Dimanche 23 novembre 2003 - Le Christ Roi

Vous avez déjà témoigné en justice ?

Daniel 7,13-14 - Apocalypse 1,5-8 - Jean 18,33-37
dimanche 23 novembre 2003.
 

Vous avez déjà témoigné en justice ?

C’est une expérience pénible, humiliante même. Du moins si, votre témoignage étant de quelque conséquence, vous êtes criblé de questions souvent insidieuses par des experts en la matière. Rapidement vous touchez aux limites de la mémoire et du jugement qui s’avèrent toujours plus fragiles qu’on ne l’imaginait. Ce qui était pour vous une évidence devient problématique et vous ne savez bientôt plus de quoi vous êtes vraiment sûr. Plus vous anime sincèrement l’intention droite de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, et plus vous déconcerte la surprise de ne pas y arriver.

Tandis que les sincères s’effritent, au contraire, les psychopathes et les cyniques font effrontément bonne figure : plein de leur délire ou sûrs de leur système élaboré avec le conseil éclairé de leur avocat, ils ne sont gênés par aucun souci de vérité, au contraire, ils s’appuient résolument de tout leur poids de menteurs sans vergogne sur la fragilité et la précarité communes en la matière.

Et Jésus, fait-il bonne figure devant Pilate ? Le gouverneur, dans son rôle de magistrat instructeur, va droit au but : "Tu es le roi des juifs ?", demande-t-il à l’accusé, l’invitant ainsi à plaider coupable sans plus de manières. En effet, quiconque soutenait une telle prétention était ipso facto considéré comme séditieux et traité en conséquence. Sur la croix de Jésus, l’écriteau portant motif de condamnation n’en mentionnera pas d’autre que celui-là. Or, à cette question simple, celui qui a dit :"Que votre oui soit oui, que votre non soit non", ne répond ni oui ni non.

"Dis-tu cela de toi-même, ou bien parce que d’autres te l’ont dit ?" Jésus invite Pilate à entrer avec lui dans la question de la vérité : certes, les accusateurs ont formulé une suggestion de cette sorte, mais qu’en pense-t-il lui-même ? Pilate comprend et se récuse, se reconnaissant incompétent en la matière. C’est pourquoi il préfère donner pour de bon la parole à Jésus, attendant de lui qu’il s’explique sur les faits.

Or, loin de se dérober à cette nouvelle épreuve par de simples protestations d’innocence, Jésus revient à la question de sa royauté : à l’évidence, s’il n’a pas donné de réponse simple à la question simple, c’est qu’il n’y en avait pas. Nous comprenons que, s’il est roi, c’est en un autre sens que celui qu’on attend, et même peut-être en un temps différent.

Pilate tente de ne retenir de cette parole profonde qu’une conséquence sommaire, qui lui suffirait pour mettre un terme à l’affaire : "Donc, tu es roi ?" Ici se place une réplique de Jésus tellement différente de celle que nous pourrions attendre que nous oublions tout à fait à quoi elle se rapporte : "Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité."

Celui qui, la veille, au cours de son dernier repas avec ses Apôtres, s’était désigné lui-même comme "la vérité", déclarant : "Je suis le chemin, la vérité et la vie", ne se donne plus maintenant que comme "témoin" de la vérité. Se serait-il ravisé en changeant de situation, l’assurance du maître au milieu de ses disciples faisant place à la prudence de l’accusé devant son juge ? Bien sûr que non !

En réalité, Jésus est la vérité en tant que témoin humble, fidèle et obéissant de la vérité, de même qu’il est Dieu en tant que Fils aimant et bien-aimé de Dieu. Ainsi, il est roi en tant que choisi et consacré par le roi des rois et seigneur des seigneurs pour recevoir autorité, pouvoir et domination.

Son intronisation a d’ailleurs lieu, vous le savez, sur la croix. Elle est manifestée dans sa résurrection et réalisée par son Ascension. Et sa royauté ne sera complète qu’au dernier Jour, lors de son retour dans la gloire. Voilà pourquoi, à la simple question "Tu es roi ?" posée tandis que la Passion ne fait que commencer, il n’y a pas de réponse simple. La vérité à ce sujet ne peut être alors, pour celui qui s’avance vers sa croix, qu’un humble témoignage de confiance, d’obéissance et de fidélité.

Et comment oserions-nous nous-mêmes, en tant que chrétiens, nous situer différemment ? La confession de notre foi à la face du monde, en premier lieu, ne saurait être une certitude affichée, arrogante et dominatrice : une telle attitude n’est qu’affirmation de soi et trahison de Jésus Christ. En fidélité à sa parole et à sa Pâque, nous ne pouvons que rendre humblement témoignage à la vérité qu’il nous a fait connaître, dans la douceur et la patience de sa Passion.

De même, notre confession de nos péchés, au tribunal de la pénitence, ne doit pas se faire affirmation péremptoire et tranchante de notre propre culpabilité, comme si nous pouvions prendre la place du juge en même temps que celle de l’accusé. Nous devons seulement déposer notre fragilité et nos fautes, dans l’humble reconnaissance de notre incapacité à faire toute lumière en nous-mêmes, aux pieds de la Vérité qui nous accueille avec infiniment d’amour.

Soyons maintenant des témoins de la vérité dignes de Jésus Christ, jugé et condamné par les hommes, mais justifié et couronné par Dieu. Alors, quand il viendra dans sa gloire pour établir toute justice, il nous prendra avec lui dans l’Amour.