Université de Quartier

Pénitence, confession, réconciliation I

20 janvier 2000
2000.
 

Souriez !

Faites-moi un large sourire : regardez, quand vous souriez vous montrez les dents. Voilà qui est étrange. Selon un anthropologue dont j’ai oublié le nom, le sourire consisterait justement, pour l’homme, à découvrir ses armes, au lieu de les cacher, afin d’affirmer ses intentions pacifiques. Pourtant, quand un animal montre les crocs c’est plutôt en manière de menace ou d’avertissement.

Ami ou ennemi ? En tout cas, c’est la question élémentaire que se posent d’emblée, par un langage articulé, ou par des postures compréhensibles, deux êtres vivants qui se rencontrent et qui sont de nature à pouvoir s’inquiéter mutuellement.

Ami ou ennemi : cette alternative sommaire et polémique nous paraît sauvage, peu à la hauteur de l’humanité et de la civilisation. Pourtant toute situation de guerre l’impose automatiquement à tous : ami ou ennemi, il faut choisir. Le simplisme de l’affrontement systématique binaire, qui désole en général tout observateur impartial et clairvoyant, est la pente naturelle de tout combat, qu’il soit armé ou politique, d’intérêts ou d’idées. Peu importe, lorsque la lutte fait rage, qu’on soit ou non partie prenante, la situation impose à tous sa loi d’alternative : on ne peut pas, pris au milieu du champ de bataille, clamer qu’il y a du pour et du contre dans chaque camp. À moins d’être oiseau pour s’envoler dans le ciel, ou fourmi pour cheminer sous la terre, il faudra bien accepter d’être, pour les combattants en présence, ami ou ennemi.

Si notre vie ordinaire, Dieu merci, n’est pas une constante bataille, elle n’est pas pour autant un jardin de colombes. Les situations habituelles de notre existence sont caractérisées par le jeu de relations polarisées : entre mari et femme, entre parents et enfants, entre subalternes et supérieurs, entre autorités et administrés, entre personnes de service et personnes servies. Dans tous ces cas de figure, la relation est, pour une grande part, de dépendance. En fait, la plupart de nos relations, quand elles ne sont pas d’indifférence, sont de dépendance. Et les relations de dépendance sont marquées d’une ambiguïté radicale.

Le dépendant, par construction, est porté à aimer celui dont il dépend, puisqu’il reçoit de lui quelque satisfaction. En effet, si celui dont il dépend ne le satisfaisait pas du tout, il ne serait plus vraiment dépendant mais simplement victime. En général, donc, on a lieu de savoir gré à celui dont on dépend de quelque satisfaction : la reconnaissance du ventre est un phénomène très réel et pratiquement automatique. Les enfants aiment leurs parents parce qu’ils aiment ceux dont ils reçoivent la vie et, jour après jour, les biens et les soins élémentaires de l’existence.

En même temps, le fait de dépendre d’un autre est, de soi, le motif d’un grief à son égard, dans la mesure où celui dont on dépend ne saurait purement et absolument satisfaire en tout aux attentes qu’il suscite. Sans en être conscient ou sans se l’avouer, on en veut à celui dont on dépend de dépendre de lui. Ainsi, la construction même de la relation de dépendance motive et l’amour et la haine, et la reconnaissance et l’hostilité.

Si l’on choisit de ne voir que le bon côté des choses, celui de la reconnaissance, on suppose que les ouvriers aiment leurs patrons, les subalternes leurs supérieurs, les esclaves leurs maîtres, les amis faibles leurs amis forts, les enfants leurs parents et les femmes leurs hommes. Et tel est bien, en général, le cas dans les sociétés heureuses. De plus, même quand ce n’est pas le cas, les dépendants ont rarement intérêt à manifester leurs griefs à l’égard de ceux dont ils dépendent. En revanche, manifester sa gratitude est un bon moyen, souvent, de s’attirer des gratifications supplémentaires.

Si, pourtant, l’on choisit au contraire de ne voir que la réalité seconde, toujours cachée sous la première, de l’hostilité des dominés contre leurs dominants, on comprendra toute chose en termes de lutte des classes, de conflit des générations, de guerre des sexes et d’oppression de l’homme par l’homme. Ne voir ainsi que la face obscure des relations humaines est un malheureux aveuglement.

En revanche, la nier tout à fait est une illusion naïve que les uns et les autres ont intérêt, en première analyse, à nourrir, mais qui entretient toute espèce d’abus. La manière dont les dominants sont tentés d’abuser de ceux qu’ils dominent se manifeste typiquement dans la pédérastie : cette conduite criminelle, improprement dénommée pédophilie, constitue une forme extrême et brutale de la jouissance perverse dont le désir menace potentiellement quiconque détient quelque pouvoir sur un autre. Elle est, en cela, représentative de la "condition déchue" de l’homme, conséquence du péché originel. Notre situation humaine déchue implique généralement que nous soyons ennemis de ceux que nous aimons. L’hostilité est au coeur de tout ce qui porte le nom d’amitié et d’amour. La réalité que nous connaissons est polémique en elle-même.

De la même façon, nous sommes les ennemis de Dieu tout en l’aimant. Voyez les mythes : les dieux et les divinités y sont mis en scène sous le signe évident de la beauté, de la bonté, de la perfection. Mais, de façon sous-jacente, on les devine jaloux, malfaisants et mal aimants.

Dieu, certes, s’est révélé. Cet événement, unique dans l’histoire de l’humanité a pour témoin la Bible : l’Ancien et le Nouveau Testament, l’ancien et le nouveau témoignage.

Que nous dit la Bible ? Que ce Dieu qui se révèle vient mener sa propre guerre au milieu du monde dont j’ai dit qu’il était marqué intrinsèquement d’un caractère polémique au coeur même de ce qu’il peut connaître d’amour et d’amitié. La conquête de la Terre promise par le peuple d’Israël, selon la promesse que Dieu lui avait faite, se réalise à la pointe de l’épée et, dans la mesure où elle accomplit la volonté de Dieu, c’est bien la guerre de Dieu que mènent les tribus d’Israël en chassant les habitants du pays, et même en les exterminant tout simplement, pour s’installer à leur place.

En particulier, le chapitre 15 du Premier Livre de Samuel nous montre le roi Saül, intervenant dans l’histoire longtemps après les premières conquêtes, appelé à mener sur ordre de Dieu le combat contre les Amalécites. Le Seigneur lui commande de vouer les Amalécites à l’interdit, c’est-à-dire de les exterminer complètement, eux et leur bétail, et de détruire tous leurs biens. Or, voilà que Saül prend vivant le roi Agag et s’empare des meilleures bêtes de l’ennemi au lieu de les abattre. Aussi Dieu envoie-t-il le prophète Samuel reprocher à Saül sa désobéissance, et ce dernier se défend en prétendant que, sous la pression du peuple, il a consenti à ce qu’une partie du bétail, la plus belle, soit réservée pour être offerte en sacrifice. Le prophète, qui n’est pas dupe de l’excuse, signifie à Saül que, pour cette faute, il est réprouvé. Puis il exécute Agag.

Ce récit, comme un certain nombres d’autres plus ou moins semblables, nous plonge dans une grande perplexité. Je vous en propose ce soir une interprétation analogique qui nous intéresse directement, étant donné le sujet qui nous occupe.

Les ennemis qu’il s’agit d’extirper du pays, ces pécheurs d’Amalécites comme le souligne Samuel dans son rappel à Saül de l’ordre divin qu’il a manqué à exécuter rigoureusement (1 Samuel 15,18), représentent les esprits mauvais, les réalités hostiles à Dieu, que le peuple doit donc extirper de la terre qu’il lui est donné d’habiter. Dans la pleine lumière de la Révélation, en Jésus Christ, nous comprenons alors que ce récit signifie plus généralement la nécessité d’éradiquer totalement le mal, par la grâce de Dieu, par la puissance de l’Esprit Saint.

Que signifie le fait, reproché à Saül, d’avoir remporté la victoire et de ne pas avoir complètement détruit l’ennemi, mais de s’être permis d’en garder une partie, par convoitise, partie qu’il prétend d’ailleurs offrir en sacrifice ? Remarquez au passage l’ambiguïté de ce geste : en offrant un sacrifice, il adopterait l’attitude d’un fidèle serviteur de Dieu, alors que l’action même qu’il accomplirait consommerait une désobéissance à l’ordre divin : c’est, la plupart du temps, en forme d’obéissance prétendue que l’on désobéit à Dieu. Que signifie, donc, le fait d’avoir remporté la victoire et, au lieu d’anéantir le mal, d’en réserver une partie par convoitise ? C’est ce qui arrive, le plus souvent, aux personnes alcooliques qui commencent à s’en sortir.

Une personne alcoolique appartenant à un groupe social où l’alcoolisme n’est pas normal cache forcément son état, considéré comme honteux, et s’enfonce dans le mensonge. Si cette personne se trouve adroitement amenée à vouloir sortir de sa malheureuse situation, et si elle est bien aidée, il est sûr qu’elle peut arriver à cesser de boire, mais neuf fois sur dix elle rechutera. Dans le cas classique, l’alcoolique se dit : puisque je suis guéri, je dois pouvoir boire un peu, comme tout le monde. Il recommence donc à boire un peu d’alcool, puis, rapidement, se remet à en consommer abusivement. C’est pourquoi les associations qui apportent leur aide aux alcooliques prônent généralement l’abstinence totale.

Cet exemple vaut pour toutes nos chutes analogues, pour nos péchés habituels que nous appelons volontiers des traits de caractère. Dans la thématique des péchés capitaux, l’alcoolisme est la forme quasi canonique de la gourmandise. La gourmandise comme péché capital, c’est-à-dire comme dérèglement grave d’une dynamique vitale essentielle bonne en soi, ne consiste pas dans le fait de manger trop de gâteaux mais dans la chute en une situation de dépendance qui, par-delà une satisfaction compensatoire incessamment recherchée et pas toujours obtenue, pourrit la vie.

Si le genre de maladie dont l’alcoolisme est le type apparaît en général quasi inguérissable, c’est parce que nous ne voulons pas exterminer l’Amalécite. Nous voudrions être délivrés de ce qui est insupportable dans notre dégradation, mais nous ne voulons pas guérir tout à fait, car nous sommes attachés à la structure compensatoire de notre dégradation. Nous ne voulons pas vraiment guérir, comme Saül nous voulons seulement ne pas souffrir de notre mal, ne pas être punis pour nos fautes. Nous voulons bien être aidés à vivre, mais nous ne voulons pas lâcher notre péché qui, pourtant, nous conduit à la mort.

Cette situation est celle de la création tout entière qui souffre sous la domination du mal, c’est-à-dire de l’hostilité contre Dieu, et qui pourtant n’est pas abandonnée par Dieu. Dieu, en effet, la conserve miséricordieusement dans l’être, en dépit de l’offense perpétuelle qu’elle fait à sa sainteté. Si Dieu la conserve ainsi, c’est en vue du salut qui s’opère d’abord dans la Révélation progressive dont témoigne l’Ancien Testament, et qui s’accomplit parfaitement en Jésus Christ, ce dont témoigne le Nouveau Testament. Dieu se compromet donc très gravement dans ce monde marqué par l’hostilité contre lui. C’est ce que manifeste en pleine lumière la croix de Jésus qui, selon le mot de saint Paul, a "été fait péché pour nous", qui a subi la mort du criminel, une mort ignominieuse, pour laquelle s’allient les ennemis jurés, les Hérodiens et les pharisiens, mais aussi les sadducéens et les autres, en somme, les juifs et les païens.

La façon dont Dieu se laisse affecter par la misérable situation humaine marquée de péché apparaît en pleine lumière dans la croix du Christ, mais elle est déjà perceptible tout au long de la Révélation. Par le fait de se révéler Dieu accomplit déjà la "kénose", l’action de "se vider de soi-même", que l’Épître aux Philippiens lit dans l’incarnation et la passion du Fils de Dieu. Et cette oeuvre de Dieu qui nous sauve au prix de la passion du Christ ne sera achevée qu’au dernier jour du monde. C’est pourquoi nous devons appeler de nos voeux ce dernier jour, nous devons le désirer de toute notre ardeur, au lieu de dormir dans la tiédeur d’un vague espoir de survie après la mort.

Pour aborder notre thème du trimestre, "Confession, Pénitence, Réconciliation", nous avons étudié la dernière fois le passage du Deuxième Livre de Samuel qui relate l’histoire de David et Bethsabée (2 Samuel 11-12). Beaucoup ont été très surpris par ce texte qui ne leur semblait guère répondre, à première vue, à leurs attentes les plus légitimes. Dans cette histoire scabreuse et terrible on ne voit pas apparaître de confession en bonne et due forme du pécheur, en fait de pénitence David ne jeûne que pour essayer d’éviter le châtiment, et rien n’arrive du genre réconciliation, au contraire, la situation créée par le péché semble profiter au pécheur et être ainsi entérinée par Dieu lui-même ! Quant à la qualification du péché telle qu’elle ressort de la parabole utilisée par le prophète Nathan pour en faire prendre conscience à David, elle semble très insuffisante : on ne reproche au roi que d’avoir en quelque sorte volé le bien du pauvre, alors qu’il a pris la femme de son prochain, et qu’il a ensuite fait tuer traîtreusement le malheureux mari.

L’étonnement général ne fut que plus grand quand j’ai fait remarquer que ce texte était recommandé comme lecture pour la célébration du sacrement de réconciliation. En fait, nous devons comprendre que, dans cet épisode, Dieu apparaît d’abord comme poursuivant avec persévérance et patience l’accomplissement de son dessein de salut pour les hommes, au point d’accepter de se trouver incroyablement "compromis" avec eux, tels qu’ils sont, atteints par le pouvoir du Mauvais, enfoncés dans l’hostilité contre Lui.

Dieu poursuit son dessein, c’est cela qui est essentiel dans cet épisode, en particulier dans tout ce dont témoigne la figure déroutante du roi "selon le coeur de Dieu" : David ne fait preuve ni d’un sens moral au-dessus de son temps - il s’est conduit comme la dernière des crapules - ni d’une piété débordante dans la contrition, ni d’une confession très éclatante, ni d’un examen de conscience très profond, ni d’une ferme résolution de réparation. Mais, entendant la Parole de Dieu, il la reçoit. Il lui est révélé, par le prophète, qu’il a péché, alors il dit : "J’ai péché." Il croit à la Parole de Dieu, il l’accueille. Le fait qu’elle ne lui parvienne pas avec la force et l’éclat que nous voudrions, nous, aujourd’hui, est, par rapport à ce fait fondamental, secondaire.

Le caractère scandaleux du pardon de Dieu à l’égard de David, qui semble relever d’une indulgence coupable, d’une faiblesse et d’un favoritisme injustifiables, ne peut s’éclairer que sur le fond de la progressivité de la Révélation de Dieu qui s’accomplit comme une histoire d’amitié entre lui et des hommes choisis parmi les hommes, des pécheurs pris parmi les pécheurs. Alors même que David est mal purifié du pouvoir du Mauvais toujours à l’oeuvre dans le monde déchu, il est déjà l’ami de Dieu. Dieu prend pour ami un homme encore marqué profondément de l’hostilité du monde contre Dieu, du péché abominable qui est la manifestation même du pouvoir du Mal sur le monde. Et, en dépit de ce qui l’obscurcit, l’amitié de David se révèle profonde et réelle dans la façon dont il écoute la parole de Dieu et la prend en considération pour elle-même, à cause de celui qui la prononce et non pour des motifs intéressés.

La qualité singulière de l’attitude de David envers Dieu, en dépit de toutes ses fautes, apparaît clairement par différence avec celle de Saül. À la fin de l’épisode des Amalécites, Samuel le prophète s’adresse à Saül par une démarche qui paraît être la même que celle de Nathan envers David : il lui révèle son péché. Et Saül aussi reconnaît : "J’ai péché." Mais le résultat n’est en fait pas du tout le même. Le texte le montre sans l’expliciter, et il faut le lire attentivement pour déceler la différence. Il en va de même, au début de l’évangile de saint Luc, pour l’accueil que font respectivement Zacharie et Marie à la parole de l’ange qui leur apparaît. Zacharie demande en substance : "Qu’est-ce qui va me prouver que tu es digne de foi ?", tandis que Marie s’étonne : "Explique-moi comment cela peut arriver." Sous l’apparente similitude de réaction, qui comporte la surprise et l’objection, la différence est dans la façon dont l’interlocuteur est reconnu ou non pour ce qui il est, accueilli ou non pour qui il représente.

Ici, Saül est simplement soucieux de ne pas être rejeté et non pas atteint au coeur par la parole de Dieu qui lui est donnée : il réclame à Samuel de ne pas être sanctionné, et va jusqu’à essayer de le retenir de force. David, au contraire, tente de fléchir Dieu par la prière et le jeûne, comme il convient à un pieux Israélite, mais il accepte l’action de Dieu comme sa parole, sans mettre en doute sa justice. La droite considération de Dieu par David, plus haut que lui-même, que ses intérêts et que tout, malgré son péché, est comme une trouée de bien pur dans les ténèbres de ce monde ambivalent où la haine habite au coeur de l’amour.

On pourrait dire ici, en répétant ce qui est écrit à propos d’Abraham, que David eut foi en Dieu et que Dieu le lui compta comme justice. Cela ne signifie pas que Dieu prenne son parti du péché de David, qu’il l’admette avec insouciance. Dieu supporte ici la faute, la révolte et le péché, selon ce qu’il affirme déjà à Moïse en Exode 34,7, et selon ce qui se manifeste pleinement dans la façon dont le Christ Jésus portera dans sa passion et sur la croix le péché des hommes : comme une agression terrible et une souffrance extrême, jusqu’à la mort.

C’est bien pour délivrer complètement ce monde de l’emprise du mal que Dieu poursuit son dessein d’amour, mais son oeuvre est en cours jusqu’à son accomplissement dans la Pâque du Christ, et jusqu’au Jour de sa venue dans la gloire. En attendant, le péché demeure, comme révolte et comme hostilité contre Dieu, et aussi comme pouvoir du mal sur la création, notamment dans l’ambiguïté de la réalité où le mal se tapit au coeur du bien.

Lorsque le pénitent est pardonné, sa faute est enlevée, mais il n’est pas complètement purgé de la situation de domination du mal que connaît la création et qu’entraîne le péché : il lui reste à accomplir un chemin de purification. Dans le langage catholique traditionnel, celui du catéchisme, cela s’appelle les peines temporelles. Il s’agit ici de ces conséquences du péché qui demeurent au coeur du pécheur, continuant à le grever d’un attachement mauvais qui le prédispose à la rechute.

Selon la doctrine catholique il y a un péché originel, commis par nos premiers parents. Le couple biblique Adam et Ève représente nos premiers parents mais nous ne pouvons pas pour autant nous les représenter simplement à la manière dont nous connaissons aujourd’hui l’homme et la femme. Il en va comme pour, par exemple, le récit de la Création en sept jours : l’expression "il y eut un jour, il y eut un matin, premier jour " ne peut être interprétée simplement, c’est bien évident, à partir du "jour" que nous connaissons, puisqu’elle porte sur un "moment" où il n’y a encore ni ciel, ni soleil, ni aucun astre.

Le récit de la Genèse exprime analogiquement, en utilisant les mots correspondant aux réalités que nous connaissons, des réalités que nous ne connaissons pas. C’est le principe même de l’analogie. La création est "comme si" elle s’était faite en sept jours. De même, c’est "comme si" il y avait un premier couple, homme et femme, produit à partir d’un "premier homme", Adam, qui serait l’ancêtre de tous les hommes. Non seulement le récit n’exclut pas la nécessité d’une compréhension analogique, mais il en suggère la nécessité, par exemple lorsque Caïn, après son crime, craint la rencontre "du premier venu" qui pourrait le tuer alors qu’il n’y a encore sur la terre, du point de vue littéral du récit, que lui-même, son père et sa mère.

Le péché originel, en tant que péché, est un acte volontaire de révolte contre Dieu, commis par "nos premiers parents". En tant qu’originel, ce péché commis par cette origine de tous les hommes qui est "comme" un premier couple dont nous descendrions tous constitue l’origine de tout péché au monde.

Ce péché originel a pour conséquence la soumission de la création au pouvoir du mal. La création est soumise au pouvoir du mal non parce qu’elle l’a voulu, mais à cause de celui qui l’a livré à son pouvoir. Tout péché des hommes est conséquence du péché originel, qui a pour conséquence la propension au péché de tout homme venant dans le monde, sa disposition au péché qui le rend si vulnérable à la tentation. Tout homme vient en ce monde - sauf le Christ qui est le Saint de Dieu, et sa mère qui en a été préservée par une grâce provenant, d’avance, du sacrifice de son Fils - avec le péché originel, c’est-à-dire non seulement les conséquences de ce péché, mais aussi le fait de porter personnellement ce péché.

Ce point est mystérieux et obscur. Le péché originel est, comme tout péché, révolte contre Dieu, et en même temps il diffère de tout autre péché en ce que, pour tout descendant d’Adam, il n’est pas volontaire. Il s’agit bien d’un concept théologique, mais d’un concept qui se déduit nécessairement du donné biblique et traditionnel analysé dans le détail, puis synthétisé fidèlement.

Le récit biblique de l’épisode d’Adam et Ève au jardin nous dit la structure du péché, le syndrome du péché : inattention à la parole divine, puis déformation, oubli et contestation de cette parole, et enfin révolte contre Dieu. L’attitude de la créature dans le péché est la volonté de s’emparer de ce qui appartient en propre au créateur en lui reprochant de ne pas vouloir le donner : Dieu opposerait au désir le plus profond de l’homme un refus malveillant et pervers. Le drame du péché, ce en quoi il est désespéré et désespérant, est l’enfermement sans issue dans un cercle vicieux parfait. Dans la mesure où ce dont l’homme veut s’emparer est justement ce que Dieu voulait lui donner, à savoir l’arbre de vie, c’est-à-dire l’immortalité ou, mieux encore, le Fils immortel lui-même, l’homme s’empêche de recevoir ce qu’il prétend vouloir et s’enferme lui-même dans le malheur.

Dans une catéchèse trop étroite, on oublie le début du récit : ce n’est pas en soi le fait de désirer être comme Dieu qui est péché puisque c’est ce que Dieu veut pour l’homme. Le péché est la misérable prétention humaine de devenir comme Dieu contre la volonté de Dieu.

Comment vient le mal au moment où il apparaît ? Dans le récit du jardin, le mal est déjà là : Il est déjà dans le serpent, dans sa parole perfide, et il est déjà en Ève, dans sa version déjà déformée de la parole de Dieu. Ce récit ne nous dit donc pas l’apparition du mal. Il ne dit même pas la façon dont le mal est entré dans le jardin, la première brèche. Les acteurs que nous voyons en scène, Ève et le serpent, ne sont que des créatures du jardin. Puisque le serpent est une créature du jardin, il ne peut être mauvais en soi : Dieu n’a rien créé de mauvais. Mais cette créature du jardin est déjà atteinte : le mal est déjà entré en elle. Nous ne savons ni quand ni comment. En revanche, par la Révélation, nous savons que le mal est antérieur à l’homme, que l’homme n’est pas à l’origine du mal. Mais nous voudrions en savoir plus.

Nous sommes contraints, alors, à faire de la métaphysique. Entre l’éternel avant, où il n’y a que Dieu, éternel, tout-puissant et infiniment bon, et le temps du jardin où nous voyons le mal à l’oeuvre, il "doit" y avoir un moment M de l’apparition du mal. Comment, alors qu’il y a un seul principe, peut-il advenir un second élément hostile au premier ? À cette question il n’y a pas de réponse pour nous en ce monde.

Les langages sur le mal en soi ne doivent pas, de ce point de vue, nous faire illusion : ils désignent le mal, mais ils n’éclaircissent pas son origine. Je ne prendrai qu’un seul exemple, celui du mot Satan. Satan, en hébreu, veut tout simplement dire "accusateur". C’est en particulier le nom d’un personnage important du livre de Job : le Satan y est un personnage de la cour céleste, de l’entourage de Dieu. Le contexte historique qui sert de soubassement à cette analogie est la cour du roi des rois typique à l’époque où le livre est écrit : le roi de Perse. À la cour, quantité de personnages ont du pouvoir dans l’ombre du pouvoir royal, et notamment cette espèce de "grand vizir Iznogoud" méchant et malveillant qu’est le Satan, qui use de la marge de manoeuvre dont il dispose mystérieusement contre les amis du roi.

Cette analogie sert à dire la situation de l’homme en butte à un puissant qui l’opprime et le détruit, et cela sous le pouvoir suprême de Dieu qui n’ignore rien de ce qui arrive. L’homme ami de Dieu ainsi opprimé crie son incompréhension et clame son exigence de justice et de salut.

Or, la réponse biblique de Dieu à Job tient en une phrase : "Tu ne peux pas comprendre." Et cela n’est pas dit pour rien : la Bible ne parle pas pour rien, Dieu ne parle pas pour rien.

Bien sûr, cette réponse ne nous satisfait pas. Mais nous n’en avons pas d’autre.

Il en va de même en ce qui concerne la liberté : là encore, nous ne pouvons comprendre ni la vraie liberté, qui est au-dessus de la liberté de choix entre le bien et le mal, ni la liberté relative qui est celle de l’homme non baptisé, de faire ou de ne pas faire le mal alors qu’il demeure soumis au pouvoir du Mauvais. Nous ne pouvons pas comprendre ce qu’est la liberté de l’homme sans péché, cette liberté qui ne se conçoit pas du tout en termes de possibilité de choisir pour ou contre Dieu, et qui est la liberté de Jésus, celle de Marie, sa mère, parce qu’elle est celle de Dieu même. Nous ne pouvons pas comprendre non plus ce qu’est la liberté d’un homme qui est tombé au pouvoir du péché : puisqu’il est tombé au pouvoir du péché, il ne peut absolument pas se libérer lui-même, et donc il n’est pas libre !

Attention : nous ne sommes pas dans la situation de ne rien comprendre, mais dans la situation de ne pas tout pouvoir comprendre. Cette situation ressemble à celle de notre vision : "la tache aveugle" est l’interruption de la capacité de voir précisément là où le nerf optique se branche sur la rétine, presque au milieu de la zone de vision centrale. À cause de la nature du dispositif qui nous permet de voir, au coeur de notre capacité de voir il y a un aveuglement.

L’origine du mal se trouve, pour nous, en pleine tache aveugle. Qu’on la nomme Satan, démon, diable, Belzébuth ou autrement, on ne fait qu’appliquer à un concept métaphysique ultime des notions qui en disent quelque chose par analogie. Satan signifie "accusateur", "diable" veut dire "disjoncteur" ou "disloqueur". Nous devons prendre garde à ne pas retourner la démarche, à ne pas la mettre à l’envers.

C’est ce que l’on fait, typiquement, avec l’histoire du serpent au jardin. Le serpent est une créature du jardin. Mais dans ce récit c’est l’arrivée la plus déterminée du mal, le canal de l’arrivée du mal. Ce serpent, dans le récit, n’est pas plus le mal en soi que ne l’est le Satan du livre de Job. Aussi, l’usage traditionnel et légitime de dire "Satan", ou "le serpent de la Genèse" ne doit pas nous empêcher de comprendre que, dans le livre de Job, Satan n’est pas le mal métaphysique, car, autrement, nous irions imaginer que le mal métaphysique est un compagnon de Dieu, et que, dans le livre de la Genèse, le serpent n’est pas le mal en soi, car, autrement, nous irions imaginer que le mal est une créature de Dieu.

Dans l’histoire de l’Église catholique, la mauvaise pente scolastique, après le grand saint Thomas d’Aquin, est de se prendre les pieds dans le langage et de vouloir réduire la tache aveugle à rien par un langage métaphysique complet et satisfaisant : de vouloir "tout comprendre", de vouloir avoir tout compris. Bref, on prend sa métaphysique pour la réalité de la Révélation, en forme supérieure à la forme de la Révélation, et on la met à la place de la Révélation. On va préférer son système conceptuel bien huilé et bien rodé à une Révélation qui dit : "Vous ne pouvez pas tout comprendre." On en vient à mettre le veau d’or à la place du Très-haut, et à faire ce que le Seigneur Jésus dénonce chez les pharisiens : au nom de la tradition des hommes, on annule la parole de Dieu.

La grande protestation de Luther, et des autres réformateurs, s’explique en partie comme une réaction à cettedérive. Mais ce contre quoi ils réagirent n’était précisément pas catholique. Et, au nom d’un "déblaiement" de ces déductions additionnelles qui sont venues comme obstruer le juste canal de l’intelligence de la foi dans l’Esprit, ils ont été jusqu’à rejeter aussi des constructions légitimes et bonnes.

Dans le rapprochement entre les catholiques et les protestants, il faut que les catholiques renoncent bien clairement à tout ce qui dans l’histoire de l’Église peut être en surcharge et de nature à obstruer la saine doctrine. D’un autre côté, nos frères protestants doivent reconnaître clairement la foi dans son intégrité.

De façon exemplaire, l’affrontement entre Luther et le magistère de son temps sur la question de la justification s’est exprimé dans la formule "Simul peccator et justus", "Simultanément pécheur et juste", formule condamnée par le concile de Trente. Le conflit relève en partie d’une confusion entre le péché et les conséquences du péché. En saine doctrine catholique, le chrétien est, à la fois, "simultanément", juste, c’est-à-dire libéré de ses péchés, et encore plus ou moins affecté par les conséquences du péché dont il doit donc encore être purifié. S’il se soumet docilement au travail de purification que lui prescrit l’Église, non seulement cet état "impur" ne se traduit pas immédiatement par le fait de commettre des péchés, mais il s’améliore progressivement, se transformant peu à peu en un état de sainteté toujours plus grande.

Le travail de purification, de satisfaction, se fait par les méthodes bien connues : le jeûne, la prière et l’aumône. Le jeûne, ou l’ascèse, consiste à se priver même de choses qui sont licites et bonnes en soi lorsque c’est utile pour mener le combat contre le mal en soi et contre les risques d’y retomber. La prière est toujours d’abord écoute de la parole de Dieu, c’est pourquoi il est tout à fait normal et juste de prier avec les formulaires de l’Eglise et à partir de l’Ecriture. L’aumône est d’abord un devoir de justice envers les défavorisés, et ensuite le mouvement de l’amour qui veut tout partager avec le prochain. Vous reconnaissez les "trois p" du carême : la prière, le partage et la pénitence, ce sont les moyens quotidiens prescrits pour "guérir du péché".

Quant à l’affaire des indulgences, elle n’est qu’un épisode très particulier de l’histoire de l’enseignement de l’Église sur la pénitence, la prière et l’aumône, dans lequel entre aussi en ligne de compte la compréhension du thème des mérites des saints. Certes, nous ne pouvons guérir du mal que par l’action puissante du Dieu sauveur, par la grâce du sacrifice du Christ. L’oeuvre du salut qui est tout entière accomplie par Dieu, est néanmoins "donnée" aux hommes car, dans sa générosité, il va jusqu’à accorder en propre à ceux qu’il sauve sa sainteté en sorte qu’il les associe vraiment au sacrifice du Christ : ainsi les saints sont, par la grâce de Dieu, rédempteurs avec le Christ, étant sauf le caractère d’unique rédempteur du Christ. L’affaire des indulgences se démonte donc facilement. Il ne faut qu’un peu de temps et d’expérience pour y faire la part de la bonne pratique d’une saine doctrine et celle des malheureuses dérives due à la corruption de certains fils de l’Église, parfois non des moindres.

Par la prière, et selon le mode de prière proposé par l’Eglise - qu’il s’agisse de passer par une porte sainte ou d’accomplir telle autre démarche particulière de circonstance -, l’Eglise en est sûre et elle a le pouvoir et le devoir de le dire, Dieu apporte ses grâces de purification aux fidèles qui les lui demandent, à l’invitation du magistère, d’un coeur sincère.

La distinction entre le péché et les conséquences du péché nous renvoie à la distinction entre l’aspect du salut immédiat, instantané, gratuit et total par le pardon du péché qui opère la réconciliation du pécheur, salut dont l’accueil inconditionnel du fils prodigue par son père est l’image excellente et merveilleuse, et l’aspect du "travail de salut" que constitue l’oeuvre de satisfaction ou de pénitence, ou de remise des peines temporelles, ou de conversion ou de purification - c’est ce que signifie le mot purgatoire - , selon le vocabulaire employé.

La purification à laquelle nous devons nous livrer n’est pas une épreuve facultative qui serait réservée aux meilleurs ou aux plus intéressés. Elle est absolument nécessaire pour tous. Et Dieu ne privera pas ceux qui ne l’ont pas achevée dans les limites de leur vie terrestre des moyens de l’accomplir au-delà : c’est cela que signifie le purgatoire. Heureusement, d’ailleurs, que nous croyons cela, car si nous en doutions nous aurions de sérieux motifs d’inquiétude ou d’angoisse à la pensée de notre comparution éventuelle devant le Juge de toute chair dans l’état où nous sommes !

Ces deux aspects correspondent aussi aux deux sacrements inséparables que sont le baptême et la confirmation. Le baptême est le sacrement du salut total et gratuit : plongés dans la mort du Seigneur nous sommes libérés du péché originel, et nous sommes pardonnés de tous nos péchés. Libérés du péché originel, fameuse tache aveugle, nous ne sommes pas aussitôt purifiés des conséquences du péché. La confirmation est le don plénier de l’Esprit Saint, par lequel Dieu achève en nous ce qu’il a commencé.

Chacun de ces sacrements est donné une fois pour toutes. Nous sommes baptisés une seule fois pour vivre une vie entière de baptisés, une vie que Dieu sauve constamment. Et nous sommes confirmés une seule fois, pour vivre une vie d’enfant de Dieu dans l’Esprit Saint, c’est-à-dire de fils dans le Fils à qui Dieu donne l’Esprit constamment, et selon toute nécessité.

Confirmés, vous avez reçu l’Esprit Saint et le gage de l’Esprit Saint : l’Esprit Saint donné proprement à la confirmation est aussi le gage qu’il vous sera donné en toutes circonstances et selon toute nécessité.

De même quand nous avons été baptisés nous avons reçu le salut de Dieu et le gage du salut.

Le sacrement de la pénitence et de la réconciliation est d’abord le don du salut, donné de nouveau au baptisé, ce dont le baptême était le gage. C’est pourquoi ce sacrement de la pénitence et de la réconciliation a historiquement, selon l’origine de sa mise en oeuvre liturgique, et intrinsèquement, selon la portée qu’il garde dans la pratique de l’Église, d’abord le sens du pardon du péché mortel, de la réconciliation du chrétien tombé en état de disgrâce, tombé de son état baptismal. Il a ensuite le sens d’un moyen ordinaire de recevoir la grâce du travail de purification par lequel Dieu achève en nous ce qu’il a commencé, en nous délivrant profondément de tout attachement au péché, en nous sanctifiant de plus en plus.

Notre conception de ce sacrement, à nous "les bons chrétiens", est trouble et mal satisfaisante, et donc mal pratiquée, notamment parce que nous n’avons gardé de ces deux sens que le second, celui du perfectionnement, dont je dis bien - j’insiste - qu’il n’est pas une matière facultative réservée à une élite. Mais cette dimension est seconde (non pas "secondaire") dans ce sacrement. Et nous avons oublié la dimension première qui est de nous resituer radicalement dans notre condition de pécheurs arrachés à la damnation, arrachés à la révolte contre Dieu, à l’hostilité déterminée contre le Créateur.

Ce soir mon propos s’attachait surtout à développer ce premier aspect du sacrement de la pénitence et de la réconciliation. Nous étudierons la prochaine fois plus en détail les aspects de la contrition, de la confession, et de la satisfaction, que nous n’avons pas beaucoup constatés chez David et Bethsabée.

Mais il nous faut d’abord bien entrer dans ce que j’appelle le premier aspect, sinon nous ne pouvons absolument pas comprendre correctement le second. Le mystère de notre condition obscure d’êtres créés bons par Dieu et tombés au pouvoir du Mauvais, qui nécessite un arrachement radical au Mal, est le fondement sans lequel nous ne pouvons rien comprendre correctement. Et pas non plus, donc, le sacrement du pardon.

Au début de la messe, juste après la salutation, le prêtre dit, par exemple, aux fidèles : "Préparons-nous à la célébration de l’Eucharistie en reconnaissant que nous sommes pécheurs." Il s’agit de la reconnaissance que nous sommes, dans le meilleur des cas - Dieu veuille ! - en état de grâce, à savoir bénéficiaires de la grâce radicale de Dieu qui nous arrache à notre état de damnés, et que la grâce nous est d’autant plus toujours nécessaire que nous demeurons portés à pécher.

Avouer ses péchés véniels, des péchés déterminés autres que ceux qui nous coupent radicalement de la grâce baptismale du salut, c’est entrer dans le deuxième aspect, celui de la recherche d’un progrès dans la sanctification. Ce deuxième aspect est également essentiel, mais si l’on oublie le premier, il est défiguré.

En effet, si nous ne concevons le sacrement de pénitence que comme une lessive ou comme une reprise après accroc, notre pensée de nous-mêmes est celle d’un être "bien" à qui il peut arriver de petits accidents ; or, cette pensée est radicalement fausse, elle ne considère pas Dieu et l’homme en vérité. Cette pensée est celle de Saül. "J’ai péché, d’accord, mais reste avec moi !"

Ce que nous manquons, dans une telle attitude, c’est le préalable indispensable de la foi. C’est pourquoi la "confession" doit être d’abord confession de foi, en Jésus Christ le Fils de Dieu, venu dans la chair pour nous sauver, mort sur la croix pour le pardon de nos péchés, ressuscité pour notre sanctification. Telle est la juste considération de Dieu qui nous comble ainsi de son amour infini, nous qui étions ses "ennemis".

Cessons donc de nous justifier nous-mêmes inlassablement, notamment dans nos conduites ambiguës, ne mettant en avant ce qu’elles peuvent avoir de reconnaissance de Dieu que pour mieux cacher ce qu’elle contiennent toujours d’hostilité contre Dieu.

La confession de foi reconnaît que c’est par la seule grâce de Dieu que nous ne sommes plus ennemis de Dieu. Amis ou ennemis ? Ennemis au coeur de notre amitié, c’est notre condition. Il ne nous est donné d’être amis de Dieu que dans l’événement radical où nous renonçons tout à fait à la considération de nous-mêmes à cause de celle de Dieu. Nous renonçons à nos idées, à notre justification, à nos petits bonheurs, nous renonçons radicalement à nous-mêmes, nous sommes prêts à tout perdre et à tout considérer comme rien, comme déchet, au regard de Dieu lui-même et du Bien absolu qu’est Dieu et son amour.

Comment pourrais-je me déclarer juste à aucun titre, comment ne verrais-je pas qu’il y a dans ma foi de l’incrédulité ? Tout refus d’amour est incrédulité. On ne peut pas dire : "J’ai la foi mais de temps en temps je n’ai pas beaucoup d’amour", non plus que : "Je n’ai pas d’ennemis". Quelle naïveté !

Il ne s’agit pas de dire que j’ai commis des péchés en toutes matières. L’essentiel n’est d’ailleurs pas de faire l’inventaire de mes péchés. L’essentiel est d’accueillir l’amour merveilleux de Dieu, qui sait très bien l’ambivalence constante de notre attitude à son égard, qui sait très bien que même quand je l’aime je ne l’aime pas, et qui pourtant m’accueille avec un amour, lui, sans ombre ni réserve, et qui accueille mon amour en dépit de ce qu’il a de divisé. Et qui me dit même : "Tu es juste, grâce à mon regard sur toi, si indigne que tu demeures, puisque tu te laisses ainsi regarder."

Jésus demande à Pierre, trois fois, "m’aimes-tu ?", parce qu’à Pierre surtout il faut rappeler qu’il n’aime pas. Pierre fut peiné parce que le Seigneur le lui demanda trois fois. Bienheureuse peine, bienheureuse contrition, qui le conduit à dire : "Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime." Cela signifie : "C’est toi, Seigneur, qui peux savoir si et comment je t’aime ; c’est toi qui peux m’arracher à mon désespoir de ne pas t’aimer, en me disant que oui, je t’aime." Voilà la joie profonde du sacrement de la pénitence et de la réconciliation, qui fait qu’on en sort avec un beau sourire, en offrant ses armes et ses larmes à Dieu, en lui disant : "Tu sais, Seigneur, que je ne veux plus te combattre, mais demeurer ton ami tout à fait et pour toujours."


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