Université de quartier

La révélation I

Jeudi 16 octobre 1997
1997.
 

Qu’y a-t-il dans cette boîte ? Vous ne le savez pas ? Personne ne se risque à deviner ? Vous auriez pu risquer : "Il y a ceci, il y a cela", ou trancher : "Il n’y a rien", ou encore laisser tomber : "Peu importe ce qu’il y a dans cette boîte !". Pourtant, il y a quelque chose dedans, et vous voyez que je sais ce que c’est. Moi seul. Quelque chose est à l’intérieur, quelque chose est caché et vous pouvez supposer qu’il s’agit d’un objet qui de quelque manière représente la clé de mon propos de ce soir. Vous auriez pu avoir trois attitudes pour échapper à la situation toujours un peu délicate d’ignorer : inventer le contenu, déclarer que le contenu n’existe pas ou décider de vous désintéresser de la question. Evidemment la question qui nous occupe ce soir n’est pas essentiellement de savoir ce qu’il y a dans la boîte, mais celle de comprendre ce qu’est la Révélation, la Révélation de Dieu.

Le mot de révélation signifie étymologiquement dévoilement. Ce qui était caché apparaît. Notre première difficulté, pour comprendre ce que signifie la Révélation de Dieu, provient de notre fuite du mystère du monde, notre fuite du fait que le monde nous apparaît comme cachant quelque chose : "Il y a quelque chose là-dessous, il y a quelque chose là-dedans." Nous sommes héritiers d’une longue tradition philosophique, en particulier grecque ; et les concepts philosophiques que nous utilisons encore aujourd’hui fréquemment et sans y penser, la substance, l’essence, l’âme, ne signifient pas autre chose que cela, à savoir : "il y a quelque chose à l’intérieur", "il y a quelque chose dessous". A l’intérieur de quoi ? à l’intérieur de la réalité telle qu’elle nous apparaît. Le mot substance, signifie simplement, en latin, "ce qui se tient dessous". Vous en trouvez l’équivalent grec dans le mot hypostase, qui est d’emploi moins courant. L’essence désigne ce qui serait l’être même de la chose, par opposition à ce qui peut la recouvrir ou la contenir ; et l’âme, c’est le noyau, le centre. Il y a donc, sous le visible, dans le visible, un invisible qui est le fond de la réalité, le plus important de la réalité, qui la détermine et l’anime. Quand l’homme voit le monde, il est évident pour lui que la réalité a une profondeur.

L’homme voit bien que le monde cache quelque chose, que le monde est mystérieux. Et l’homme cherche à découvrir le secret du monde. Nous sommes mus non seulement par ce qui nous fait vivre, à savoir ce dont nous avons besoin, mais aussi par cette quête, caractéristiquement humaine, de la découverte de ce que cache le monde. Ce mouvement de l’être humain, seul, peut expliquer ce que signifie le mot art. Si vous vous êtes risqués à expliquer ce que c’est que l’art, vous avez connu de grandes difficultés. L’idée de beau pourrait peut-être fournir la base d’une définition du mot art ; mais le mot "beau" lui-même est très difficile à définir. On comprend l’idée d’art comme l’idée de beau à partir de l’expérience fondamentale, que nous faisons tous, de désirer découvrir le secret des choses, le mystère du monde, le fin mot de la réalité, l’invisible qui est pourtant la cause, la raison d’être du visible. Par l’art nous comprenons que notre humanité est mouvement vers la découverte du mystère du monde.

Les arts classiques : l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la danse et la littérature. Mais je crois que tout art est littérature. La littérature a cela de particulier qu’elle est faite de mots ; or, le mot, c’est la perte de la chose. Quand on a nommé la chose, on a l’impression de l’avoir acquise : ce qu’on nomme, on pense le tenir ; or au moment où l’on nomme la chose, on s’en sépare, puisque le mot n’est pas la chose. Le langage a cela de merveilleux qu’il semble une réalité nouvelle par rapport à celle qui est perçue. C’est l’expérience de la création. Toute expérience artistique est expérience de création. Mais le langage particulièrement donne le sentiment de la création. Et voilà que cette opération de "nommer", qui fait croire que nous avons percé la réalité - puisque nous l’avons nommée, nous l’avons donc reconnue pour ce qu’elle est - est aussi, au même moment, l’expérience qui nous installe dans la séparation de la réalité.

Il est question de découvrir l’invisible ; or, à partir du moment où je l’ai découvert, je le vois ; mais si je le vois, ce n’est pas l’invisible ; donc ce n’est pas ce que je cherchais. Notre mouvement perpétuel de recherche de l’invisible est nécessairement perpétuellement déçu. C’est le paradoxe du désir, qui meurt d’être satisfait : si le désir se comprend comme le désir de son objet, comme une tension vers un objet, à partir du moment où l’objet est atteint, le désir n’est plus, le désir est défait, perdu. Ainsi notre ambition humaine n’est pas en paix. C’est pour cela aussi que nous fuyons l’expérience de la recherche du mystère du monde : nous la fuyons parce qu’elle nous établit dans cette pauvreté radicale qui est d’être en attente, en manque, perpétuellement. Si nous avons le plus grand mal à comprendre ce qu’est la Révélation de Dieu, entendue chrétiennement, c’est d’abord parce que nous fuyons toujours la question du mystère du monde, du mystère de la réalité.

Pourtant, direz-vous, toute activité religieuse de l’homme n’est-elle pas la mise en acte de cette recherche ? Oui, sans doute ; mais la religion ordinaire n’est que ce que nous voulons bien croire : nous voulons bien chercher, mais petit ; assez petit pour que cela ne nous mette pas nous-mêmes en question. Aujourd’hui, vous rencontrez nombre de personnes qui vous disent : je suis athée, je suis agnostique, ou bien, plus mollement : oui, je pense qu’il y a un Dieu, mais tous les dogmes de la religion, je n’y crois pas. Les jeunes s’interpellent couramment : "Tu crois encore à ça ?" Nous vivons une époque où les gens se déclarent volontiers au-dessus de la foi, et où ils sont pourtant plus superstitieux que jamais. Les mêmes personnes qui se campent en esprits forts à l’égard de la religion chrétienne sont traversées de toutes sortes de petites croyances. L’idée de base, toujours la même, est que le surnaturel, le sacré, le divin, émerge. C’est toujours l’idée qu’en quelque chose, quelque part, à quelque moment, le mystère caché du monde apparaît, ce fond du monde qui est supérieur au monde sensible. Mais pourquoi croit-on si facilement, si volontiers, sans honte, aux extra-terrestres, aux fantômes, aux chiffres porte-bonheur et à tant d’autres choses ridicules ou fumeuses, tandis que l’on pense plus raisonnable d’écarter les vérités de la foi qu’énonce l’Eglise catholique ?

Parce que "croire petit" n’est pas gênant. Tandis que la parole de l’Eglise est grande, à la mesure de l’histoire du monde. Nous ne sommes plus en un temps où le théologien s’aventurerait à proposer une "somme" explicative du monde. Il n’empêche que l’enseignement de l’Eglise, la doctrine, porte bien sur l’ensemble du mystère du monde. Et cela ne peut changer : la parole de l’Eglise ne peut pas avoir moindre portée que le monde dans son ensemble, dans toute son extension. Si croire petit peut toujours se cacher, et sortir au moment où l’on veut, et rester disponible, à la main, croire grand, en revanche, nous engage et nous emporte.

Il ne faut pas se tromper sur ce qu’est la parole de l’Eglise. Il ne faut pas la ramener à quelque chose de "raisonnable", ni pour soi-même ni pour les autres. Parce que ce serait perdre le trésor. Une façon, à notre époque, de ramener la parole de Dieu proférée dans l’Eglise à un système religieux parmi d’autres est de se servir dans le trésor, d’y prendre exclusivement ce qui plaît : des cierges, des images, la Vierge Marie, une sainte Claire, une sainte Rita, ou un saint Antoine, ou bien le dispositif cultuel qui est beau, ou bien la morale de l’Eglise, ou bien cet élan de solidarité qui part de l’Eglise et qui émeut les coeurs : s’emparer de quelque chose de l’Eglise qui convient au besoin que l’on éprouve, mais qui, séparé de son ensemble, n’a pas de spécificité chrétienne. Faire des prières devant une image, mettre un cierge ou une veilleuse et un sou, croire à des forces bienveillantes et spécialisées, être moral tout simplement, éprouver des élans d’amour, tout cela est très bien mais, séparé de la foi au Christ, ce ne sont pas choses spécifiquement chrétiennes. Ramener la religion chrétienne à la religion du tout court, c’est perdre la réalité chrétienne.

C’est très respectable d’être religieux. Mais il ne faut pas se croire chrétien quand on est seulement religieux. Ce n’est jamais bon de se tromper. Il ne s’agit pas d’exclure ou de juger. Mais cela n’est jamais bon de ne pas savoir où l’on est, de se croire où l’on n’est pas. La religion tout court, c’est estimable en tant que religion, mais ce n’est pas pour autant chrétien.

Une autre façon de ramener ce qui est trop grand à des dimensions plus maniables est de transformer la religion chrétienne en un discours sur les religions : "Toutes les religions finalement disent la même chose pour l’essentiel, à savoir de s’aimer les uns les autres." Cette ligne-là peut prendre les moyens d’une rationalisation très savante, et en particulier, le remplacement de l’idée de Révélation par l’idée d’histoire de la pensée de l’homme sur Dieu. Vous avez peut-être lu des livres et rencontré des personnes qui enseignent ce genre de choses. Typique de cette ligne est l’affirmation : "Le peuple hébreu est celui qui, parmi les peuples du monde, a eu l’idée de penser que Dieu l’avait choisi." On entreprend de lire la Bible comme la trace de l’évolution des idées de l’homme sur Dieu, selon une progression aboutissant à l’idée qu’on estime finie, élégante et supérieure, l’idée que l’homme moderne se fait de Dieu lorsqu’il en a fini avec Dieu, à savoir : au fond, Dieu c’est l’homme. Peut-être est-il évident pour vous que cela n’est pas la Révélation. Pourtant, cette ligne de pensée est très agréable, très séduisante - et d’autant plus pernicieuse. Et ce n’est pas sans raison qu’elle vient dans un contexte de religion chrétienne.

La Révélation, en effet, a pour deuxième geste de balayer "les croyances", de dégager le paysage en la matière. Mais la Révélation de Dieu est d’abord l’alliance personnelle que fait un Dieu avec un homme en se plaçant à égalité avec lui : c’est l’alliance avec Abraham. En faisant ainsi alliance avec un homme, Dieu s’abaisse et se livre. Voilà l’événement de la Révélation, qui la caractérise comme absolument unique et incomparable dans l’histoire universelle.

Dans cet événement d’alliance, Dieu se présente d’abord non pas comme le seul Dieu, mais comme le Dieu Un, c’est-à-dire celui qui n’a qu’une parole. Cet événement est plus stupéfiant et incompréhensible que le monde même. Le monde est merveilleux, mystérieux, l’homme peut aller incessamment de découvertes en découvertes et d’émerveillements en émerveillements. Mais radicalement plus surprenante encore est cette alliance où Dieu s’abaisse et se livre.

La Révélation est non seulement surprenante, mais encore scandaleuse. Scandaleux, en effet, est ce Dieu qui ne tient pas son rang. Rappelez-vous Mikal, la fille de Saül, regardant David danser devant l’arche, quasiment nu ; Mikal choquée, méprisant David qui se dénudait ainsi devant les esclaves et les servantes de ses esclaves. David ne tenait pas son rang !

Plus scandaleux encore, peut-être, est le fait que Dieu se révèle à l’un et non pas aux autres. Pourquoi lui et pas les autres ? Et tel est notre coeur que rien ne nous choque plus que cela : qu’un autre, qui n’a pas plus de titre que nous, soit mieux servi que nous. Scandale de l’abaissement de Dieu, scandale de cette liberté de choix apparemment arbitraire, voilà ce qu’inspire, en son premier mouvement, la Révélation.

Le deuxième mouvement de la Révélation, nous l’avons dit, est de balayer le ciel des croyances. Dieu se révèle alors comme étant le seul Dieu : le Dieu de l’univers, le seul Dieu pour tous, et donc incompatible avec les idoles. A bien y regarder, ce deuxième mouvement était déjà dans le premier, car Dieu se révèle à Abraham comme le Dieu grâce à qui Abraham sera le récapitulateur de tous les hommes : "En toi seront bénies toutes les nations." Ce mouvement d’alliance avec un seul est donc potentiellement en lui alliance avec tous : ce Dieu Un est bien aussi le seul et même pour tous.

Nous retrouvons ce fait biblique très constant que, à scruter le texte, on en perçoit l’unité merveilleuse, miraculeuse. Loin d’être fait de pensées éparses s’entrechoquant au fil des siècles, ce texte est d’une cohérence parfaite et en chacune de ses parties toutes les autres sont contenues et impliquées.

Le deuxième geste de la Révélation est donc de dégager le ciel, pour une unification : Dieu fait alliance avec un seul, en sorte que dans cet unique tous soient pris. Et pour cela, troisième mouvement de la Révélation, il va jusqu’à renoncer à lui-même. Telle est la signification de l’épisode dans lequel Abraham coupe des animaux en deux, et où passent entre les moitiés une torche de feu et un four fumant (Gn 15,10), qui symbolisent Dieu lui-même. Ainsi donc, ce troisième mouvement, le renoncement de Dieu à lui-même, était aussi contenu dans le premier : en faisant alliance indéfectiblement et dans une amitié qui par essence crée l’égalité, Dieu renonce à son statut de Dieu. Il vous apparaît maintenant évident, je pense, que, dans l’alliance telle que l’atteste le texte vétéro-testamentaire, Jésus Christ, et lui seul, est annoncé.

Comment se fait-il que, précisément dans ce patrimoine de la Révélation, apparaisse une "réévaluation" qui aboutit à la négation de Dieu ? Justement à cause de cela, à cause du renoncement à lui-même de Dieu, qui est inscrit dans cette Révélation. Mais ce renoncement à lui-même est pour la réussite de l’alliance. Ceux qui croient recueillir l’essentiel de l’héritage chrétien dans une version humaniste de l’enseignement de l’Eglise invitant à la solidarité, à la morale, au dévouement, sont en quelque sorte ceux qui s’arrêtent à la croix ; ou plutôt ceux qui ne vont même pas jusqu’à la croix, parce que dans cet humanisme, la croix elle-même est irrécupérable. Pourquoi Jésus est-il mort, s’il n’y a pas de Dieu, s’il n’y a que l’homme ? Cet humanisme-là refuse la croix.

Il ne faut pas se tromper, c’est tout. Il ne faut pas brûler ceux qui disent cela, ni les insulter, mais leur dire : "N’appelez pas cela chrétien". Si l’on apprend aux enfants une espèce de religion qu’on appelle chrétienne et qui ne l’est pas, comment voulez-vous qu’ils deviennent chrétiens ?

Question : Pourquoi Dieu se révèle-t-il ainsi, et en particulier de manière à renoncer à lui-même, ce qui s’accomplit en Jésus Christ, mort sur la croix ? Réponse : Ne fallait-il pas qu’il en soit ainsi ? Personne ne peut se mettre à la place de Dieu, au-dessus du monde, et tenter d’expliquer "pourquoi Dieu ne pouvait pas faire autrement". Mais comme il nous est révélé que Dieu a fait ainsi, ce que nous pouvons comprendre, c’est que cela convient au monde tel qu’il est et tel que nous en faisons l’expérience.

Pourquoi avons-nous des difficultés ? pourquoi devons-nous nous réunir dans une salle en nous interrogeant sur la Révélation de Dieu ? Dieu est Dieu ! S’il se révèle, a-t-il besoin de moi pour faire des discours ? Cela ne paraît pas très sérieux de la part de Dieu. Le fait est que nous sommes dans l’obscurité. Les hommes sont dans l’obscurité au sujet de Dieu. Ils sont dans l’obscurité au sujet du monde, pas seulement parce que le monde est plus compliqué que ce que nous pouvons en appréhender, mais plus profondément à cause de l’expérience du bonheur et du malheur et du fait que cette expérience est inexplicable, qu’on ne peut pas en rendre compte. Non seulement nous sommes dans l’obscurité, mais nous sommes dans l’état de résister à la lumière.

Je l’ai dit tout à l’heure à propos de la boîte : pourquoi, alors que nous ne savons pas, allons-nous inventer, et dire "il n’y a rien à savoir", ou "ce n’est pas intéressant". Vous reconnaissez "les religions", au sens de l’idolâtrie : on invente Dieu ; ce sera un poteau, un grand arbre, une personne - on dit qu’il n’y a rien : "Dieu est une hypothèse, une rêverie, une création de l’imagination de l’homme" - ou on dit que ce n’est pas intéressant : "Oui, Dieu, sans doute, je crois qu’il y a quelque chose, mais j’ai autre chose à faire que de m’en occuper." Pourquoi fuyons-nous cette question qui est profondément la question de notre être ? Donnez-moi une réponse à cette question et je vous dirai pourquoi Dieu s’est révélé comme il l’a fait. C’est "le mystère de l’iniquité", comme dit saint Paul, que nous résistions à la lumière, à la vérité.

Quand on se demande pourquoi on fait du mal, on trouve relativement facilement des explications : c’est parce qu’on a peur, pour éviter des désagréments, c’est parce qu’on a envie, pour obtenir ce qu’on veut. Mais pourquoi résiste-t-on à la vérité, alors qu’elle est, profondément, ce que l’on désire par dessus tout, et qu’elle nous sauve de tout mal ?

Le mystère de la Révélation de Dieu est inséparable du mystère de la résistance de l’homme à la lumière qui lui est offerte. Dieu se révèle comme il le fait parce que nous étions enfermés dans le refus de la lumière. Par là on peut comprendre qu’il y ait quelque difficulté structurelle à la Révélation : comment apporter la lumière à des gens qui refusent précisément la lumière, sachant qu’on ne peut recevoir la lumière qu’en l’accueillant ? C’est insoluble. C’est pourquoi il y a la croix.

C’est pourquoi il y a le signe de contradiction : "Vous croyez que je suis venu apporter la paix, mais je suis venu apporter la guerre". Et "on se dressera le fils contre le père, la fille contre la mère"... La Révélation de Dieu vient mettre la pagaille. Nous étions relativement tranquilles dans notre refus de Dieu. Dans une tranquillité abominable, certes, atroce : celle de toutes les horreurs, de tous les abus, de toutes les déshumanisations ; mais la Révélation de Dieu vient vraiment nous bouleverser. Nous ne pouvons pas accueillir la Révélation de Dieu comme une bonne conférence sur un sujet bien ciblé, comme un propos qui nous éclaire de manière satisfaisante. Ce n’est pas possible. La Révélation de Dieu est bouleversante, et cela, tout le temps. Parce qu’elle n’est pas située une fois dans le passé de sorte que maintenant ce soit fini : c’est un événement toujours actuel, qui crée le monde nouveau. Le monde enfermé dans le refus de la lumière est créé neuf par la Révélation de Dieu. C’est un monde devenu autre que le monde qui accueille la Révélation de Dieu.

Il est normal que la parole qui porte cette Révélation soit perpétuellement rejetée. Des paroles qui viendrait satisfaire et apaiser tout le monde, il en faut, il y en a, mais elles ne constituent pas la Révélation. La Révélation de Dieu soulève résistance ; la résistance à la parole est un des signes que c’est la parole de Dieu. Une parole qui ne soulève pas de résistance peut n’être pas mauvaise, mais elle n’est pas l’événement de la Révélation.

Il y a une grande latitude de développement humain dans l’ordre de la justice et même de la sainteté, en dehors de ce qui est proprement la Révélation. C’est le thème de l’alliance faite avec Noé, ou encore le thème du Juste des nations dont Job est le type : l’homme, par la raison, peut comprendre la beauté et la grandeur du monde, surtout la beauté, la grandeur et la dignité de l’être humain, et respecter Dieu en respectant sa création. Comment, en effet, pourrait-on reconnaître la dignité de l’homme autrement que de façon profondément religieuse ? En ce sens, l’humanisme qui reconnaît la dignité de l’homme est une attitude religieuse, car il reconnaît la profondeur du mystère du monde. Par la raison, et s’il n’endurcit pas son coeur, l’homme peut aller très loin dans la justice et même la sainteté. C’est pourquoi le thème de la religion en général est tout à fait respectable. Dans l’ordre de la religion sage et raisonnable, il peut se dire des paroles susceptibles d’un large consensus tranquille.

Mais la Révélation de Dieu ne peut pas ne pas soulever le refus et la résistance. C’est le thème de "l’Apocalypse" : vous savez que Apocalypse signifie Révélation. L’événement de la Révélation de Dieu, qui est l’événement du salut en Jésus Christ, est accompagné des plus grands bouleversements, en particulier du déchaînement des puissances mauvaises contre ceux qui accueillent la Révélation. C’est pour cela que l’Eglise ne peut cesser de prêcher dans le désert. On rencontre souvent des gens qui vous expliquent : "Votre problème à vous, c’est que vous avez un bon produit, mais pas une bonne communication. Vous ne parlez que de salut ; parlez de liberté, ce serait quand même plus sympathique. Vous avez un message de solidarité, insistez là-dessus." Tous ces braves conseilleurs, ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que nous ne sommes pas la boutique qu’ils croient. Nous sommes les porteurs de l’événement de la Révélation de Dieu, c’est-à-dire de ce qui bouleverse le monde en le sauvant.

On prétend parfois qu’accueillir la Révélation signifie rejeter le monde : c’est encore une fausse piste ; une troisième fausse piste, plus spécifiquement marquée par l’histoire propre de la Révélation que les deux autres. La fausse piste religieuse, la fausse piste humaniste, sont des retours à des éléments existants : la fausse piste religieuse au sens de l’attachement à des pratiques de prière, et la fausse piste humaniste, religieuse au sens élémentaire du respect du mystère du monde. Ces deux pistes, fausses du point de vue chrétien dès lors qu’elles se dérobent devant le mystère radical du mal, ramènent la religion chrétienne à des réalités religieuses communes. Mais la troisième fausse piste est un refermement sur soi du bénéficiaire de la Révélation, un refermement marqué au coin du refus de la réalité. On prétend accueillir Dieu en refusant la réalité. Le pharisaïsme, et l’essénisme en sont deux aspects.

Le pharisaïsme est un repli sur le bien religieux de la Révélation : l’Ecriture, les commandements. Ce repli induit un fonctionnement en circuit fermé : peu importe le monde environnant, peu importe la réalité des choses, on remplace la réalité par une création cultuelle et religieuse, et on s’y installe dans une sorte de délire - mais un délire spécifique, qui garde quelque chose de la grandeur propre à la Révélation. D’où son caractère éminemment détestable, ce qui apparaît dans l’Evangile : Jésus ne fulmine que contre ceux-là ! Quant aux esséniens, ils s’étaient rassemblés au désert pour créer une communauté hors du monde. Si les pharisiens vivaient leur délire autarcique de façon intellectuelle, en partageant en pratique une vie relativement proche des gens (bien que le nom de pharisien signifie littéralement "séparé"), les esséniens créaient réellement un monde à part, comme leur forteresse de Massada. Dans un cas comme dans l’autre, pourtant, on pensait accueillir Dieu en niant la réalité. Voilà la pire des perversions, la perversion spécifique de la Révélation : nier la réalité ; car nier la réalité, c’est nier ce pour quoi le Christ est mort, ce pour quoi Dieu s’est révélé.

Est-ce que vous pouvez désirer la vie éternelle si vous n’avez pas de quelque manière le goût de cette vie ? Vous pouvez désirer le néant, habillé de quelques oripeaux de rêve. Mais si votre espérance de vie éternelle n’est pas nourrie de votre goût de cette vie, ce n’est pas l’espérance de la vie éternelle, c’est la négation de la réalité. Il ne faut pas confondre la conversion, qui est de se détacher du monde pour s’attacher à Dieu, avec la négation du monde. La Révélation de Dieu, la vraie, ne nie pas le monde, mais l’affirme, puisqu’elle vient répondre positivement à notre question qui reste, toujours : "est-ce qu’il y a quelque chose dans la boîte ?"

Ce monde nous cache son mystère. Et s’il n’y avait pas de secret ? Et s’il n’y avait rien ? Et si la vie était une vaste escroquerie ? La Révélation de Dieu, qui est Dieu, nous dit : "Oui, il y a un secret du monde ; Je suis le secret du monde."

Notre conversion est un transfert d’attachement : elle est renoncement au monde pour recevoir Dieu - et le monde. Voyez la réponse de Jésus à l’Apôtre Pierre qui demande : "Et pour nous qui avons tout quitté pour te suivre, qu’y aura-t-il ? - En vérité je vous le dis, nul n’aura renoncé à maison, femme, enfants.... qui ne reçoive, en ce monde, tout cela au centuple - avec des persécutions" (Marc 10,28-30). Notre conversion est de renoncer à nous-mêmes, pour recevoir Dieu - et nous-mêmes. Il nous faut renoncer à l’ombre de nous-mêmes, à l’ombre du monde, au monde perdu, vous acueillir le monde nouveau, sauvé. Voilà le bouleversement de la Révélation. La Révélation dit que nous ne pouvons recevoir la vie qu’avec Dieu et par lui.

C’est pourquoi la Révélation ne peut être accueillie qu’en renonçant à sa propre vie, selon ce que Jésus affirme si souvent. Nous ne pouvons recevoir la Révélation qu’en position du Fils de Dieu, qui renonce à lui-même pour se recevoir tout entier du Père, qu’en acceptant d’être faits Christ. Vous reconnaissez là le baptême, avec toutes ses valences. Le baptême est plongée dans la mort du Christ, renoncement à sa propre vie pour recevoir sa vie de Dieu dans le Christ. Le baptême est illumination de la raison par la foi. Etre baptisé, c’est revêtir le Christ, être christifié, rempli de l’Esprit Saint, à nouveau créé, engendré. Le baptême donne la foi et sauve.

Un paradoxe de la Révélation, de la religion chrétienne, est qu’en intervenant de manière à se donner tout entier, Dieu fait surgir le secret du monde, brise la surface du visible ; il le fait lui-même, de son initiative, délibérément. Tout nous est donc révélé, tout nous est découvert. Mais en accomplissant cela, Dieu nous prive de toutes nos "petites" croyances, de toutes ces petites croyances sacrées, de ces convictions "qu’il y a du divin là-dedans". C’est le grand événement du passage du sacré aux sacrements. Le thème des "petites croyances" se décline de mille manières, mais c’est toujours la tentative de mainmise sur le sacré. Le thème du sacrement, au contraire, est le renoncement à détenir le divin. Le sacrement, est le salut du monde, et sa sanctification.

Nous avons deux types de compréhension de ce qui arrive. D’une part les explications par l’enchaînement causal, par exemple, il pleut parce que la vapeur d’eau s’est condensée, d’autre part l’interprétation qui dit le sens : par exemple, il pleut pour que la terre soit fécondée, pour que l’homme trouve sa nourriture et le cultivateur la semence. On peut décrire les enchaînements de causes et de conséquences à propos de tout, et le monde, en effet, est ainsi fait. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Mais le sens est autre chose. Notre humanité veut du sens. La méthode scientifique au sens strict ne parle de rien : elle ne produit que des enchaînements de propositions logiquement correctes, et cohérentes avec l’expérience possible. Mais la réalité nous échappe. C’est pourquoi le scientisme est une idéologie qui, sous couvert de la science, fait passer des préjugés. Quant à la démarche animiste, elle remplit les lacunes de la compréhension des enchaînements de nature causale par des "chevilles" interprétatives. L’animisme produit des composites de descriptions causales et d’interprétations. Or, avec la Révélation, nous sommes débarrassés de l’animisme sans être condamnés au scientisme. Nous n’avons pas besoin de combler le vide de notre connaissance par les interprétations religieuses. Mais ce que nous ne devons pas oublier, c’est que dans l’un et l’autre ordres, connaissance de la nature et connaissance du sens, notre ignorance est bien plus vaste que notre connaissance.

La Révélation de Dieu, loin d’apporter une espèce de savoir technique qui nous remettrait au-dessus de la condition commune pour ce qui est de la connaissance, vient nous donner de renoncer au rêve de la toute connaissance. Loin de nous apporter une supériorité pour ce qui est mesurable par les hommes, la Révélation nous apporte la possibilité de renoncer au désir de supériorité. Nous n’en savons pas plus que les autres pour ce qui est de ce que l’homme peut savoir. La Révélationde Dieu confirme pleinement l’homme et le monde. Elle ne bafoue absolument pas la création. Elle ne peut au contraire que l’exalter.

Or donc, qu’y a-t-il dans la boîte ? Dans la boîte, il n’y a pas rien. Il s’agit de la boîte où l’on range habituellement la clé du tabernacle. Et j’y ai mis le "Tau" de François d’Assise. Le Tau, sorte de croix, qui est l’initiale du mot grec tapeinos qui signifie "humble", "abaissé", "petit". Le Christ lui-même, dans sa personne, est la clé de la connaissance et de la Révélation. Le Christ, qu’est-il sinon un homme remarquable par son humanité, par sa faiblesse elle-même, faiblesse jusqu’à la mort sur la croix ? Et par la puissance de Dieu dans sa vie, par les miracles, par la parole ; puissance remarquable justement parce qu’elle est à l’oeuvre dans un homme faible comme quiconque. Il est lui-même la clé et la Révélation, c’est-à-dire Dieu fait homme. L’humanité de Jésus est incapable de nous sauver ; c’est le Verbe incarné qui nous sauve. Cet homme Jésus, qui est Dieu, nous sauve. Mais la divinité de Jésus n’affecte en rien son humanité. La clé de la compréhension de la Révélation de Dieu, c’est que Dieu vient nous sauver en passant entièrement par l’humanité.

QUESTIONS et REPONSES

(sans enregistrement)

* Hypostase - C’est le mot grec qui a été utilisé dans les définitions des conciles du 4ème et du 5ème siècle, qui a été traduit en latin par persona, et que nous récupérons en français par personne.

* La Révélation vient de la Bible, et la Bible a été écrite par les hommes. Comment peut-elle être parole de Dieu ?

La Révélation vient de la Bible, écrite par des hommes : Dieu se révèle en passant tout entier par l’humanité. C’est le mystère même de la Révélation, comme celui de Jésus, comme celui de l’Eglise corps du Christ et institution divine- ou de David, célèbre par ses péchés.

Quand on sacralise le Livre, on risque de retomber au niveau de la "religion".

* Cette conférence est d’un ton plus "philosophique"

Plus théologique, dirons-nous, plus apologétique. La question est de savoir comment la foi arrive à l’homme.

Etre chrétien c’est être disciple de Jésus Christ, Fils de Dieu fait homme, mort pour le pardon des péchés, ressuscité pour nous.

* Avant Abraham, Dieu ne s’était-il pas révélé à Adam ?

Dieu n’était pas caché à Adam. C’est la chute, le péché qui l’a caché. C’est l’homme qui s’est caché de Dieu, qui s’est caché Dieu à lui-même.

* La Révélation a eu lieu, ou est-elle encore à venir ?

* La Révélation renoncement à toute connaissance ?

* Pourquoi Dieu a-t-il caché tant de choses ?

C’est le mystère du Christ total. Dieu s’est révélé à Abraham, en lui tous sont destinataires. En Jésus Christ tous doivent être reçues comme fils. Chaque fois qu’un homme reçoit la Révélation s’accomplit pour tous le sacrifice. C’est pourquoi l’Eucharistie est le renouvellement de l’unique sacrifice du Christ. Chaque fois qu’un homme est baptisé c’est toute l’Eglise qui participe : il n’y a qu’un seul baptême.

La mort et la résurrection, c’est la fin du monde.

Nous avons une partie de la Révélation, et nous n’avons rien. La Révélation nous dépouille, elle nous retire tout ce que nous croyons avoir. La Révélation procède par enlèvement plutôt que par ajout. Elle décape nos erreurs, elle nous laisse nus, face au mystère du monde, au mystère d’iniquité, à ce que les gens appellent le mystère du mal.

La Révélation nous fait découvrir que nous marchons sur la mer, alors que nous pensions avoir sous nos pieds un sol solide. Elle enlève plus d’illusions qu’elle ne donne de certitudes.

* Je n’ai pas entendu les mots "bonheur" ou "amour"

Dieu a fait alliance avec nous. La Révélation est le mystère de l’amour de Dieu. En se révélant Dieu se révèle amour et ainsi il nous révèle ce que c’est que l’amour.

La Révélation nous enlève plus d’illusions au sujet de l’amour qu’elle ne nous apporte d’expériences. Mais c’est une fausse piste que de chercher l’expérience de l’amour et du bonheur. Les mystiques nous disent que l’expérience est celle d’une privation, de la disparition de toute consolation sensible. Sainte Thérèse ne "sent" pas l’amour dont elle parle : "Je chante ce que je veux croire." L’amour se révèle dans ce qui à vues humaines semble le contraire de l’amour.

Quant au bonheur, voyez Isaïe..... : c’est la promesse du bien, l’annonce du Messie. Le Jour de Dieu dans l’Ancien testament, ce n’est pas le bonheur, c’est le jour de la justice et du salut, le jour de la destruction du mal. Le thème du bonheur est ambigu : A Bernadette, la Vierge dit : "Je ne vous promets par le bonheur en cette vie, mais dans l’autre." Nous disons dans le canon de la messe : "Nous attendons le bonheur que tu promets", cela signifie : "la bienheureuse espérance de la venue de ton Fils". Le bonheur, c’est la venue du Christ. Cela dépasse radicalement toutes nos idées du bonheur. Le bonheur des saints, c’est l’espérance, et elle peut exister dans le malheur - c’est toute la joie d’un François ou d’une Thérèse.