Université de Quartier

La révélation II

Jeudi 27 novembre 1997
1997.
 

Tout le monde, ou presque, sait que "manne" signifie un bien qui tombe du ciel en abondance et parfaitement prêt à être consommé. Mais peu nombreux sont ceux qui connaissent l’origine biblique du mot. L’épisode de l’éducation difficile du peuple d’Israël au désert que constitue le don de la manne se trouve en Exode 16. Le lecteur y découvre que le mot "manne" est le lieu d’un jeu de mots : "Mâh", en hébreux, signifie "qui ?", "que ?", ou "quoi ?", et le mot "Hou" tout simplement "ça". Donc "Mâhnhou", avec l’insertion d’un "n" euphonique, se rend littéralement par : "Quoi ça ?" Le mot manne indique l’ambiguïté de la réception du don de Dieu : une nourriture que l’on ne connaissait pas, et que l’on appelle d’un mot constitué par une interrogation qui cesse d’en être une pour devenir une appellation péremptoire. L’homme transforme son étonnement devant l’inouï de Dieu en ce qui paraît être l’affirmation de son savoir. Sous l’apparence de la connaissance demeure visible à qui sait voir la trace de l’ignorance qui demeure.

Les jeux de mots passent en général pour un sport assez stupide et vain. La confusion des genres entre la réalité et ce qui la désigne serait simplement absurde. Pourtant le jeu des mots a quelque chose à voir avec l’intelligence de la réalité.

Dans le jeu de mots subsiste le vieux fond de la pensée magique : l’idée qu’on tient choses et gens par leur nom. Et la pensée magique n’est pas purement dépourvue de sens.

Nous sommes tous travaillés réellement par les mots de notre histoire, d’une façon qui au regard du positivisme scientiste est insupportable à imaginer. Pourtant, c’est cela aussi notre constitution spirituelle.

Une des grandes querelles de la philosophie du Moyen Age est celle du nominalisme. Le nominalisme est une doctrine selon laquelle les objets existent comme tels parce qu’on les nomme comme tels. Une table existe parce qu’on l’appelle table. S’il n’y avait pas cet acte de création qui consiste à dénommer un objet table, il n’y aurait pas de table.

Cette doctrine est très sérieuse. Elle n’est pas saugrenue. On peut y réfléchir avec la connaissance du réel de la physique moderne. Selon la physique moderne, l’espace est un attribut de la matière, dont l’énergie est un aspect. Plus grossièrement, on peut se représenter la réalité comme un vide "plein" de particules, une sorte de soupe particulaire. Pourquoi dire qu’une certaine portion de cette soupe constitue une entité ? Pourquoi dire qu’il y a ici des chaises et des personnes ? Qu’est-ce qui nous permet de distinguer la chaise de notre corps assis sur la chaise ?

Le nominalisme renvoie à l’interrogation sur le caractère arbitraire de la désignation de la réalité et sur l’aspect créateur de l’acte de connaissance.

Plus récent, le courant philosophique, encore en pleine vigueur, de la phénoménologie, s’oppose en un sens au nominalisme. Le mot d’ordre de la phénoménologie, remontant à Husserl, est : "zu den Sachen selbst", littéralement "aux choses mêmes", que l’on rend en français plutôt par un singulier : "à la chose même". La phénoménologie met en avant une sorte d’initiative de la chose dans l’acte qui met en rapport le sujet connaissant avec l’objet qui se donne à connaître.

Mais phénoménologie et nominalisme s’opposent ensemble à l’ontologie ordinaire, c’est-à-dire à l’idée qu’il y a des êtres dans le monde, objets passifs de notre possible connaissance objective. Cela nous semble une évidence en particulier à cause de l’usage du verbe être, façonné par des siècles de philosophie ontologique. Car "ontologique" vient du mot "être" en grec. Et le verbe être n’est qu’un mot du langage, qui peut être utilisé de façons très diverses : "Votre manteau est vert", "votre vêtement est un manteau", "l’être est". L’idée qu’on se fait de ce que signifie "être" fluctue avec le contexte.

Force est de reconnaître que le langage est engagé comme tel dans notre connaissance, et que l’idée du sujet connaissant selon laquelle les choses sont là comme elle étaient avant qu’on en parle, tout simplement, est une illusion.

L’intelligence de l’engagement du langage dans la réalité éclate chez les évangélistes, en particulier dans le prologue johannique, mais aussi dans le "prologue" de Marc : la Parole y est mise en scène, le Verbe s’y découvre comme une personne, comme une "hypostase", subsistante, mais aussi vivante et agissante. Le Logos est la réalité même, le fondement vivant de toute réalité : "En lui tout a été fait, et sans lui rien n’a été de ce qui est." Dans l’archê, au commencement de tout, se trouve le Logos, la Parole vivante.

Dans l’évangile selon saint Marc s’anime le monde soulevé par l’Evangile, d’une animation qui n’a de cesse jusqu’à la fin.

La parole dit fondamentalement la vie. Les mots sont là pour dire la vie. La vérité se révèle dans l’évangile comme l’adéquation de la parole à la vie.

C’est pourquoi l’action du prophète est composante nécessaire de son prophétisme, du fait qu’il parle de la part de Dieu. C’est aussi ce qu’on dit de Jésus : "prophète puissant en paroles et en actes".

Le mot devar, que nous traduisons par parole dans l’hébreu devar adonaï, parole du Seigneur, signifie parole et événement.

La vérité de l’Evangile est que la parole épouse exactement la vie, en sorte que les deux ne font qu’un. Ce qui est vécu est vraiment dit par ce qui est dit, et ce qui est dit est vraiment réalisé par ce qui est fait et vécu.

Vous savez l’exclamation de profonde satisfaction de qui entend la bonne formulation pour expliquer un événement ou une situation : "C’est ça !"

A l’opposé, les paroles vides rendent malheureux, mettent mal à l’aise. Qu’y a-t-il de plus détestable que le jeu de ces paroles qui ne sont absolument pas habitées, pas habitables, invivables ; paroles qui n’éclairent rien mais tentent de nous capter dans leur propre mécanisme langagier arbitraire.

Exemple : Pourquoi notre terre ne serait-elle pas un grain de beauté sur la joue d’un rhinocéros hyperplanétaire ? Pourquoi pas ? Tous les délires peuvent être fabriqués en la matière. Mais ce pourquoi pas est d’une violence terrible, parce qu’il nous projette de force dans la considération d’une réalité hypothétique qui serait plus réelle que celle que nous vivons, à laquelle on ne rendrait pas justice. C’est un langage qui vous parle d’une réalité qui n’est pas la vôtre et qui devrait l’emporter sur la vôtre.

Cela signifierait que notre réalité est négligeable - que notre vie est négligeable. Qu’elle n’a pas de sens. Le contenu profond d’affirmation de telles paroles est qu’il n’y a pas de sens. C’est une parole pour ne pas dire de sens, et pour nous imposer ce non-dire.

Triste façon de conjurer sa peur que de l’infliger aux autres. Si l’on prend la place de celui qui fait peur, on se persuade qu’on n’est pas à la place de celui qui a peur. Devant l’angoisse de l’interrogation radicale sur le sens de ce que nous vivons, on est tenté de prendre le rôle de celui qui mène le bal de l’angoisse, et de prononcer en forme de savoir ce qui donne l’impression d’échapper à l’inquiétude de ne pas savoir.

Une telle démarche est évidemment profondément immorale. Toutes les démarches de ce type sont anti-morales. L’homme se fait le bourreau de l’homme, comme déjà tout enfant qui s’amuse à en martyriser un autre, ou simplement à s’assurer de son pouvoir sur lui. L’homme est-il mauvais ? Non, l’homme n’était pas mauvais. Mais le Mauvais est là, qui saisit toutes les occasions que lui offre notre faiblesse.

L’angoisse de l’incertitude du sens du monde est inséparable du mystère du monde. Se faire bourreau est céder à l’angoisse. Mais c’est aussi céder que de renoncer à tenir la tension, en disant : "Si c’est ça, alors..." alors pourquoi vivre, pourquoi ne pas se droguer, se suicider, tuer ? Pourquoi ne pas faire le choix de la catastrophe ? rapide ou lente, mais de la catastrophe, puisque c’est de cela qu’on a peur. On va au devant de ce qu’on craint, pour, au moins, cesser d’avoir peur que cela n’arrive.

Mais quelle serait la vie normale ? La vie normale est celle qui vient du fait qu’on est aimé. Voilà qui est normal. La vie vient de l’amour : c’est l’amour qui donne la vie. Tout être vivant reçoit la vie ! Nous venons au monde, "normalement", poussés à vivre au cri de "Vis, mon bien aimé !"

Cette considération est essentielle. Nous avons parlé du rapport, brutal ou non, qui existe entre le fait de recevoir la révélation chrétienne et le fait de ne pas l’avoir reçue. Il s’agit de "théologie fondamentale", des "preambula fidei". La foi est un don de Dieu radical, une re-création. Quelle continuité peut-il y avoir dans cette discontinuité absolue qu’est le don de la foi ? La continuité est dans le fait que, être vivant, c’est être poussé au monde par une volonté d’amour qui s’inscrit en soi.

C’est pourquoi, en pratique, la trajectoire spirituelle d’un être à qui Dieu se révèle, à qui se donne à connaître Jésus Christ, a précisément cette forme que, ce que l’on découvre d’abord est qu’on est aimé de Dieu, personnellement, d’une façon vertigineuse et qui donne vertigineusement confiance en soi. Je ne pense pas qu’on puisse connaître Dieu autrement qu’en passant par là. En tout cas, on ne peut faire connaître Dieu par un enseignement qui n’enseigne pas d’abord cela, cet amour personnel de Dieu pour "moi". Je me plais à penser que le regard des nourrissons lors de leur baptême, ce regard vers le ministre qui leur parle, regard plein de confiance et d’ouverture, signifie qu’il reçoivent cette parole qui est le BA-BA de la foi : le "Je t’aime" de Dieu lui-même.

Le narcissisme, constitutif de tout individu est, en ce sens, constitutif de la foi : "Dieu m’aime moi". Evidemment cette révélation première, merveilleuse, est grosse d’une terrible déception, et même de deux terribles déceptions.

La première épreuve est celle de la réalité. En effet, le "Je t’aime" dit toujours : "tu es le plus beau, le plus intelligent, le plus aimable". L’épreuve de la réalité est multiple : les échecs de la vie nous donnent à penser que nous ne sommes peut-être pas aimés, peut-être pas aimables. Même la protestation des parents se heurte à la conviction - au doute affreux - de l’adolescent qu’il n’est peut-être pas aimable.

Et puis, la deuxième épreuve est celle de la fraternité. Comment concilier le fait que l’amour soit exclusif - l’amour est jaloux, l’amour est pour moi tout seul -, comment concilier ce fait avec celui de la présence d’autres destinataires de l’amour ? A la rigueur si les autres étaient là seulement comme faire-valoir... mais si les autres peuvent entrer en concurrence avec moi, c’est insupportable ! Suis-je aimé plus que ceux-ci, oui ou non ? Sinon c’est insupportable. Cette question, vous l’entendez, fait écho en creux à la question de Jésus à Pierre : "M’aimes-tu plus que ceux-ci ?" La question de Jésus signifie une invitation à un retournement, à une conversion : il ne faut pas se demander si l’on est plus aimé de Dieu que les autres, mais si on l’aime vraiment... plus que les autres !

Il s’agit donc de découvrir que Dieu aime très exactement autant les autres que "moi", qui ne suis donc pas le plus beau, le plus intelligent absolument ; Certes, le "je t’aime" de Dieu, comme tout je t’aime, signifie aussi : "Tu es le plus beau, le plus intelligent... le plus aimable." Mais, puisque Dieu aime chacun des autres comme il m’aime "moi", chacun des autres est, comme "moi", le plus beau, le plus intelligent, le plus aimable. Nous sommes précieux aux yeux de Dieu, et c’est vrai pour chacun de nous : Vous valez mieux que tous les moineaux du monde. (Luc 12,7).

Lorsque cette découverte va jusqu’à l’adoption du regard de Dieu sur "les autres", elle est une traversée réussie de l’épreuve de la jalousie, un dépassement qui établit l’être dans un lieu de paix et de disponibilité inaltérables. C’est la découverte à laquelle le père de la parabole du Prodigue invite son fils aîné : "Toi, tu es toujours avec moi ; viens, sors avec moi quand j’accueille ton frère." En ce sens, elle est la découverte des saints, comme en témoigne la multitude de ceux que l’église nous donne à vénérer.

C’est pourquoi toute vocation s’accomplit dans la mission. On ne s’accomplit que lorsqu’on se laisse envoyer vers les autres. Lorsqu’on éprouve l’amour même de Dieu pour les autres. Il faut se laisser faire à cause de l’amour que Dieu a pour les autres. C’est là le secret des saints. Ce sont des êtres qui se sont connus comme chéris personnellement et particulièrement de Dieu, et qui se sont laissés façonner au feu de l’Esprit et par l’épreuve de la croix jusqu’à renoncer à eux-mêmes en faveur des autres, selon l’exemple et la grâce de leur Seigneur Jésus Christ.

Sans doute, il faut renoncer à l’amour de soi. C’est le sens de l’idée traditionnelle de la mortification. Mais ce n’est pas une attitude arbitraire ni morbide ; c’est l’effet d’un sens aigu de la réalité. Voyez Daniel. Il était le favori du grand roi, comblé d’honneurs, de richesses, d’attentions et de privilèges, de la façon la plus légitime qui soit. Et que faisait-il quand il était tranquille ? Il "était en supplication" ! Pourquoi donc ? Pour Israël, bien sûr ; et donc pour le monde. Car le monde était en grand besoin de salut, au temps de Daniel comme au nôtre, et Daniel savait bien que le salut devait venir d’Israël, pour le monde. On croit parfois avoir atteint un niveau de spiritualité supérieur quand on est de ceux qui déclarent : "Moi je ne dis plus d’autre prière que Que ta volonté soit faite !". Mais Notre Seigneur a montré définitivement qu’il fallait prier avec force supplications.

La mortification est une oeuvre qui fait advenir la Vérité. Nous avons besoin d’être pris en pitié. Ce n’est pas parce que nous sommes parfaits que Dieu nous aime. C’est, au contraire, bien que nous soyons défigurés par le péché. Mais aussi, quelle sécurité : quand on se pense aimé, quand on se sait aimé ainsi, non à cause de ses perfections mais en dépit de ses imperfections, on ne craint absolument plus de ne plus être aimé. On a traversé l’épreuve de la jalousie de la plus belle façon qui soit.

Pourtant, diront certains, même au ciel il y a des hiérarchies ; c’est en effet un enseignement dogmatique de la doctrine de la foi. Il y aurait donc des préférés, des chouchous, et d’autres qui ne le seraient pas, pour l’éternité ! Mais écoutez le Docteur Angélique, saint Thomas d’Aquin, dans son "homélie sur le Credo" : "La vie éternelle consiste dans la société jubilante de tous les bienheureux et cette société sera délicieuse parce que chacun possédera tous les biens que possèdent les bienheureux. Car chacun aimera l’autre comme soi-même et, par suite, se réjouira du bien de l’autre comme de son bien propre. De ce fait l’allégresse et la joie d’un seul s’accroît dans la mesure où elle est aussi la joie de tous." Nous n’avons pas besoin de rêver d’une égalité par l’uniformité : l’amour réalisera l’égalité de la béatitude dans la merveilleuse diversité des beautés, car tout sera à tous, puisque Dieu sera tout en tous.

Attention, donc, à ne pas faire de la révélation une aventure individuelle. Ne nous égarons pas dans l’individualisme moderne. Il faut garder le sens du "peuple" et de l’objectivité qui nous sauve de tous les délires.

La Bible n’est pas là pour nous servir de miroir. La Bible est la Parole de Dieu. Elle est le dit vrai de la vie d’Israël, peuple de Dieu ; Israël, un événement vivant du monde, de notre monde. Dieu, le Vivant, passe tout entier, dans l’événement de sa Révélation, par la vie de ce qui est dans le monde, précisément par la vie d’Israël. L’itinéraire du peuple de Dieu est d’abord l’itinéraire personnel d’Abel "le juste", de Noé, d’Abraham (surtout), d’Isaac, de Jacob-Israël, de Joseph, de Moïse, de Josué, de David, des juges, des rois et des prophètes selon le coeur de Dieu. Et, par-dessus tous et en tous, de Jésus, le Béni, le Seigneur. Tous ont connu l’expérience de l’achoppement devant le passage par la déréliction. Tous ont été choisis en vue du salut du peuple, et de l’humanité. Par-dessus tous et en tous, aussi Jésus Christ est ainsi choisi par Dieu pour le salut de tous. Son histoire n’est pas un archétype pour la nôtre, elle est la nôtre, si seulement nous répondons à notre vocation qui est d’y avoir part. Chacun doit entrer dans cette histoire du véritable Israël, chacun doit se laisser incorporer à l’Unique Jésus Christ.

C’est pourquoi "la Trinité" n’est pas un objet livré à notre étude. L’Esprit se dit dans la relation du Père et du Fils, pour un unique mystère de Dieu Un. Entrer dans ce mystère, c’est connaître aussi l’Esprit. Le monde est en travail de salut comme en travail d’enfantement. A ce travail de mise au monde du monde nouveau nous sommes complètement associés, par la grâce de Dieu. C’est le mystère de Marie, mère de Dieu : ce monde devient porteur de Dieu. Donc le mystère de Marie est aussi celui de la création tout entière. La Révélation est Incarnation et Salut : un événement de vie, l’événement de la vie du monde qui était perdu dans le péché, événement accompli en Jésus Christ, mort pour notre rédemption et ressuscité pour notre sanctification. En Jésus tout est dit.


1997 UQ revelation II