Dimanche 2 novembre 1997 - Commémoration des fidèles défunts

"Je ne sais pas comment font les gens..."

Job 14,1-3.10-15 ; 1 Pierre 1,3-8 ; Jean 5,24-29
dimanche 2 novembre 1997.
 

C’est la réflexion que se font des personnes aux revenus importants et qui arrivent pourtant tout juste à s’en sortir : les gens qui ont moins de moyens, comment font-ils ? La question peut se poser à propos de l’argent, mais aussi au sujet du temps, cette autre ressource rare de notre époque frénétique. Par exemple, moi, je me demande comment je ferais si j’avais, en plus, ma propre famille, une femme et des enfants à moi !

En réalité, quand on se demande comment font les gens, on se fait des idées sur eux, et sur soi.

Quand même, quelquefois, quand je vois des chrétiens accablés par le deuil, je me demande comment font les gens... qui n’ont pas l’espérance chrétienne.

En fait, ceux-là n’ont pas rien. Ils ont, le plus souvent une espérance humaine, que l’on peut rapporter à quatre types principaux.

Très à la mode aujourd’hui, il y a "la vie après la mort". La mort ne serait qu’une espèce de porte au-delà de laquelle nous attendrait une autre vie, toute de roses et de lumière, infiniment meilleure que la vie d’avant. Un peu passée de mode, mais très classique, est ensuite l’attente d’une espèce de retour sur investissement : ceux qui se seraient privés de satisfactions ici-bas recevraient en proportion de la béatitude au-delà. Et les autres seraient bien attrapés. Plus intemporelle est l’idée d’une survie glauque : Infernum latin, Hadès grec ou Shéol biblique - mais le thème du Shéol est justement une critique des conceptions païennes -. Selon ces conceptions, l’homme n’est pas complètement détruit après la mort, mais son "ombre" survit, d’une vie à vrai dire assez terne. Mais la vie n’est-elle pas de toute façon plutôt décevante ? Enfin, l’espérance de l’immortalité de "l’histoire", telle que l’imaginaient, par exemple, les Romains : ceux qui se sont acquis la gloire parmi les mortels survivront à jamais dans la mémoire des peuples.

Ces espérances ne sont pas chrétiennes. Pourquoi ? Parce qu’elles n’articulent pas la mort et la vie, la morale et l’espérance.

C’est bien clair pour la vie après la mort comme pour la survie glauque : dans ces deux cas, peu importe ce qu’on a vécu avant, en bien ou en mal, ce qui suit, ombre ou lumière, est la même chose pour tous. Mais les deux autres ne valent guère mieux. Certes, l’espérance de la gloire immortelle valorise les hauts faits, mais elle fait fi des petits, des sans grade et, surtout, des victimes de l’injustice du monde. Quant au retour sur investissement, à bien y réfléchir, n’est-ce pas la caricature de la morale ?

Seule l’espérance chrétienne articule vraiment la vie éternelle, le bien et le mal. Vous avez entendu l’évangile : "L’heure vient où tous ceux qui sont dans les tombeaux vont entendre la voix du Fils de l’homme, et ils sortiront : ceux qui ont fait le bien ressuscitant pour entrer dans la vie ; ceux qui ont fait le mal, ressuscitant pour être jugés."

Aujourd’hui nous célébrons la mémoire des fidèles défunts. Vous avez remarqué que nous n’avons pas utilisé l’évangéliaire, mais le lectionnaire de la liturgie des funérailles. Vous n’avez donc pas vu l’élévation de l’évangéliaire, qui fait un écho anticipé à l’élévation, au cours de la célébration, du Corps et du Sang du Christ, et qui signifie l’élévation de la croix. L’espérance chrétienne est en celui qui a été élevé sur la croix. Ceux qui auront fait le mal seront jugés. Mais, nous-mêmes, n’avons-nous pas fait le mal ? Sans doute ; mais le Fils de l’homme est mort sur la croix pour le pardon de nos péchés ; et quiconque croit en lui échappe au jugement. Si vous mettez votre espérance en celui en qui sont le pardon, la justification et la purification, alors votre espérance est chrétienne.

Dans le bois de la croix, que nous vénérons le Vendredi-Saint, réside le fondement de notre espérance : toute notre vie doit être portée par ce bois-là. Dans toute notre existence, efforçons-nous de faire le bien, demandons la grâce d’agir saintement, car le Christ est ressuscité pour notre sanctification. Et si nous avons fait le mal, levons les yeux vers le crucifié : il est mort pour que le pécheur se convertisse, et qu’il vive.

Je ne sais pas comment font les gens, mais je sais que c’est ainsi que Dieu fait.