Université de Quartier

Les Saints que sont-ils pour nous

9 mai 1996
1996.
 

Avez-vous vu "Quatre mariages et un enterrement" ? C’est un film où Hugues Grant, la coqueluche des jeunes générations, joue un personnage de jeune homme très bien élevé, à l’anglaise, ce qui est tout dire, plutôt timide, mais évidemment intelligent et plein d’humour, et dont la spécialité est le discours de mariage.

Ce film se moque des traditions, des conventions et des rites, comme peut-être seuls les Anglais savent le faire, il s’en moque d’une telle manière qu’on a bien l’impression que sans ces rites, traditions et conventions, il n’y aurait plus rien. Si on veut voir une morale au film, c’est que l’amour, le vrai, triomphe toujours, tandis que les conventions ne sont qu’une carapace qui se craquelle sous les coups de la vie réelle. Mais c’est une morale apparente. Ce film cherche peut-être plutôt une subversion des conventions.

A propos de mariage, on dit qu’on choisit toujours les mêmes textes. En avez-vous l’impression ? Dans ce cas, de quels textes s’agit-il, selon vous ? Saint Paul, sur l’amour, en particulier ? 1Corinthiens 12-13 ? On le connaît par coeur ? Chiche ! Essayez, là maintenant, de vous rappeler ce texte dont on dit qu’on le connaît par coeur. Je trouverais bien qu’on le connaisse vraiment par coeur. En particulier les versets 4 à 7 : "L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas..."

Imaginez que, connaissant ce passage par coeur, vous puissiez vous le rappeler en temps opportun. Exemple. "L’amour prend patience" : cela vous arrive d’être exaspéré ? Quand on est exaspéré, et qu’on a un peu de vertu, on se tient à quatre : "Il ne faut pas que je m’énerve". Et, dans le meilleur des cas, on craque. Mais si, à ce moment-là, on se disait plutôt : "L’amour prend patience..." ? C’est très différent ! "L’amour prend patience" : c’est positif, c’est ouvert. Cela rappelle quelqu’un.

Quelquefois, on n’a pas envie de faire ce que demandent les circonstances, de voler au secours de quelqu’un, et l’on a tout de sortes de bonnes raisons pour ne pas le faire. Si l’on pensait : "l’amour rend service", ce serait peut-être différent. C’est autre chose que de repousser les bonnes raisons de ne pas faire ce qui rendrait service. Cela dépasse le sentiment que l’autre ne l’a pas mérité, ne sera pas reconnaissant... "L’amour rend service", cela coule de source...

"L’amour ne jalouse pas." Est-ce que cela vous est arrivé d’être jaloux ? La jalousie, c’est vraiment ce qui ne se commande pas, ce contre quoi on ne peut se prémunir. Cela vous saisit tout d’un coup. Et quand on est jaloux, on s’en veut terriblement. Parce qu’on sait que la jalousie, ce n’est pas beau ; et s’il n’y avait que cela ! En plus, la jalousie est une faiblesse, une vulnérabilité, une frustration. La jalousie n’a vraiment rien pour plaire. C’est un sentiment qui vous fait vous tasser sur vous-même. "L’amour ne jalouse pas" oppose sa force triomphante à ce sentiment d’écrasement, d’humiliation ou de déni de justice.

"L’amour ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil." On se vante aussi pour de bonnes raison. Mais "L’amour ne se vante pas" modifie la situation : c’est par égard pour les autres, par égard positif, aimant, qu’il faut s’en abstenir.

"L’amour ne fait rien de malhonnête." Quand on commet quelque petite malhonnêteté, au sens propre ou figuré, on se défend, on se trouve des circonstances atténuantes, on s’accorde des tolérances. On se dit peut-être : "Je serais bien bête de ne pas en profiter." Ou encore on est provoqué à commettre quelque petite malhonnêteté, sous prétexte que si on ne le fait pas c’est parce qu’on est inhibé : parce que c’est interdit, parce que "ta maman ne veut pas". L’interdit est tourné en dérision. "L’amour ne fait rien de malhonnête" c’est tout sauf dérisoire, tout sauf une inhibition, tout sauf une mesquinerie. C’est la grandeur de l’amour de ne faire rien de malhonnête.

"Il ne cherche pas son intérêt", "il ne s’emporte pas", "il n’entretient pas de rancune", "il ne se réjouit pas ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans la vérité." "Il supporte tout" - plus littéralement : "Il couvre tout" -. C’est mieux qu’excuser, tolérer ou considérer avec indulgence, c’est proprement divin, de "couvrir" la faute de l’autre.

"Il fait confiance en tout", "il espère tout", "il endure tout". Vous voyez qu’il y a matière ! Avons-nous trop entendu ce texte ? Au contraire, nous ne l’avons peut-être jamais vraiment entendue, cette parole qui est de Dieu, et donc faite pour être mise en pratique. Et si vous me permettez de vous y exhorter, essayez de faire ce qu’elle dit. Essayez cela ne serait-ce qu’une fois, sur un point, un de ces jours. A ce moment-là, vous éprouverez que cette parole subvertit votre vie, qu’elle retourne votre vie, et pas seulement votre vie, mais la situation de relation. Et pas seulement la situation de relation, mais la pensée du monde.

Oui, la Parole de Dieu, mise en pratique, est subversive du monde. Bien sûr, il est permis de s’aider en pensant à qui de droit, comme je vous le disais à propos de "L’amour prend patience" : cela fait penser à quelqu’un dans sa passion. Il est permis de s’aider de cette "mémoire de lui" au moment où l’on se remémore la parole de l’Apôtre ; de penser à celui qui a réalisé cela parfaitement, tout le temps de sa vie. Car c’est lui, Jésus Christ, qui, par le moyen de sa parole parvenue jusqu’à moi par la chaîne de Tradition de l’Eglise subvertit ma vie et la vie du monde.

La sainteté, c’est cela : la subversion de la vie du monde. La sainteté est le propre de Dieu. Et le propre de la situation humaine sans le Christ est de n’être pas sainte. La sainteté, c’est Dieu lui-même qui, venant en nous, subvertit notre vie et la vie du monde.

La sainteté, pour nous, est subversion.

Edmond Jabès, dans Le petit livre de la subversion hors de soupçon, écrit : "La subversion hait le désordre. Elle est elle-même ordre vertueux opposé à un ordre réactionnaire." Et encore : "Il y a un temps pour l’allégeance, temps fort ou faible. Toute subversion réclame d’abord notre pleine adhésion."

La subversion n’est pas le désordre, la subversion n’est pas l’extravagance. On me citait récemment, à propos des excès des saints, le comportement d’une fan de Mireille Mathieu, en Russie, qui s’était gravé au couteau sur le bras les initiales "M.M." Et Mireille Mathieu expliquait que cela ne lui faisait pas du tout plaisir, mais plutôt peur. Et la personne qui me rapportait cette anecdote ajoutait : "Peut-être que c’est pareil pour Dieu avec toutes les mutilations des saints, peut-être cela ne lui fait pas du tout plaisir, au contraire." L’exemple proposé me paraît effectivement instructif. Il s’agit, en forme aiguë, de quelque chose de relativement banal. Les adolescentes écrivent parfois sur leur main le nom de leur "chéri". C’est une pratique symbolique, qui signifie "qu’on a quelqu’un dans la peau", et qu’on voudrait bien le capter. C’est donc un mouvement tout à fait égocentrique. Il est normal que cela fasse peur. Et une mutilation de ce type ne doit pas faire plaisir à Dieu, puisque ce à quoi Dieu nous invite, c’est justement à nous retourner vers lui, à nous "convertir". La conversion est une subversion, un déploiement, un dépliement de soi, comme dans le cas de la guérison de la femme courbée. Au contraire, la mutilation n’est pas le désir de Dieu, mais bien le désir de l’homme.

La vie exemplaire des saints ne se comprend bien que lorsqu’on en voit la subversion. Avec le regard du monde on n’y voit rien. Je dis "la vie exemplaire", parce que les saints, pour nous, sont des exemples. Mais des exemples de subversion, de la vie humaine, par la grâce de Dieu.

Les saints sont pour nous des exemples. Voyez Veritatis splendor, au n°27, quand le pape nous explique que la tradition de l’Eglise est l’interprétation authentique de la parole de Dieu, dont témoignent : la doctrine des Pères, la vie des saints, la liturgie de l’Eglise et l’enseignement du magistère. La vie des saints est lieu d’authentique interprétation de la Parole de Dieu, de la Révélation. La vie des saints est pour nous Parole de Dieu d’une certaine manière.

Et encore dans Veritatis Splendor, au tout début, dans l’adresse : "La vérité éclaire l’intelligence et donne sa forme à la liberté de l’homme." N’est-ce pas ainsi qu’il faut comprendre le passage de saint Paul aux Corinthiens sur l’amour ? Laissons cette Parole de vérité éclairer notre intelligence au moment opportun, en sorte que, dans la situation que nous vivons, notre liberté prenne forme.

Ceux que nous honorons comme "saints" ont vécu cela, et c’est en cela qu’ils sont pour nous des exemples. Ainsi nous comprenons le mouvement vital de la foi à l’amour. C’est la foi vivante en Jésus Christ qui nous apprend à vivre l’amour. Parfois on oppose l’amour à la foi. Parfois même au nom de ce passage. Et justement, la foi est cette réception vivante de la parole de Jésus Christ qui nous apprend à vivre l’amour.

Parenthèse : la catéchèse, c’est l’éducation de la foi. Ce n’est pas un enseignement qu’on pourrait recevoir ou donner de façon neutre. Ce n’est pas non plus une animation de groupe qui ferait passer un bon moment en Eglise aux enfants. C’est l’éducation de la foi.

Venons-en au noeud de notre affaire. je vais vous lire un texte. Saurez-vous reconnaître de qui il est et de qui il s’agit ?

Où donc est celui qui sut tirer sa force d’une grande pauvreté...

Où est-il, le plus aimant de tous les hommes,

le frère aux pieds nus des bêtes des champs

qui savait voir l’éternité dans chaque chose ?..

Il allait par les prés en parlant aux fleurs

comme on parle à des frères.

Il parlait de lui et de ce qu’il voyait

pour que chacun pût partager sa joie

et son coeur lumineux s’épanchait sans limites

et rien n’était trop humble pour son amour.

Il venait de la lumière et allait vers une lumière plus grande...

Où s’en est-il allé, l’être de lumière, le rayonnant d’amour ?

Et pourquoi les pauvres qui n’ont que leur espoir pour les guider

ne voient-ils plus au loin son fanal dans la nuit ?

Que ne se lève-t-il dans leur crépuscule,

lui l’étoile du soir de la grande pauvreté ?

C’est la fin d’un poème de Rainer Maria Rilke, Le livre de la pauvreté et de la mort, traduit - ou plutôt adapté - par Arthur Adamov (Edition : Actes Sud).

A qui pense-t-on ? A saint François ? J’aurais aimé que vous me disiez : "au Christ". Ces paroles ne disent-elles pas le Christ ? Qui d’autre que lui mérite vraiment ces appellations : "le plus aimant de tous les hommes", "l’être de lumière" ?

Dans ce passage, j’ai sauté quelques lignes pour que vous ne trouviez pas qu’il s’agissait de saint François d’Assise. Mais vous avez trouvé quand même ! En particulier, j’ai omis les vers : "celui qui osa se dévêtir sur la place publique et marcher nu au mépris de l’évêque."

"Au mépris de l’évêque" : c’est bien sûr contraire à l’histoire, et à l’essence de saint François. C’est, tout au plus, au mépris de son père qu’il s’est dévêtu ; et, de cela, l’évêque ne l’a pas félicité. Peut-être Rilke n’a-t-il justement pas compris que c’est le Christ qui se révèle en saint François ; et c’est pour ça qu’il est tiré vers une idée ordinaire de la subversion, cette idée qui oblige - pensons-nous - à mépriser les évêques comme tout ce qui domine en ce monde. Justement, ce qu’était François est tout le contraire de cette idée ordinaire. François est très respectueux de l’Eglise, de son autorité, de ses ministres, de ses ordres. Contraste étonnant : cet homme dont la puissance subversive de la vie ordinaire jaillit aux yeux de tous n’est justement pas un subversif ordinaire ; et c’est en cela qu’il est un fidèle du Christ, lui qui subit en son temps la même incompréhension.

A propos de la proximité du Christ et de saint François, on a dit de celui-ci : "François était un autre Christ". Mais le Père Armogathe, prêchant ici sur saint François retournait cette réflexion : "C’est plutôt le Christ, disait-il, qui était un autre François." Ce n’était pas là coquetterie d’universitaire, mais une pensée très profonde. François n’a pas rivalisé avec Notre Seigneur, mais la subversion de la vie de François a été telle que François en a été profondément transformé, de son vivant sur cette terre, selon le Christ. Dans une figure distincte de celle de Jésus - parce que Jésus est un homme de son temps, et François est un autre homme -. Il n’y a qu’un seul Christ, François n’est pas un autre Christ, mais Jésus-Christ, unique, se réalise en François renouvelé. C’est la sainteté.

C’est pourquoi un saint, pour nous, ne peut pas être "un autre" que le Christ, que l’unique Jésus-Christ. Il ne peut pas être considéré comme démultipliant les sujets d’adoration. Dans ce sens, un passage de Vatican II sur le culte des saints, dans la Constitution sur l’Eglise Lumen gentium, nous éclaire :

"En effet, de contempler la vie des hommes qui ont suivi fidèlement le Christ est un nouveau stimulant à rechercher la cité à venir, et en même temps nous apprenons par là à connaître le chemin très sûr par lequel, à travers les vicissitudes du monde, et selon les conditions propres à chacun, il nous sera possible de parvenir à l’union parfaite avec le Christ, c’est-à-dire à la sainteté..." Donc, la sainteté, c’est pour tout le monde. Parvenir à la sainteté est le but de notre vie, le but de notre être. "Dans la vie de nos compagnons d’humanité, plus parfaitement transformés à l’image du Christ, Dieu manifeste aux hommes dans une vive lumière sa présence et son visage. En eux, Dieu lui-même nous parle. Il nous donne un signe de son royaume, il nous y attire puissamment tant est grande la nuée de témoins qui nous enveloppe, et tant la vérité de l’Evangile se trouve attestée." Un saint, c’est une réalisation personnelle de l’Evangile, dans une personne située et déterminée historiquement.

Parce que tout pour nous passe par la chair, y compris Dieu. C’est toujours la logique de l’Incarnation, et c’est seulement dans la lumière de cette logique que l’on comprend la vénération des reliques, cette pratique qui prend si facilement des aspects repoussants et même ridicules parfois. On ne comprend sa justesse que dans le réalisme de l’Incarnation. Ce qui n’excuse pas les débordements et les dérapages, mais qui nous rappelle que même dans les débordements et les dérapages, il y a une racine bonne. Nous le redirons tout à l’heure. L’Incarnation du Seigneur, c’est qu’en Jésus réside corporellement la plénitude de la divinité. Jésus est corps - nous n’avons pas un corps, nous sommes un corps, nous sommes aussi un corps -. Celui qui "mange ma chair", littéralement "qui mâche ma chair", "qui mâche ma viande", a la vie en lui. Et c’est pourquoi saint Thomas d’Aquin nous explique que l’union hypostatique continue avec le cadavre de Jésus. Le fait de l’Incarnation porte aussi sur les restes. Les restes d’une personne ne sont pas sans rapport avec ce qu’est la personne. Le traitement des restes d’une personne n’est pas indifférent. Et donc les restes des saints ont lieu d’être traités avec une vénération particulière.

Dans le n°50 de Lumen gentium vous avez remarqué l’expression "chacun selon son état". A ce sujet, faisons une petite remarque en passant : La vie religieuse n’est pas une voie de plus de sainteté. D’abord ce n’est pas possible : plus saint que saint, il n’y a pas. C’est seulement "une voie particulière" de sainteté. Une voie particulière qui a ceci de particulier que toute l’activité de la personne est organisée en vue de sa sanctification, directement ; à la différence des autres états, où c’est parfois quelque peu indirect !

On parle, m’objecterez-vous, de "ceux qui peinent sur le chemin de la perfection." Perfection et sainteté sont synonymes dans le langage biblique et ecclésial. Il n’y a de perfection réelle que celle de Dieu, qui est "Le Saint". Cela doit nous amener à réviser nos idées sur la perfection : quand on dit de quelqu’un qu’il est perfectionniste, on veut souvent dire seulement qu’il est un peu maniaque ; mais il faudrait comprendre qu’en réalité Dieu cherche en lui la sainteté. La perfection qui est sainteté n’est pas l’absence de défaut, comme nous pensons la perfection en général. C’est l’absence de péché. Ce qui n’est pas pareil, bien qu’au moins aussi difficile et rare. Mais ce qui est impossible à l’homme est possible à Dieu. C’est pourquoi les saints ne sont pas des self-made men, bien au contraire, ce sont justement ceux qui sont faits par Dieu, qui se sont laissé faire par Dieu. Les saints sont des fruits de sainteté, produits par la foi de l’Eglise, qui est l’oeuvre de Dieu. Les saints sont un produit exclusif chrétien. Les saints sont le fruit de la foi et de la sainteté de l’Eglise. Il y a des chrétiens saints parce que l’Eglise est sainte.

Si vous avez du mal à comprendre la sainteté de l’Eglise, demandez-vous si vous comprenez la sainteté des saints, puis remontez des fruits à l’arbre. Il en va de même pour l’infaillibilité : le pape est infaillible, parce que l’Eglise est infaillible. C’est dans le cadre de l’infaillibilité de l’Eglise qu’il y a infaillibilité du pape. On ne peut pas comprendre si l’on part de l’idée du monde.

Il y a donc une foule de saints inconnus. C’est normal, puisque l’Eglise, étant sainte, produit normalement des saints. La sainteté, c’est ce qui est normal. Ce qui n’est pas normal, c’est que nous ne soyons pas saints !

Tous les baptisés sont appelés à la sainteté, c’est la vocation propre de leur baptême ; et, au-delà des baptisés, tout homme que Dieu cherche est appelé à la sainteté. Quand nous disons : "Que ton Nom soit sanctifié", il se fait en nous ce que nous disons. Dire à Dieu notre Père : "Que ton Nom soit sanctifié", c’est le reconnaître comme saint, et c’est cela, la sainteté : c’est le juste rapport à Dieu comme Père, à Dieu comme saint, à Dieu comme notre Père de sainteté.

Et voilà notre subversion. Parce que justement notre situation au monde, qui ne connaît pas Dieu et le refuse, est la situation du Nom de Dieu qui n’est pas sanctifié. L’action de Dieu est de nous retourner vers lui, pour que nous le reconnaissions, et que nous "sanctifions" son Nom. Ainsi il tourne notre vie vers lui, il tourne ce monde vers le monde à venir. La sainteté, c’est être tourné vers le monde à venir.

Il y a donc beaucoup de saints inconnus. Pourquoi y a-t-il des saints qui sont canonisés ? Pour la gloire de Dieu et le salut du monde, comme tout ce que fait l’Eglise. Pour le bien des fidèles. Canoniser des personnes, c’est les donner en exemple. La canonisation est une opération d’autorité du Magistère qui fait du bien, qui donne des modèles à imiter. Le critère de la canonisation est d’abord la vérification, dans l’Esprit Saint, de la sainteté de la vie des personnes en question, mais c’est aussi ensuite l’opportunité d’une telle décision. D’aucuns raillent les procédures romaines : instruction, intérêts divers, groupes de pression... Mais à travers tout cela s’accomplit l’oeuvre de Dieu pour le bien des fidèles.

Le saint est quelqu’un dont la vie est tournée vers la vie du monde à venir. Cela aussi peut être mal compris. On dira : "les chrétiens ne vivent pas vraiment, ils ne pensent qu’à l’au-delà, ils cherchent à gagner leur billet de passage, donc ils méprisent et négligent cette vie." Cette incompréhension est d’abord contraire à la réalité des saints, qu’il s’agisse de Jésus notre Seigneur lui-même, ou de la multitude de ceux qui ont été sanctifiés en lui, et que l’Eglise nous donne à vénérer.

Là est le paradoxe de la sainteté : il s’agit d’une façon d’épouser la vie maintenant dans la perspective du monde à venir. La perspective du monde à venir ne fait pas négliger la vie maintenant, bien au contraire. Par exemple, si deux personnes se "mettent ensemble" à durée limitée ou indéterminée, elles peuvent le faire avec de la tendresse l’une pour l’autre, mais qu’est-ce que cela à côté du fait de se marier, pour la vie ? Le saint, c’est celui qui épouse la vie qui lui est donnée, pour la vie éternelle. C’est un amour sans pareil, dès maintenant.

Ecoutons à nouveau Edmond Jabès : "Il y a un temps pour l’allégeance, temps fort ou faible. Toute subversion réclame d’abord notre pleine adhésion." Cette parole peut être appliquée à la façon dont nous devons vivre la vie présente dans la perspective de la vie à venir. Ce n’est pas dans un déni de la réalité que nous met la perspective de l’au-delà, ou la sainteté. C’est, au contraire, de façon paradoxale, dans une plus grande estime pour la réalité que s’inscrit la perspective du monde à venir.

Ainsi la vie sainte n’est jamais une vie où l’on se nuit à soi-même. Dieu, qui est bon, ne fait que du bien, et celui qui est sur la voie de la sainteté est offert à Dieu qui ne lui fait que du bien. Sur les chemins de la sainteté, on ne peut pas se nuire.

Mais "les saints ont choisi de souffrir toutes sortes de choses atroces, l’angoisse, la persécution, la faim..." Non. Ils n’ont choisi que Dieu. Et ils ont reçu comme venant de Dieu le chemin qui leur a été donné, avec ses persécutions, avec ses souffrances, avec les angoisses et la mort. Comme le Christ, et à sa suite.

Et en tout cela, ils n’ont reçu que du bien. Le sacrifice chrétien, c’est offrir sa vie par le fait de la recevoir avec action de grâces. C’est présenter à Dieu cette vie, la nôtre, en lui disant : "C’est toi qui me la donne, et je t’en rends grâce." Jamais le saint ne cherche la souffrance ou la mort. Ce qu’il cherche c’est toujours la vie, à commencer par celle que nous connaissons ; et, malgré la mort, la vie plus grande.

Alors les saints sont des héros ? Non. Les saints ne sont pas des héros, mais ils manifestent des vertus héroïques. Ils sont bien plus que des héros. Ce qu’ils font nous apparaît, apparaît au monde, héroïquement vertueux. Mais ce qui fait la sainteté de leurs actes, c’est justement qu’ils sont plus que de l’héroïsme. Parce que "La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure", dit saint Augustin. C’est ce que fait le saint, tout simplement. Puisque la sainteté est affaire d’amour, elle est certainement communautaire, communionnelle ; ce n’est pas l’aventure d’un homme isolé, au contraire. Loin de séparer des autres comme font les vertus héroïques du monde, la sainteté unit aux autres.

Que sont les saints pour nous ?

Les saints sont pour nous.

Les saints sont pour nous, ils sont parmi nous. Voilà la véritable raison de ce qu’on appelle le culte des saints - ou, plus exactement, la dévotion aux saints. Et la véritable raison des "indulgences". Il s’agit toujours de la communion des saints.

Pour autant, tout n’est pas bon dans la façon dont nous pratiquons le culte des saints ; ainsi, comme je le disais tout à l’heure, pour le culte des reliques. Et pourtant il ne faut pas oublier que, même dans les déviations, il y a une racine juste. La dévotion aux saints, c’est parfois "fou". Mais quelle est la juste façon de vénérer les saints ? Où commence le dérapage ? Saint Augustin, dans la Lettre contre Fauste le manichéen, n°20-21, lecture proposée dans la Liturgie des heures, tome I, pages 1301-1302, traite du culte des martyrs - seul culte des saints à son époque -. Et il explique : Nous célébrons par une louange plus confiante ceux qui sont déjà victorieux dans une vie plus heureuse, de préférence à ceux qui sont encore dans les luttes d’ici-bas. Il met en rapport la vénération des martyrs du passé avec la vénération qu’on peut avoir pour des personnes qui sont des "leaders" chrétiens. Autrement dit les mouvements populaires envers une mère Teresa ou une soeur Emmanuelle sont très traditionnels, au meilleur sens du terme. Mais "nous célébrons par des louanges plus confiantes ceux qui sont déjà victorieux", qui ne risquent plus aucun dérapage.

Mais le culte d’adoration est une obligation due proprement à la divinité. Nous le rendons et nous enseignons à le rendre à Dieu seul. Or c’est de ce culte que relève l’oblation du sacrifice, et c’est pourquoi on taxe d’idolâtrie ceux qui vont jusqu’à rendre un tel culte aux idoles. En aucune manière nous ne rendons un tel culte, ni nous ne prescrivons de le rendre à aucun martyr, à aucune âme sainte, à aucun ange. Et de cela la Sainte Vierge Marie n’est pas exceptée. C’est pourquoi les expressions du genre : "l’autel de la Vierge", "l’autel de saint Joseph", sont à éviter. Et quiconque tomberait dans une telle erreur, on le reprend selon la saine doctrine, afin qu’il se corrige ou qu’il se tienne sur ses gardes. Mais autre chose est ce que nous enseignons, autre chose ce que nous supportons. Autre chose ce qu’il est ordonné de corriger et, en attendant que nous l’ayons corrigé, ce que nous sommes contraints de tolérer.

Donc la règle, très claire, est : c’est toujours Dieu que nous adorons, et lui seul. C’est même toujours le Père que nous adorons, par le Fils, dans l’Esprit. Même quand nous adorons le Fils, c’est le Père que nous adorons dans le Fils.

Les saints sont ceux qui sont "divinisés" ; la divinisation est notre vocation. La sainteté est le propre de Dieu. Etre sanctifié, c’est être divinisé. Donc, comme disent aussi les Pères, les saints sont en quelque sorte aussi Dieu, mais ils le sont par participation, par adoption.

Nous devons faire la différence, faute de quoi nous brouillons tout. Cela vaut aussi pour la Sainte Vierge Marie, et même en premier lieu pour la Sainte Vierge Marie, puisque nul, plus qu’elle, n’a été honoré par l’Eglise au titre de sa sainteté "comme divinisation" : l’Assomption de la Vierge Marie, c’est que Dieu assume en lui la Vierge Marie. Et nul, plus qu’elle, ne doit être considéré soigneusement comme une personne humaine accueillie par Dieu. Car sinon, ce pourquoi elle est justement incomparable, à savoir le fait qu’elle est la mère du Sauveur, la mère de Dieu, qu’elle a conçu du Saint-Esprit, ce fait-là se trouverait obscurci : le fait que le Fils de Dieu s’est fait homme dans le sein de la Vierge Marie, a pris chair - humanité - du sein de la Vierge Marie.

Pour saint Augustin, pour les évêques, dans leur grande sagesse, les choses sont nettes. Mais pour le peuple, elles ne sont pas forcément aussi claires. Vieille histoire, de la tension entre la dévotion populaire et la hiérarchie. Les évêques se trouvent devant un problème : certaines choses ne sont pas mauvaises en soi, et même sont, au fond, très bonnes... mais avec plein de détails à corriger. Comment faire ? Si on dit aux gens : "Ce n’est pas impeccable, alors ne le faites pas", c’est désastreux. Si on leur dit : "Allez-y", c’est une démission. Et en même temps, nous, le peuple, on ne comprend rien... quand on est décidé à ne pas comprendre. Comme les enfants. Donc les pauvres évêques ont bien du mal avec les fidèles qui veulent faire des choses dont ils sont convaincus que c’est bien, et à qui ils n’arrivent pas à expliquer ce qu’il y aurait à corriger. Alors, ils sont obligés de tolérer beaucoup...

Un exemple. A propos de la Vierge Marie, un élément très fort dans la Tradition, c’est que les représentations "correctes" sont les représentations de Vierges à l’enfant. Dans la grande Tradition, il n’y a pas de représentation de la Vierge Marie sans l’enfant Jésus.

Autre exemple : les Vierges pèlerines, qui font le tour de France. C’est une situation typique, avec une initiative populaire, en dehors de la hiérarchie, initiative résolue, ardente, très militante qui veut obtenir de la hiérarchie l’adhésion, le soutien, l’appui, la reconnaissance. La hiérarchie est devant une situation où il y a du bon, mais qui n’est pas forcément en tout point ce qu’elle souhaite pour le peuple. D’où la difficulté à prendre une position, qui ne soit ni la canonisation de l’affaire, ni son rejet. D’où des réponses d’évêques comme celle-ci, de Mgr Perrier : "Vous voulez contribuer à la préparation du jubilé de l’an 2000 : louable initiative ! Selon votre charisme, vous souhaitez évidemment que l’élan de la prière soit porté par la Vierge Marie. En ce sens, vous avez conçu un projet hardi, dont l’intérêt à mes yeux est de circuler à travers la France profonde. De ce fait il n’est pas concurrent des grands rassemblements." Voilà une parole d’évêque : qui situe les choses à leur juste place, avec accueil, estimation et encouragement bien placé : en somme, c’est une bonne idée pour la France profonde. Tous les éducateurs le savent : il ne faut pas décourager les enfants, mais il faut les guider.

Tout ce qui vient fondamentalement de ce mouvement que Dieu imprime à notre vie est bon dans la perspective de l’unité parfaite pour laquelle nous prions à la messe, qui n’est pas seulement la réunion des diverses confessions chrétiennes dans l’unique Eglise, mais tout simplement l’unité de Dieu, la réalisation plénière du dessein de Dieu, la fin des temps. Nous prions pour cette unité parfaite, pour laquelle nous sommes en chemin : "Conduis-la vers l’unité parfaite..." Cette unité parfaite, ce sont les noces de l’Agneau. Cette unité parfaite, qui est accomplie dans la Parousie, dans la venue du Seigneur Jésus, est commencée dans la sainteté des saints en ce monde. C’est en ce sens aussi que le saint est eschatologique : il est déjà présence de la fin des temps, parce que le Christ est la fin des temps. Ce qui est donc à la fois visé et réalisé dans les saints, ce sont les Noces mystiques de l’humanité avec Dieu. Et ces Noces mystiques ne se réalisent pas sans la mort de la mort, sans la destruction du mal, sans la défaite ultime de l’Ennemi. Et cela aussi est eschatologique. C’est pourquoi il est tout à fait normal, si l’on ose dire, que les saints soient persécutés, qu’ils souffrent, et qu’ils soient mis à mort. C’est la "logique" eschatologique, qui éclate dans la personne du Christ. La persécution est le signe du déchaînement de l’ennemi en sa défaite.

Voilà aussi pourquoi je vous citais Edmond Jabès : "La subversion hait le désordre. Elle est elle-même ordre vertueux opposé à un ordre réactionnaire." L’ordre du monde, qui est oppression, qui est mensonge stabilisé, qui est idolâtrie écrasante de l’homme, qui est tyrannie des puissant, c’est cet ordre réactionnaire - qui est profondément un désordre - que hait la subversion qu’est la sainteté.

Cette subversion, la reine des saints, la sainte Vierge Marie, l’a merveilleusement chantée en son Magnificat. On dit parfois que ce chant ne constitue pas une bonne "prière à Marie" parce qu’on n’y parle pas d’elle ! Le Magnificat est la plus belle des prières à Marie, car c’est Marie elle-même qui y parle de Dieu, et d’elle-même aussi : "Il s’est penché sur son humble servante, il a fait pour moi des merveilles..."

"Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles" : la voilà la subversion de Dieu, son oeuvre de sainteté, son oeuvre dans les saints.