Dimanche 2 mars 2003 - Huitième Dimanche

Aux grands maux les grands remèdes.

Osée 2,16-17.21-22 - 2 Corinthiens 3,1-6 - Marc 2,18-22
dimanche 2 mars 2003.
 

Aux grands maux les grands remèdes.

Mais nous préférons nous contenter des petits, parce que les grands sont souvent douloureux et effrayants.

Par exemple, pour conjurer le sort on croise les doigts. Vous le faites peut-être, je ne sais pas, mais en tout cas tant de gens le font que l’expression est dans le dictionnaire. D’où vient ce geste ? Vraisemblablement de la croix du Christ, comme aussi celui de toucher du bois.

Jadis, sans doute, pour chasser les esprits mauvais ou les mauvais présages, à défaut de pouvoir exhiber un objet idoine on se contentait de former une croix avec les deux index. Et puis, le geste se faisant en catimini à l’aide d’une seule main, l’on a oublié bien vite quel sens il pouvait avoir à l’origine.

Croiser les doigts ou toucher du bois, c’est comme pousser un petit cri vers la puissance inconnue qui régit le cours des choses, afin que le malheur n’arrive pas. Mais il y a de petits et de grands malheurs, de petites et de grandes peurs, et donc de petits et de grands cris. Le jeûne est un grand cri.

Quand l’enjeu est la vie ou la mort, en toute religion des hommes, on pratique la privation de nourriture et de boisson, c’est-à-dire de ce qui est nécessaire à la vie. En particulier, la personne ou le peuple qui se sent ou se croit en faute à l’égard de la divinité se recommande à elle en jeûnant pour prévenir et éviter le châtiment suprême.

Loin que le jeûne soit une invention de la Révélation biblique, au contraire, les prophètes en ont vertement critiqué la pratique pour rappeler les fils d’Israël au "jeûne véritable", à savoir la miséricorde et le repentir.

De même, Jésus renvoie ses interlocuteurs fieffés jeûneurs au repère unique et définitif de toute conduite de prière pour conjurer la mort : la croix du Fils de Dieu, le sacrifice qui obtient le pardon des péchés, le mystère de l’Époux donné et enlevé.

Curieusement, voyez-vous, c’est toujours cela qu’on oublie, le seul essentiel, le seul nécessaire, le seul suffisant. Quand une pratique vient de la foi chrétienne, comme croiser les doigts ou toucher du bois, on oublie bientôt la Croix. Et quand elle vient de la religion naturelle, comme le jeûne, les prophètes et Jésus lui-même ont beau la rapporter au mystère du Christ, elle retombe sans cesse à sa platitude originelle aux mille justifications.

Pourquoi donc cette pente fatale et toujours dans le même sens ? Simplement parce que le seul remède au péché et à la mort qui nous accablent est trop grand pour nous, en sorte que nous préférons nous contenter des petits, fussent-ils amers et inutiles.

Le mystère du Christ, mystère affolant du Fils de Dieu rejeté par son peuple et crucifié par les hommes, mystère éblouissant d’une grâce absolue faite aux pécheurs par le Juste souffrant et mourant, fait éclater toutes nos antiques outres religieuses. Et Dieu sait que nous tenons à nos vieilles peaux !

Il est, Jésus, cette pièce d’étoffe neuve qui, en se "rétrécissant", en s’effaçant lui-même dans l’obéissance à son Père jusqu’à se vider de sa vie, attire tout à lui, si bien que le vieux tissu se déchire.

Voilà l’ ?uvre de Dieu, telle qu’il ne viendrait à l’idée d’aucun homme d’agir de façon semblable. Mais ne fallait-il pas qu’il en fût ainsi ? Dans l’événement de la mort du Christ, Israël et les hommes mettent le comble à leur péché, au point que les assassins ne sont pas moins perdus que la vie de celui qu’ils assassinent. Et le déchirement de la communauté juive, lorsqu’à la prédication apostolique certains se convertiront tandis que d’autres résisteront, n’est pas moins un déchirement pour Jésus qui l’avait prévu.

Tout cela est bien trop grand pour nous, et nous ne pouvons que détester et fuir un Évangile ainsi ramené à son essentiel dans sa crudité inimaginable. Seul un homme nouveau peut supporter cette parole nouvelle qui l’emporte sur la mort et le péché définitivement. Seul celui qui, par la foi et la puissance de l’Esprit Saint, renonce à lui-même à cause de Jésus peut porter l’Évangile de sa grâce.

Tel est le cercle gracieux de la foi au Christ Jésus que seul peut l’accueillir celui qui l’a déjà reçue : à vin nouveau, outre neuve. Voilà pourquoi le mystère de notre salut ne va pas sans celui de notre divinisation. Dieu ayant choisi d’épouser notre condition humaine en son Fils nous fait, en retour, semblables à lui.

Bienheureux les invités au mystère des noces de l’Agneau, réalisé par sa mort sur la croix, déjà reçu dans le don de la foi, et qui sera consommé au dernier Jour pour les siècles des siècles.

Si les maux du péché et de la morts sont si grands qu’ils dépassent toujours nos pauvres conjurations humaine, le remède que Dieu nous donne est encore bien plus grand, si grand qu’il nous faudra l’éternité pour nous en réjouir dans l’action de grâce.