Université de quartier

Mystère Trinitaire

Jeudi 22 mai 1997
1997.
 

De noche, iremos de noche... Solo Dios basta.

Sainte Thérèse d’Avila.

Traduit en français - mais traduire c’est trahir - :

"De nuit, nous irons" ou "Nous marcherons de nuit"...

"Seul Dieu suffit" ou "Seulement Dieu suffit".

C’est le parcours que je vous invite à faire maintenant : une sortie dans la nuit, dans le silence de la nuit, pour y trouver celui que nous cherchons et qui seul peut nous combler.

Avez-vous vu Hale-Bopp ? Avez-vous regardé la dernière comète du siècle ? Il fallait, aux dires des spécialistes, sortir de la ville, aller à la campagne chercher un noir suffisant pour bien voir Hale-Bopp. Il fallait aller chercher la nuit pour voir. Et, pour "la" voir, il fallait la distinguer dans un ciel où souvent elle n’était pas l’objet le plus lumineux. Surtout si, comme moi, on se rendait juste au bout de la rue Molitor. C’était un très bon endroit pour la voir, à condition de la chercher au-delà du réverbère à l’aveuglance insignifiante.

Mais pourquoi aller voir Hale-Bopp, vous l’êtes-vous demandé ? Et pourquoi cette joie incroyable de la voir pour la première fois ? Et comment étions-nous si heureux de la retrouver, tous les soirs suivants, dans le ciel clair ?

La Sainte Trinité aussi, il faut, pour la trouver, aller à la nuit et au silence. Puis entreprendre une attentive distinction. Et, si nous le faisons, c’est pour entrer dans la joie, comme dit le Seigneur dans l’Ecriture. Joie vient du latin gaudia - du verbe gaudere - qui donne aussi jouissance, un mot qui, au grand siècle, signifiait la plénitude d’une possession heureuse et bienfaisante . Il s’agit d’entrer dans la joie du Seigneur, dans la jouissance de la Trinité.

Mon propos fait écho à celui de Sœur Evangéline, à son Barth, le Barth qu’elle nous a présenté en trois temps : d’abord le silence de la théologie protestante avant Barth, dans les deux siècles qui le précèdent, ensuite ce Dieu qui se révèle et se cache dans le cours de l’histoire, enfin ce Dieu qui est le nôtre, qui nous ouvre une spiritualité et une éthique. Et encore, le dernier mot de Barth, ce mot qui est un nom, le "nom-clef" : Jésus Christ. Car lui est en personne la clef que nous cherchons.

Connaissez-vous l’histoire du fou et du réverbère ? Une nuit, un fou cherche apparemment quelque chose sous un réverbère. Un passant lui demande de quoi il est en quête : "De la clef que j’ai perdue" répond-il. Et puis, au bout d’une longue recherche infructueuse, le passant s’étonne : "Mais vous êtes sûr de l’avoir perdue ici ? - Sûrement pas, répond l’autre, je l’ai perdue là-bas, devant la porte. Mais c’est ici qu’il y a de la lumière."

Ainsi nous cherchons Dieu sous notre lampadaire, à une lumière qui est la nôtre, et qui n’est pas là où il est. Il nous faut aller à notre nuit pour trouver Sa lumière, il faut faire le silence de nos paroles pour entendre Son nom ineffable.

Premier pas : aller au silence, aller à la nuit.

Ne dit-on pas que le dogme trinitaire, le mystère de la Trinité, est lourd, obscur et compliqué, voire inutile et incertain ? Ne le disait-on pas ? Ne pense-t-on pas que ce thème est obscur et opaque, tout juste bon à occuper quelques intellectuels inutiles ? "On" devrait commencer par se taire, et suspendre pour un temps sa pensée.

Le silence, première vertu, force initiale sans laquelle on ne dit rien de bon.

L’insensé dit ce qu’il pense, le sage pense ce qu’il dit.

Et ce qu’on ne peut dire tout de go, il vaut mieux d’abord le taire.

Le silence avant et le silence après, voilà ce qui qualifie une parole.

Ces deux silences sont comme les ailes qui la portent avec puissance et majesté.

Ce sont ses ailes de silence qui donnent l’envergure à la parole.

Et la parole juste habite le silence comme sa demeure propre.

C’est le mystère même de la Vierge Marie, c’est le mystère de la vie consacrée.

La Vierge garde la parole dans le silence et l’amour d’un ventre maternel.

Ainsi est théologien celui qui écoute jusqu’à ce qu’il comprenne.

Barth le dit bien : "La méthode théologique, c’est la sympathie" ; c’est-à-dire, d’abord, l’accueil d’une longue écoute. Et : "Puisque c’est le Tu divin qui vient rencontrer le Je humain, Je doit être un écoutant." Et encore : "L’homme qui parle à Dieu c’est la religion ; la Foi écoute."

C’est pourquoi la seule parole absolue en notre monde est la parole silencieuse de la Croix, à laquelle toutes les paroles prophétiques, qu’elles la précèdent ou qu’elles la suivent, font allégeance et référence.

Quant au mot esprit, en hébreu ruah, c’est celui qui, dans la Bible, désigne l’espace que notre père Jacob laissa jadis entre deux troupeaux quand il allait, mourant de peur, à la rencontre de son frère Esaü.

Car l’Esprit est aussi l’espace d’une conversion possible dans le silence d’un cœur à qui parle l’amour.

Dans la nuit trouvée, dans le silence attentif, peut enfin se distinguer le principal.

La différence principale n’est pas celle qu’on croit.

Nous mettons volontiers, nous autres Occidentaux modernes, la différence entre "chrétien" et "athée". C’est un tic de langage et de pensée que de dire de quelqu’un qui avoue ne pas croire - entendez par rapport à sa tradition catholique, culturelle et sociale - qu’il est athée. De même, dans des discussions parfois plus savantes, on a beaucoup fait la distinction entre "la foi" et "la religion". La foi serait l’événement intérieur, tandis que la religion ne serait que pratique. Barth lui-même manifeste peut-être, à sa façon, cette manière de penser quelque peu protestante quand il dit : "L’homme qui parle à Dieu, c’est la religion."

En fait, la différence principale n’est ni celle entre chrétien et athée, ni celle entre foi et religion. Si vous m’en croyez, la différence principale, et royale, est entre religion et religion ; entendez, entre la religion, au sens général et banal - qui est peut-être celui dans lequel Barth emploie l’expression -, et la Révélation, la religion révélée, la vraie religion.

Dieu dont nous parlons, dont nous osons parler, est Dieu qui s’est révélé à nos Pères. Barth insiste, Sœur Evangéline nous l’a dit, sur le caractère essentiel du thème de la Révélation pour aborder celui de la Trinité :

"Le Dieu trinitaire, c’est le Dieu qui se révèle."

Pourtant, Barth dit aussi que si parfois Dieu se révèle, parfois il se cache. Ce serait sa liberté à lui, son insondable liberté de Dieu. Je pense que Barth s’exprime plus justement quand, plus tard, il énonce : "Le Dieu qui se révèle est le Dieu caché."

Un passage célèbre de la Bible, prié comme cantique dans la Liturgie des Heures - la prière de l’Eglise -, nous instruit à ce sujet.

Au livre d’Isaïe chapitre 45, verset 15, retentit le cri : "Vraiment, Dieu d’Israël, Tu es un Dieu qui se cache."

Ce texte a parfois été interprété de façon immédiate : "Mais oui, c’est écrit, le Dieu d’Israël, le Dieu sauveur est un Dieu qui se cache." Je crois plutôt, à la suite de bien des exégètes, que le contexte invite à penser au contraire qu’ici, comme souvent ailleurs, il s’agit d’une discussion entre Dieu et le croyant, un croyant dont le cri n’est pas à prendre pour argent comptant.

Dieu vient de dire : "Ainsi parle le Seigneur : la main-d’œuvre d’Egypte, le commerce de Nubie et les gens de Séba, hommes de haute taille, passeront chez toi et seront pour toi." Dieu promet à Israël un avenir de gloire et de domination. "Ils se prosterneront devant Toi et t’adresseront cette prière : C’est seulement chez toi qu’est Dieu et il n’y en a pas d’autre. Les dieux : néant."

Alors le fils d’Israël à qui Dieu s’adresse proteste, sans doute parce qu’il ne voit pas bien les prémices de la gloire promise : "Vraiment tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël sauveur." C’est pourquoi Dieu reprend la parole : "Les voilà tous ensemble honteux, couverts d’outrages ; oui sous les outrages ils s’en vont, les faiseurs de statues." Dieu rétorque en somme au fidèle qui proteste et se plaint qu’Il se cache : "Regarde ceux qui veulent voir Dieu, ils font des statues pour cela. Regarde leur confusion." Et il ajoute : "Israël est sauvé par le Seigneur et ce salut est perpétuel" ; et encore : "C’est moi le Seigneur, il n’y en a pas d’autre. Je n’ai pas parlé en cachette, dans un coin ténébreux de la terre, je n’ai pas dit à la descendance de Jacob, cherchez-moi dans le vide." Pensez ici aux paroles de Jésus répondant à ceux qui l’interrogent sur sa doctrine : "J’ai toujours parlé ouvertement, sur vos places, dans le temple."

Non, Dieu ne se cache pas. Il se révèle.

Nous parlons de Dieu qui s’est révélé à nos Pères.

Révélé signifie littéralement dévoilé : Dieu se dévoile, Dieu se "décache".

Voyez encore, dans la première lecture de dimanche prochain, fête de la Sainte Trinité : "Moïse disait au peuple d’Israël : Interroge les temps anciens qui t’ont précédé. D’un bout du monde à l’autre est-il arrivé quelque chose d’aussi grand ? A-t-on jamais connu rien de pareil ?"

Aujourd’hui nous ne comprenons plus rien parce que nous ne rendons pas justice au paganisme. A l’humanité dans son paganisme, dans son animisme, dans sa religion, dans sa religiosité.

L’homme est un animal religieux, un être religieux ; l’homme a des intérêts spirituels. Sans le secours de la Révélation, l’homme atteint des hauteurs de justice, de vertu et de piété, ce dont la Bible témoigne. Rappelez-vous que Job est un "fils de l’Orient", c’est -à dire un "païen" ; en tous cas pas un fils d’Israël.

Nous ne rendons pas justice à l’homme dans sa dimension spirituelle, dans sa vection religieuse, et c’est pourquoi nous ne pouvons pas rendre justice non plus à la Révélation accomplie en Jésus Christ.

Si nous pouvions reconnaître avec simplicité que la plupart de nos contemporains que nous appelons athées sont des païens, et que les bons païens sont des hommes très estimables et aimés de Dieu, et respectés par notre Seigneur quand il les rencontre à l’occasion, comme le centurion ou la Cananéenne, nous serions moins bornés à leur sujet.

Alors, aussi, nous pourrions discerner la différence principale qui seule nous permet de commencer à nous ouvrir au Mystère de la Sainte Trinité, "Mystère qui seul qualifie notre foi comme chrétienne", disait Barth à la fin de sa vie.

C’est certes le Dieu caché qui se révèle ; mais ce n’est pas lui qui s’est caché. C’est l’homme qui s’est retiré loin de la face de Dieu, comme il est écrit pour Caïn, mais l’homme dit que Dieu s’est caché, comme il est écrit pour Caïn.

C’est le Dieu caché à cause de nous, c’est le Dieu dont nous nous sommes cachés, qui prend l’initiative de se révéler et c’est pourquoi sa parole habite le silence comme sa demeure propre.

Entrer dans cette demeure, c’est entrer dans la joie.

C’est pour cela que nous faisons ce chemin d’aller à la nuit, de chercher le silence, de discerner, par-delà les fausses lumières du monde, et de notre raison lorsqu’elle ne reconnaît pas sa nuit, le Mystère : pour entrer dans la joie.

Entrer dans la demeure, c’est mettre la parole en pratique, ne pas se contenter de mots ; c’est laisser Dieu mettre en pratique en nous sa parole, c’est-à-dire nous conformer au Christ dans le Mystère de sa Pâque. Dans notre chair, dans la chair de notre vie conformée au Christ, nous entrons dans la Trinité bienheureuse.

Rappelons-nous encore Barth : la Trinité c’est Dieu ouvert, par opposition à "cette manie de l’unicité dont Dieu ne veut rien savoir".

La Trinité, c’est Dieu qui s’ouvre en sorte que nous puissions entrer en lui.

Tandis que l’animisme (qui est, au fond, monothéisme) et les autres monothéismes (au sens strict) sont des doctrines de la fermeture inaccessible de Dieu.

Seulement par la conformation au Christ dans le Mystère de sa Pâque nous entrons dans la Trinité bienheureuse. Mais, par cette conformation, nous entrons vraiment en Dieu.

Avant cette conformation, qui sommes-nous ? Dans le meilleur des cas, dans le cas qui déjà est le meilleur, nous sommes les pécheurs, les lépreux, les aveugles et les infirmes de l’Évangile qui, tournés vers Jésus, crient de toutes leurs forces :

"Fils de David, prends pitié de nous !"

L’homme pécheur, perdu, ne peut se tourner que vers le Christ : il n’y a que lui, cet homme Jésus Christ, il est la seule clef ; son nom est le seul donné aux hommes. "Fils de David, fils d’un sang pécheur, prends pitié de nous !"

Alors sauvés par le Christ, accueillis dans le pardon, par la puissance de l’Esprit Saint, nous sommes incorporés au Christ. "Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi", dit l’Apôtre. Et alors nous sommes le Fils. Alors nous prions comme lui parce que nous prions en lui. Et comment prie-t-il ? La grande prière de Jésus est la "prière sacerdotale" de Jean 17 ; c’est pour nous, pour ses disciples, qu’il prie :

"Qu’ils soient Un comme nous sommes Un."

Faisons le test crucial de notre prière :

Est-ce que nous prions comme des perdus, comme des sauvés... ou pas du tout ?

Bienheureux sommes-nous si nous prions comme des sauvés. Mais sinon, malheureux sommes-nous si nous ne prions pas comme des perdus. Celui qui prie comme un sauvé, c’est le Christ qui prie en lui ; c’est pourquoi il va jusqu’à cette prière réduite au silence qu’est la Croix. Priant comme le Fils prie, le sauvé est lui-même sacrifice agréé à la gloire de Dieu. Alors il vit comme le Fils vit, il est divinisé. Et la vie de l’homme c’est de voir Dieu ; voilà sa béatitude. Car "le don de Dieu, c’est Dieu", comme nous le dit Barth.

Posséder Dieu est tout ce qu’on peut désirer ; bien plus, même, qu’on ne saurait désirer... sauf quand c’est Dieu qui en nous le désire.

Ces trois moments que j’ai distingués pour la commodité de l’exposé, aller à la nuit, discerner la différence signifiante et entrer dans la joie, ces trois moments ont leur unité en Dieu . Dieu est leur unité parce que Dieu est chacun de ces trois moments.

D’abord, en effet la Trinité est Mystère ; donc obscurité : obscurité pour l’homme perdu, obscurité à force d’une lumière à laquelle nous sommes nés aveugles. C’est pourquoi il nous faut affronter l’épreuve initiatique : il n’y a pas d’autre chemin que la voie étroite et escarpée, l’épreuve initiatique de notre nuit et de ce qui nous semble le silence de Dieu ; et ce chemin qu’il nous faut parcourir est déjà Dieu lui-même.

Ensuite, la Trinité est Révélation : Dieu est celui qui se donne à connaître ; il est la vérité de la vraie religion qui nous est donnée à connaître ; ce savoir absolu, le seul, dans lequel il nous faut être consacrés, sanctifiés, est Dieu lui-même.

Enfin, la Trinité est ce qui se donne, celui qui se donne, ce que donne celui qui donne la vie, le Dieu vivant qui fait vivre.

C’est pourquoi il est écrit : "Je suis le chemin, la vérité et la vie."

Ainsi parle Jésus Christ, car il est ce qu’est Dieu, lui qui est Un avec le Père dans la communion de l’Esprit Saint.

Curieux évangile, enfin, que celui qui nous est donné pour ce dimanche de la Sainte Trinité, sorte de parallèle en Matthieu au récit lucanien de l’Ascension : "Au temps de la Pâque, les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre."

Les exégètes de toutes les générations, fussent-ils archéologues et arpenteurs de toutes les élévations de la Terre d’Israël, ont été bien en peine d’identifier la montagne en question.

Cette montagne, c’est "la" montagne, la montagne sainte, l’Horeb, la montagne du Sinaï, du désert, le lieu de la rencontre, la montagne de la Transfiguration, la montagne du Golgotha, le lieu à l’écart, le lieu de notre nuit, de la nuit du Fils et du silence, du silence de la Croix, et de la glorification du Fils, le lieu de la rencontre de Dieu.

"Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes. Jésus s’approcha d’eux."

Le lieu de la rencontre de Dieu est le lieu où Jésus s’approche de nous, où il se fait proche de nous . Et cette proximité est telle que l’Esprit fait de nous des fils dans le Fils ; et l’Esprit en nous crie vers le Père :

"Abba, Père, mon Père, mon Père à moi."

De noche, iremos de noche.

Dieu n’est pas un système qui se satisfait de sa fermeture.

Dieu est ouverture, aventure, sortie, exode, passage, Pâque.

Et Dieu seul suffit.


UQ Trinité