la poursuite obstinée de la communication."

Ce n’est pas non plus la simple effectuation d’un rituel. La prière n’est donnée que par grâce à ceux qui font des efforts, parce qu’ils croient à la grâce.

Pas à ceux qui pensent que le résultat est obtenu par la seule réalisation du cahier des charges.

La prière n’est pas une fuite du monde.

Puisqu’on vit comme on prie, si la prière était une fuite du monde, on ne vivrait pas.

La prière est pleine d’échecs. Bien sûr. Il n’y a que ceux qui ne font pas la vaisselle qui ne cassent pas d’assiettes. Ceux qui ne touchent jamais à la queue d’une casserole ne risquent pas d’en brûler une. Seuls ceux qui s’essaient à la prière connaissent les échecs de la prière.

Toutes les conceptions erronées de la prière relèvent finalement la même tentation, celle qui s’exprime par la réflexion : au fait, à quoi bon prier ? Nos systèmes théoriques, souvent, ont pour mobile pervers de nous débarrasser de la prière. La prière est comme la vie : faite d’humilité, de persévérance et de confiance.

Parmi les nombreuses difficultés de la prière, voyons les distractions, la sécheresse, et le manque de foi.

Les distractions : c’est la plus bénigne, en général, des ruses du Mauvais. Elle prend les formes les plus diverses. Si l’on n’arrête pas de se dire : "Bon sang, je suis distrait !", on s’enfonce dans la distraction. Il n’y a qu’une solution, c’est de dire : "Seigneur, ramène-moi !" C’est encore plus vrai dans les formes moins bénignes de la distraction, qui se présentent aussi : les mauvaises pensées qui aggravent votre cas de distrait vont d’autant plus vous inciter à dire : "Bon sang, quelles pensées j’ai !" Il faut d’autant plus dire simplement : "Seigneur ramène-moi !" Il faut laisser tomber ce qui vous distrait comme une chose morte, qui disparaît, et puis on n’en parle plus ; se laisser ramener, dix fois, cent fois, s’il le faut. A la messe ou ailleurs. Il faut s’offrir dans la prière, minable comme on est. Plus on se sent minable, plus il faut s’en remettre en confiance à celui qu’on prie. Ce n’est pas lui qui va se lasser. Il a montré qu’il était capable d’endurer très largement tout ce qu’on pouvait imaginer.

La sécheresse. C’est surtout une difficulté de religieux : il faut déjà avoir l’idée que la prière, doit être savoureuse. C’est déjà un grand bonheur que d’avoir une expérience suffisamment ordinaire de la saveur de la prière pour que, le jour où elle est aride, on le remarque. C’est une expérience forte et dure pour qui a suffisamment l’expérience de la prière pour connaître la saveur de la prière. La sécheresse de la prière peut être simplement une phase de la prière, et une phase plus particulièrement associée à la passion du Christ : au silence du procès, à la mise au tombeau. Mais elle peut être aussi la sécheresse du coeur qui a fini par mettre au point un excellent système pour se tromper lui-même. Là aussi, pensez à certaines relations amicales ou amoureuses où l’on arrive parfois à se jouer la comédie de l’amour, si bien qu’on s’y laisse prendre. A ce moment-là, la sécheresse est une mise à distance : on parle, on sent, on pense "à côté de sa vie", à côté de sa prière. C’est une situation spirituelle dangereuse et grave qui est le signe de la nécessité d’une conversion profonde, l’indice d’une dérive de type pharisien.

La lassitude, le découragement, la démobilisation, le manque de motivation. C’est le manque de foi, donc le manque d’humilité. Si l’on est découragé, c’est toujours parce qu’on avait pensé y arriver. Si l’on n’avait pas oublié qu’on ne peut pas, on ne se serait pas découragé. On aurait continué à essayer, et la prière nous aurait été donnée. Mais voilà, notre coeur peut s’endormir, retomber, devenir négligent. Et personne n’est à l’abri, jamais, de cette tentation de l’assoupissement du coeur.

L’humilité reste un rappel constamment nécessaire. L’humble ne s’étonne pas des sa misère : j’ai des distractions, et même d’affreuses pensée ? Cela ne m’étonne pas de moi ! Je connais la sécheresse de la prière, l’absence de saveur ? Mais pourquoi devrais-je sentir autrement ? Quel est mon dû ? Qu’est-ce qui m’est dû ? L’humilité confiante dit : "Moi, je ne suis rien, je suis un pauvre type. Mais toi, Dieu, tu es capable de me faire prier, car toi tu m’aimes, si détestable que je sois." Humilité et confiance, c’est tout.

Cette confiance sera éprouvée. Elle l’est constamment. Même la confiance peut être pervertie, parodiée, jouée. Je peux jouer le coup du pauvre type qui a confiance en Dieu. Les ruses sont infinies. La confiance humble et filiale est éprouvée : c’est elle qui doit résister à toutes ses épreuves.

Et puis il y a l’inévitable question : "Est-ce qu’on est toujours exaucé ?" Jésus, dans l’Evangile ne dit, à ce sujet, pratiquement jamais autre chose que : "Demandez et vous recevrez." Mais il y a le fameux passage de la lettre de saint Jacques : "Vous n’obtenez rien parce que vous ne priez pas ; vous priez mais vous ne recevez rien parce que votre prière est mauvaise : vous demandez des richesses pour satisfaire vos instincts. Créatures adultères ! Vous savez bien que l’amour pour les choses du monde est hostilité contre Dieu ; donc celui qui veut aimer les choses du monde se pose en ennemi de Dieu. Vous pensez bien que l’Ecriture ne parle pas pour rien quand elle dit : Dieu veille jalousement sur l’Esprit qu’il a fait habiter en vous." (Jacques 4,2-5). Cela explique tout, en somme. Mais il ne faudrait pas pour autant en conclure qu’il n’y a qu’à faire ses comptes d’avance en se disant :"Attention, je vais trier dans mes demandes ce que j’ai des chances d’obtenir." Ce serait essayer de ruser avec Dieu.

Avec Dieu, il faut demander ce qu’on a envie de demander. Si on le prie, lui, si l’on prie vraiment Dieu, alors on sera purifié dans la prière. C’est pour cela que Jésus ne dit pas : Demandez seulement ce qu’il faut demander ; mais simplement : Demandez ! Demandez à Dieu. Vous serez purifié dans la prière, et votre désir sera purifié.

Reprenons la curieuse affirmation, donnée comme une citation des Ecritures, dans la lettre de saint Jacques, littéralement : "Dieu désire avec jalousie l’Esprit qu’il a mis en vous." Il est difficile de trouver dans l’Ecriture une telle expression. La plus proche serait le passage d’Exode 20 où Dieu dit qu’il poursuit la faute, mais qu’il poursuit aussi l’homme de sa tendresse et de sa fidélité. En somme, Dieu a de la suite dans les idées. Dieu donne suite. Donc, allez-y toujours, Dieu donnera suite !

Moyennant quoi, la prière devient coopération avec Dieu. Celui qui prie laisse Dieu agir, fait Dieu agir. C’est pourquoi il faut prier sans cesse, tout le temps, en toute occasion. Et plutôt que de se demander : "Comment faire pour prier tout le temps ?", partons du fait que puisque cela nous est demandé, c’est possible. Dieu ne demande pas l’impossible : il nous demande ce qui nous est impossible sans lui, mais non pas l’absurde, non pas le contradictoire en soi. Prier sans cesse, prier en toute occasion, est possible, puisqu’il le demande. Possible avec sa grâce.

Il n’est donc pas de circonstance où prier n’est pas possible. Si l’on se dit : "Holà, surtout, ne prions pas maintenant !" c’est mauvais signe. Rien de légitime n’exclut la prière.

La prière est une nécessité vitale. Celui qui cesse de prier retombe aussitôt dans l’esclavage du péché. Nous ne tenons dans la dignité baptismale que par la prière.

La prière est inséparable de la vie chrétienne. Inutile de penser "vie chrétienne" sans prière. Dans la prière comme dans la vie chrétienne, il s’agit de l’amour, et du renoncement qui découle de l’amour. C’est pourquoi il est impossible d’opposer la prière et l’action, la prière et les oeuvres. La prière n’est pas fuite du monde, s’il est vrai que l’on vit comme on prie.

En gardant notre perspective selon laquelle la prière se révèle à nous dans la prière du Fils, et plus précisément dans son grand cri quand il expire, quand il livre l’Esprit, examinons maintenant les distinctions et classifications qu’il nous importe de comprendre parce qu’elles sont classiques.

La prière étant toujours cette mémoire du coeur, ce souvenir de Dieu qui a la valeur d’un cri vers lui, d’un cri de demande qu’il exauce dans la résurrection du Fils, il y a quand même, comme le révèlent "les Ecritures apostoliques canoniques", des formes de la prière :

  1. la bénédiction ou l’adoration,
  2. la prière de demande
  3. la prière d’intercession,
  4. la prière d’action de grâce
  5. la louange.

La prière est une : ces diverses appellations signifient des aspects de la prière ou des accents de la prière, plus que des catégories de prières.

La bénédiction et l’adoration.

L’adoration, c’est simplement le fait que la créature, dans une juste position de créature, donc humblement, reconnaît Dieu comme Dieu.

La bénédiction est la rencontre de Dieu et de l’homme. Comme le mot hôte peut signifier celui qui reçoit ou celui qui est reçu, l’homme bénit Dieu, et demande à Dieu de bénir l’homme.

La prière de demande.

La prière est ce cri du Christ qui demande le salut des hommes, la venue du Royaume, la résurrection, l’Esprit qui accomplit toute sanctification. La prière est donc d’abord de demande du pardon, elle est toujours demande de pardon, puisque nous venons à la prière en convertis, nous venons toujours de notre péché à la prière. Elle est toujours demande du Royaume, du salut, de l’Esprit qui accomplit toute sanctification ; et puis elle est demande de tout le reste. Ainsi, il y a une hiérarchie des demandes : premièrement du pardon, deuxièmement du Royaume, ensuite de tout le reste. Ne vous préoccupez donc pas de vérifier si vous allez demander quelque chose que vous allez pouvoir obtenir, mais préoccupez-vous de demander tout dans l’ordre.

Moyennant quoi, le Christ est glorifié par les demandes que nous offrons au Père en son nom. Nos demandes sont glorification du Christ. C’est pourquoi il ne faut pas opposer la prière de demande à d’autres catégories de prières qui seraient meilleures, plus pures, plus sympathiques au bon Dieu. La prière de demande qui convient est louange à la gloire de Dieu.

La prière d’intercession.

C’est une prière de demande "particulièrement proche de la prière de Jésus". Mais toute prière de demande convenable est forcément prière d’intercession. Si je demande le Royaume, je ne vais pas demander le Royaume pour moi seul. Passer par la demande du Royaume nous oblige à élargir notre demande. Voyez le "Notre Père". "Notre" : le Notre Père est toujours aussi prière d’intercession.

La prière est toujours prière en la prière du Christ, avec tous ceux qui prient, dans la communion des saints. Ecclésialité de la prière : de tous, pour tous.

La prière d’action de grâce.

Elle est caractéristique de l’Eglise, parce que : "l’Eglise fait l’Eucharistie, et l’Eucharistie fait l’Eglise". l’Eglise célèbre l’Eucharistie, l’Eucharistie manifeste ce qu’est l’Eglise, et par l’Eucharistie l’Eglise devient ce qu’elle est. Même cette expression d’action de grâce ne signifie qu’un aspect de la prière. Toute prière est ecclésiale. Toute prière est coopération à l’oeuvre de Dieu. Dieu agit par le fait que nous prions. L’acte de l’homme est toujours une réponse à l’initiative de Dieu, dans laquelle l’homme ne donne que ce que Dieu lui a donné. Même le fait que l’homme donne, c’est Dieu qui le lui donne. C’est toujours la grâce de Dieu qui nous fait agir bien. C’est Dieu qui nous donne d’agir en face de lui : de lui parler, de le prier, de lui donner, de lui offrir.

Enfin, la louange. L’idée de louange est extrêmement proche de celle d’adoration : il s’agit de la prière qui reconnaît que Dieu est Dieu. Le Catéchisme dit : "La louange intègre toutes les autres formes de prière." C’est vrai de toutes les "formes" de prières. Le psautier s’appelle "tefillah", la louange. S’il fallait ne garder qu’une seule "catégorie" pour dire ce qu’est la prière, ce serait quand même celle qui dit que Dieu est Dieu. C’est pour cela que dire "Jésus" est une prière. Le nom de Jésus signifie "Dieu sauve". Dieu sauve par son Fils.

Voyons aussi les "expressions" de la prière.

Le catéchisme en distingue trois : la prière vocale, la méditation, l’oraison.

Prière vocale : parce que tout l’être doit prier. Tant qu’on n’est pas capable de prier à voix haute, on n’a pas franchi le pas de la prière. La prière vocale est la prière de la liturgie. On ne peut pas avoir une vie de prière sans prière vocale.

La méditation. C’est la prière en tant que recherche, poursuite dans la prière d’un effort de comprendre, de comprendre ce qu’est la vie chrétienne, et de comprendre le mystère du Christ. De toutes façons on ne comprend pas ce qu’est la vie chrétienne autrement qu’en l’intégrant au mystère du Christ, on ne comprend pas le mystère du Christ autrement qu’en le laissant s’inscrire en sa chair dans la vie quotidienne.

L’oraison. C’est la prière tout court. "Oraison", d’ailleurs, veut dire prière. Cependant ce mot insiste sur l’aspect de l’engagement de la personne dans sa disponibilité à Dieu, sur le fait que la prière requiert des temps consacrés à la prière, et aussi sur le fait que prier sans cesse signifie cette "mémoire de Dieu" perpétuelle qui ne peut se faire sans penser à Dieu régulièrement. Il ne s’agit pas de penser à Dieu tout le temps. Comme si, par exemple, un enfant pensait à sa mère tout le temps. L’enfant fait trente-six choses, mais il a une constante perception en arrière-plan de la présence de sa mère. De même la mémoire de Dieu, c’est toute notre vie, quand nous faisons bien ce que nous avons à faire : la cuisine, un pont suspendu, de la politique ou du sport ; quand nous le faisons avec toute notre générosité, l’anamnèse de Dieu est là. L’expression d’oraison insiste sur le fait qu’il y faut des temps propres, consacrés à la prière.

L’idée d’oraison insiste aussi sur le silence. Savez-vous qui a dit : "Le silence, ce symbole du monde qui vient" ? C’est saint Isaac de Ninive. Le silence est comme le lieu de Dieu dans la prière.

Puisque la prière s’apprend, voyons maintenant rapidement ce qu’est la "tradition" de la prière, c’est-à-dire la transmission de la prière par ceux qui ont mandat pour cela.

Les sources de la prière. D’abord la Parole de Dieu. Les Ecritures, qu’on ne peut ignorer sans ignorer le Christ. Les Ecritures dont la fréquentation donne "la science éminente de Jésus Christ". Deuxièmement, la liturgie de l’Eglise. La prière, dans sa dimension de présence priante à la liturgie est nécessaire à l’assimilation, à l’intériorisation de la liturgie. La liturgie est la prière de l’Eglise, et l’acte du Christ. Mais elle n’est assimilée et intériorisée que par des priants. Quelqu’un qui assiste à la liturgie sans se livrer du tout à la prière y est comme n’y étant pas, et ferait mieux de ne pas y être.

L’articulation de la prière et des vertus théologales. Vous vous rappelez ce que nous disions : "La prière est toujours d’un pauvre qui espère." Et, ajoute le catéchisme : "La foi est la porte étroite d’entrée dans la prière." Enfin, l’amour est toujours la source de la prière et aussi son sommet.

Toute l’existence est à prier. Particulièrement les petites choses de la vie de tous les jours. J’en reviens à citer cette affirmation curieuse du pape Jean-Paul II : "L’homme est la route de l’Eglise." Voilà encore une façon de la comprendre : la vie est le lieu de la prière.

Enfin n’oublions pas qu’il n’y a qu’un seul chemin de la prière, c’est le Christ lui-même, la sainte humanité de Jésus, et que le nom de Jésus, tout seul, constitue une prière. C’est une chose essentielle à savoir pour soi-même et pour les autres : à dire, notamment, aux grands malades. Il faut savoir que la prière élémentaire à connaître par coeur est : "Jésus". Il faut l’apprendre aux enfants. "Jésus", qui signifie "Dieu sauve". "Jésus", qui est le sens du cri de Jésus sur la croix. Jésus, "Dieu sauve", qui implique absolument et le Père et l’Esprit. Il n’y a pas de "Jésus, Dieu sauve", s’il n’y a pas le Père du Fils, et il n’y a pas de rapport du Père au Fils sans l’Esprit Saint. Et cela explique aussi le privilège de la situation de la sainte Vierge Marie parmi les saints pour ce qui est de la prière, et cette étonnante affirmation de "mère de Dieu", qui a tellement posé de problèmes théologiques, parce que la personne même de Marie mère de Dieu signifie l’incarnation du Verbe, et il n’y a pas de Rédemption, donc pas de salut, sans l’Incarnation.

Il y a des guides pour la prière. Il y a la nuée de témoins dont nous sommes environnés. Il y a l’immense et merveilleuse diversité des spiritualités, "réfractant la pure et unique lumière de l’Esprit-Saint". Il y a des moyens de prière recommandés : la direction spirituelle, la famille, les parents, les prêtres, les religieux et religieuses, la catéchèse, les groupes chrétiens. Il y a des lieux : les monastères, les "coins prière" chez soi, les sanctuaires et les pèlerinages et, surtout, l’église paroissiale.

Nous ne saurions conclure sans parler du Notre Père. Le Notre Père est comme "le résumé de l’Evangile". C’est la prière fondamentale. Tout le psautier converge vers le Notre Père. Le Notre Père, institué par Notre Seigneur à la place des Dix-huit Bénédictions, prière quotidienne des Juifs. "Notre Père", trois fois par jour.

Cette prière nous enseigne la prière. Elle nous informe profondément, nous éduque, nous façonne, elle forge notre activité. Elle donne une forme nouvelle à nos désirs, elle nous fait prière. Elle est toujours donnée par l’Esprit-Saint.

Elle est la prière chrétienne par excellence parce qu’elle nous fait parler à Dieu avec la parole même de Dieu. C’est déjà le cas des psaumes, mais le Notre Père a le privilège tout à fait impressionnant d’être la prière que nous enseigne le Seigneur Jésus.

Le Notre Père est la prière du chrétien naissant parce qu’elle est la prière des sacrements de l’initiation chrétienne : le baptême, l’Eucharistie, la confirmation. En sorte que le Notre Père, prière fondamentale du chrétien, montre bien que c’est toujours le peuple des nouveau-nés qui prie et qui obtient. Dans le Notre Père, toute l’église est toujours "renée" avec le dernier né pour prier et obtenir.

Le Notre Père est la prière propre des derniers temps : "Que ta volonté soit faite" - qui signifie "Sauve !, Sauve donc !" "Que ton Nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite", c’est, de façon différente, successive et complémentaire, dire trois fois : "sauve donc !", "vienne le jour de notre délivrance !", "Marana Tha". C’est la prière des derniers jours, la prière de la fin du monde commencée puisque Dieu a exaucé le cri de son Fils par sa résurrection, promesse de la nôtre. Donc nous demandons que Dieu achève en nous ce qu’il a commencé : car dans le mystère de salut déjà réalisé, ce que nous serons n’est pas encore tout à fait manifesté.

C’est la prière, bien sûr, des fils. Rappelez-vous ce mot, "abba", qui n’est pas exactement "papa", mais qui est plus familier que "père". Mon père, mon père à moi.

C’est la prière qu’il faut prier avec la simplicité confiante de l’enfant. De façon toujours joyeuse. Nous ne pouvons pas prier comme des gens qui ne sont pas sauvés. C’est pourquoi Jésus dit, avant la résurrection de Lazare : je sais que tu m’exauces toujours, je te rends grâce de m’avoir exaucé.

Bien sûr, dans l’humilité, cette prière nous révèle qui est Dieu et donc aussi qui nous sommes. Certes, Dieu est appelé Père déjà dans l’Ancien Testament. Mais pas si clairement. Cette prière qui nous dit : "Quand vous priez, dites notre Père", est vraiment l’accomplissement de la Révélation en Jésus Christ que Dieu est Père. Nous ne le saurions pas s’il ne nous l’avait révélé. Voilà la vraie révélation de Dieu, qui nous est donnée à chaque fois que nous disons : "Notre Père", en même temps que nous est donné aussi la révélation de nous-mêmes, comme fils de Dieu dans le Fils unique.

Cette prière nous façonne et nous convertit à une vie nouvelle. Par elle, l’Esprit crée en nous le désir et la volonté de ressembler au Christ. Il crée en nous le désir et la volonté d’être celui en qui nous disons cette prière, d’être ce que cette prière dit que nous sommes ; par le fait que nous la prononçons. C’est la prière des fils dans le Fils.

Notre Père : le nous ecclésial dit la communion de Dieu et des hommes, communion véritablement "familiale" que Dieu réalise par son Esprit Saint. Cette prière dit que l’Eglise est la famille de Dieu, que l’Eglise est la communion familiale de Dieu et des hommes.