Dimanche 16 février 2003 - Sixième Dimanche

Si vous saviez !

Lévitique 13,1-2.45-46 - 1 Corinthiens 10,31-11,1 - Marc 1,40-45
dimanche 16 février 2003.
 

Si vous saviez !

Une chanson, paraît-il, a fait un tabac récemment : "Si tu savais Marie". Je ne l’ai pas entendue moi-même mais, si j’ai bien compris ce qu’on m’a dit, l’identité de cette Marie n’est pas très claire : est-ce celle à laquelle on pense, ou bien une autre ? "Si tu savais, Marie, tout le mal qu’on m’a fait..." En tout cas, la chanson est très touchante, sûrement, si l’on en juge d’après son effet sur ceux qui l’écoutent.

Touchant mais pas clair, tel est aussi le lépreux de l’évangile d’aujourd’hui. Touchant, c’est évident : ravagé par une maladie terrible et humiliante, frappé d’exclusion sans merci, ce pauvre homme a tout pour exciter la plus grande pitié. Mais pourquoi dit-il à Jésus : "Si tu le veux, tu peux me purifier" ?

"Si tu veux, tu peux" est une formule paradoxale. Normalement, soit on peut, soit on ne peut pas, qu’on le veuille ou non. Bien sûr, cette formule est d’usage courant, par exemple pour exprimer une invitation avec délicatesse : "Si tu veux, tu peux entrer." Il s’agit alors d’une proposition faite avec douceur et humilité. Mais notre lépreux n’a ni douceur, ni délicatesse : il se dresse soudain devant Jésus et se jette à ses pieds comme un obstacle !

Elle peut encore signifier une exhortation, un encouragement à qui n’ose pas se lancer : "Vas-y, il ne te faut qu’un peu d’audace ! Mais alors elle est la parole du fort au faible, du confiant au timide. Or, le lépreux n’est certes d’aucune manière en position de force devant Jésus.

Tout indique, au contraire, qu’il s’agit plutôt là d’une provocation. Si tu ne peux pas faire ce que je te demande, si tu prétends ne pas pouvoir, c’est en fait que tu ne veux pas. Et si tu ne veux pas, c’est peut-être que tu n’as pas le courage d’user de ton pouvoir. Au simple curé que je suis il est arrivé plus d’une fois d’avoir affaire à un solliciteur usant de ce moyen de pression : vous êtes sommé de céder, sous peine de passer pour pusillanime ou sans bienveillance.

Voilà pourquoi la réaction de Jésus a deux aspects. D’une part, pris de pitié, il touche l’homme et le purifie. D’autre part, pris de colère, il le gronde et le chasse. Bien sûr, la tradition du texte, la traduction liturgique aussi bien que notre écoute tendent à privilégier le premier aspect et à effacer le second. Mais l’évangile résiste, et l’aspect qui nous déplaît reste. Les verbes grecs rendus par la périphrase "renvoyer avec un avertissement sévère" sont en fait utilisés d’habitude pour l’attitude de Jésus envers les démons. Voilà donc que cet homme, tout juste purifié de sa lèpre, est traité par le Christ comme un esprit impur !

Ce comportement déroutant pour nous se retrouve chez saint Jean dans l’épisode de la résurrection de Lazare : là encore on ne retient de l’émotion de Jésus que ce qui relève de sa compassion pour son ami mort et pour ses s ?urs en deuil. Mais la colère et le trouble sont fortement marqués dans le texte.

Pour comprendre, il faut nous référer à la fameuse "Confession de Césarée", lorsque l’Apôtre Pierre, alors qu’il vient de déclarer à Jésus "Tu es le Messie", se fait interdire vivement de parler. Aussitôt, Jésus annonce sa passion pour la première fois et, comme Pierre se met à protester rudement, il se fait contrer comme un diable : "Passe derrière moi, Satan !"

En effet, la foi de Pierre, tout en reconnaissant Jésus comme Christ, butait sur la Croix. Et la foi de l’homme, lorsqu’elle est ainsi imparfaite, est pour le Fils de Dieu une tentation qu’il repousse comme Satan même.

Quand les homme crient vers le ciel à cause de leurs détresses, de leurs deuils et de leurs douleurs, ils portent contre Dieu une parole terrible : "Que fais-tu donc, toi qui es tout-puissant ? Si tu ne me sauves pas, c’est donc que tu ne le veux pas ?"

Hommes, si vous saviez ! Si vous saviez ce qu’il en coûte au Seigneur, de votre misère et de vos péchés. Si vous saviez de quel prix il a voulu payer votre pardon et votre guérison. Et si vous saviez le don de Dieu, et combien il surpasse tous vos désirs et vos espérances. Si vous saviez l’amour de Dieu !

Mais nous, frères, nous le savons, c’est pourquoi nous ne pouvons pas crier comme les autres, nous ne pouvons pas prier autrement que dans la foi au Fils de Dieu venu en notre chair.

C’est pourquoi nous inscrivons nos supplications dans l’action de grâce qu’il fit à la veille de sa passion, et dans sa prière lorsque avec pleurs et sueur de sang il dit à son Père : "Tout t’est possible. Écarte cette coupe de moi. Cependant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux !"

Frères, abandonnons toute provocation envers Dieu, laissons-nous exhorter par lui à être forts dans les épreuves, écoutons sa douce invitation à entrer dans la confiance jusqu’au bout.

Confions-nous à la volonté du Père puisque, vous le savez, il ne nous veut, et ne nous fait, que du bien.