Conférence du Père Lambret le 11 octobre 2003 à l’Association Naïm

La puissance de Dieu à votre service

2003.
 

LA PUISSANCE DE DIEU A VOTRE SERVICE

Avez-vous vu " My fair lady ", cette délicieuse comédie musicale qui renouvelle le thème classique et ancien de Pygmalion ? Le héros du film, un anglais riche, cultivé, célibataire et amateur éclairé de linguistique et de phonétique, se pique d’enseigner un parler châtié à une jeune fille, une charmante vendeuse de violettes des quartiers populaires de Londres, affligée d’un épouvantable accent cockney. Il en fait le pari avec un ami, la prend chez lui et se met en devoir de la former. Et les voilà tous deux entraînés dans une aventure qui prend la forme à la fois d’une danse et d’un combat où leur personne tout entière est engagée.

La danse suppose de la part de la cavalière un consentement actif : l’homme doit mener avec délicatesse et intelligence, et la femme doit suivre avec encore plus d’intelligence et de sensibilité. Or, il s’agit bien pour la jeune marchande de fleurs de consentir activement à se laisser transformer profondément. Avec son ancienne manière de parler, elle doit abandonner pour une large part ce qu’elle était et ce qu’étaient pour elle ses parents, ses amis, ses traditions, ses convictions, ses habitudes et ses idéaux. Et elle doit adopter culture, traditions, valeurs, habitudes et idéaux de celui qui l’entraîne dans cette aventure non sans, il faut le dire, une assez brutale inconscience. Mais il s’agit d’une comédie, pas d’une tragédie, et cette brutalité, plutôt qu’une véritable cruauté, n’est guère qu’une bêtise masculine ordinaire. D’ailleurs le mufle fera lui-même quelques progrès humains dans l’aventure. Mais c’est la demoiselle, bien sûr, qui se révèle la véritable héroïne de l’histoire : c’est un magnifique développement de sa personnalité qui réussira lorsqu’elle parviendra à assumer sans reniement un certain renoncement à ce qu’elle était pour entrer pleinement dans une manière d’être nouvelle qu’elle n’aurait jamais pu imaginer auparavant.

La mise en œuvre de la puissance de Dieu en notre faveur ressemble à l’histoire de "My fair Lady". Vous le savez, l’analogie de l’amour entre l’homme et la femme est essentielle dans la Bible pour dire la relation de Dieu et de son peuple, du Christ et de l’Église. Dieu nous invite à l’aventure d’entrer dans ses chemins et dans ses pensées qui ne sont pas les nôtres, qui sont élevés au-dessus des nôtres comme le ciel l’est au-dessus de la terre, et d’y entrer d’une façon progressive en étant façonné amoureusement par lui, pas à pas. Or, ce travail est essentiellement une œuvre de parole : Dieu nous appelle à l’écouter, en sorte que nous puissions apprendre à parler.

Revenons à notre charmante petite héroïne. Au début de l’histoire, et pendant longtemps, elle ne fait pas le moindre progrès. À telles enseignes que, sans le désir de gagner son pari, et surtout sans son obstination et sa vanité de scientifique amateur, notre linguiste anglais abandonnerait certainement. Elle ne fait pas le moindre progrès parce qu’elle n’a pas encore appris à écouter. Or, qui n’écoute rien ne peut rien apprendre. Ainsi, nous pouvons rester longtemps, presque indéfiniment, sans faire pratiquement un seul pas en avant sur le chemin où nous avons été convoqués par Dieu : nous acceptons suffisamment cette convocation pour nous y rendre physiquement présent, en sorte que sa Parole retentisse à nos oreilles, et même nous semblons faire des efforts pour la comprendre et l’apprendre, mais, au fond, nous ne l’écoutons pas, c’est pourquoi nous ne bougeons pas. Et, bien sûr, non seulement Dieu patiente plus merveilleusement encore que le linguiste de "My fair lady", mais il le fait pour un motif bien plus noble : il patiente à cause de son trop grand amour pour nous.

Cette puissance de Dieu à notre service, concrètement, se met en œuvre principalement dans la liturgie. Toute célébration est comme une danse : une danse avec les anges, une danse dans les bras de Dieu, à laquelle il faut nous livrer dans un consentement total et actif. Le Concile Vatican II a rappelé la nécessité d’une participation active des fidèles à la liturgie, en particulier à la messe. On a parfois interprété ce rappel d’une manière un peu sotte, comme s’il fallait que chaque personne présente reçoive un rôle spécifique dans l’action liturgique. Mais la question n’est pas d’abord là : le seul nécessaire est que chacun consente activement dans l’Église, au cours de la célébration, à l’action de Dieu en sa faveur à lui comme en faveur de tous les autres, pour la gloire de Dieu et le salut du monde. Et ce consentement actif est essentiellement écoute de la parole de Dieu qui se donne aux hommes, une écoute profonde enracinée dans la louange amoureuse.

Croyez que cela puisse ne rien changer dans notre vie si nous écoutons vraiment ? Bien sûr que non. Alors, si nous allons à la messe régulièrement tout en étant portés à nous demander "À quoi bon ?", si nous nous confessons souvent tout en pensant "Bah, cela ne change rien", serait-ce de la faute de Dieu ? Manquerait-il de puissance ? Serions-nous un cas trop difficile pour lui ? Évidemment non. Si nous ne faisons aucun progrès, c’est la preuve que nous n’écoutons pas, que nous sommes comme la jeune fille qui, au début, répétait obstinément les mots comme elle avait l’habitude de les dire, et non comme ils étaient prononcés par celui qui peinait à lui enseigner la parole correcte.

Mais aussitôt que nous commençons à nous laisser atteindre, les progrès sont fulgurants. Bien sûr, ils ne viennent pas sans des efforts coûteux de renoncement à certaines habitudes mauvaises. Nous ne pouvons pas entrer dans les vues de Dieu sans, de quelque façon, renoncer à notre ancienne manière d’être. On ne peut se convertir sans être amené à renier, sinon son passé, du moins les évaluations de ses actes que l’on faisait par le passé : il faut en tout cas renoncer à la façon dont on a pu justifier ses égarements. Tant que nous refusons ce renoncement, nous ne pouvons avancer sur le chemin qui nous est proposé. Il y a ainsi un passage par la mort, la mort à soi-même, au "vieil homme" en soi, pour entrer dans la vie de Dieu. C’est pourquoi le sacrement de l’entrée dans la vie chrétienne est le baptême qui nous plonge dans la mort du Christ, afin que nous renaissions à sa vie nouvelle de ressuscité.

Croyez-vous que le baptême, "ça marche" si j’ose m’exprimer ainsi ? Est-ce que les sacrements, "ça marche" ? Est-ce que cela peut marcher tout seul, sans notre consentement actif ? Peut-on apprendre à danser sans bouger ? Le baptême est l’entrée dans une vie baptismale, une vie de danse et de combat avec Dieu dans laquelle, bien que sans cesse à nouveau nous résistions à la grâce, sans cesse à nouveau il nous relance avec miséricorde. Mais si nous ne bougeons pas, Dieu ne peut rien pour nous.

Quand même, direz-vous, Dieu est tout-puissant, non ? Et ce qu’il fait "marche" donc sûrement ! Eh bien, pourtant, nous pouvons "empêcher l’Esprit", comme il est dit dans l’Écriture, nous pouvons "annuler" la grâce et la parole de Dieu, nous pouvons mettre en échec la puissance de Dieu. Et, d’ailleurs, qu’est-ce que le péché, sinon la mise en échec de la puissance de Dieu ? Un des plus grands mystères est la volonté de Dieu que sa grâce ne puisse rien pour nous sans notre consentement actif. Et nous voyons bien, en fait, que nous ne pourrions pas imaginer le contraire sans caricaturer la grâce. Et même nous ne pouvons absolument pas parler correctement de Dieu, de sa grâce, de sa puissance en notre faveur, si nous-même nous ne l’avons pas accueillie du tout.

Tous les discours purement abstraits, fussent-ils pleins de métaphysique et de spiritualité, qui se prétendent catholiques alors qu’ils sont tenus d’un autre lieu que celui de la conversion par l’expérience de la parole de Dieu entendue dans l’Église, sont vides comme des coups de cymbale qui cassent les oreilles et ne font aucun bien. Dieu n’est crédible que dans la croix du Christ, parce qu’en dehors de cela il sera toujours accusé de notre misère humaine, à cause de sa puissance. Si quelqu’un est tout-puissant qu’il se justifie, s’il le peut, du malheur des hommes ! Dieu n’est crédible qu’en ceux qui l’ont accueilli, il n’est crédible qu’en Jésus, cet homme qui est Dieu et qui a donné sa vie pour sauver tous ses frères humains. Sans cela, Dieu reste à jamais le superbe indifférent. Mais en Jésus Christ, et en tous ceux qui l’accueillent, la puissance de Dieu prend le visage paradoxal du crucifié par amour, et elle est digne de foi.

Bien sûr, l’Église l’affirme, les sacrements signifient aussi la certitude de l’action de Dieu et de la réussite de cette action. Il ne nous est pas dit que Dieu a essayé de nous sauver et qu’il essaie encore, il nous est dit que par le sacrifice de son Fils il nous a obtenu le pardon des péchés et le salut du monde. Ainsi, quand l’Église, par exemple, baptise un enfant alors même que ses parents n’ont explicitement aucune foi chrétienne, alors que les parrains et marraines ne sont pas baptisés, alors que ceux qui célèbrent ce baptême le font comme un simple geste d’accueil de l’enfant dans la communauté humaine, comme une bonne parole ordinaire dite sur un berceau, alors que la croix du Christ est passée sous silence avec l’appel à entrer dans une vie nouvelle par la conversion, le renoncement au péché, et le don de soi à la suite du Christ dans la charité qui consiste à donner sa vie pour ceux qu’on aime, alors même que tout l’essentiel est tu tandis que l’accessoire se fait bavard, avec, bien sûr, les meilleures intentions du monde : parce qu’on ne parle pas de mort sur le berceau d’un enfant, parce que ce n’est pas le moment, parce qu’il ne faut dire des choses aimables, gentilles et gaies... Alors même que la célébration, donc, efface la foi chrétienne au lieu de la proclamer, si le rite est accompli validement (et comme il faut peu de choses pour assurer la validité du rite !) l’enfant est réellement baptisé, et donc Dieu a réellement mis sa marque sur lui, et réellement il a opéré un acte de salut en sa faveur et en faveur de l’Église et du monde. Mais cet acte, en même temps qu’il est accompli, est terriblement "empêché "par la manière dont il a été accompli. La situation ressemble alors au premier Vendredi saint, immédiatement après la mort du Christ, lorsque son sacrifice a obtenu la rédemption mais que seule est visible la désolation, en attendant la résurrection.

Donc, à la question qui nous vient souvent à l’esprit : Est-ce que ça marche ? la réponse est : Oui, en proportion de la grandeur de la réalité humaine mise en jeu et de l’accueil qui est fait à la grâce. Or, un petit peu vaut infiniment mieux que pas du tout et c’est pourquoi je suis prêt à penser que, Dieu merci, il y a peut-être dans le cœur de l’homme qui "n’y croit pas" beaucoup plus de foi qu’il ne croit, et dans le cœur de ceux qui, prétendant au nom de leur religion chrétienne lui donner un visage plus avenant, plus moderne et plus séduisant, la défigurent en fait, plus de fidélité qu’ils ne disent. Mais je ne veux pas atténuer le caractère pressant et urgent de l’exhortation du Christ à dépasser un tel stade : réellement, concrètement, la grâce de Dieu vient dans le monde plus ou moins selon que nous l’accueillons plus ou moins, plus nous ouvrons la porte, plus le salut entre largement dans notre monde. Telle est notre responsabilité ! Alors, si nous avons un peu de foi, entendons l’appel à écouter mieux la Parole, à accueillir plus la grâce.

Ainsi, par exemple, si j’ai parlé de ces confessions répétées dont celui qui les pratique dit qu’elles ne changent rien à sa vie, ce n’est pas pour en conclure qu’il lui vaudrait mieux s’en passer tout à fait. Bien des fidèles plus ou moins tièdes, poussés par la peur d’un accident éventuel qui leur serait mortel, vont se confesser avant de prendre l’avion : ils croient que le pardon de Dieu, donné validement dans le sacrement de pénitence et de réconciliation, les préservera d’aller en enfer. Eh bien, ils ont raison de le croire, et cette foi authentique, même si elle demeure fort peu éclairée et développée, est un don de Dieu qu’il faut accueillir avec action de grâce... et cultiver autant que l’on pourra !

Voici la première urgence pour notre temps, pour notre Église, pour chacun de nous : nous devons ressentir comme si c’était la première fois l’invitation de Dieu à recevoir le don qu’il a préparé pour nous, son Fils. Chaque fois que nous l’accueillons, nous sommes tout neufs et la vie est toute neuve devant nous. Peut-être vous rappelez-vous la première fois que vous avez été invitée, ou que vous avez invité quelqu’un à danser, quelqu’un que vous aimiez, quelqu’un que vous avez épousé... Le mariage, beaucoup ici sont certainement prêts à en témoigner, quand c’est bien, c’est de mieux en mieux jusqu’au bout de la vie. Il y a ainsi, dans la mémoire du cœur, des moments d’immense émotion qui ne sont pas un souvenir qu’on évite ou qu’on caresse comme une nostalgie douce-amère, mais une promesse qui s’est largement accomplie et qui continuera à le faire, car elle n’a pas fini de livrer ses plus grands mystères. Il en va ainsi de notre relation aux autres en général, pour ce qui est de l’accueil et de la découverte des œuvres de la puissance de Dieu dans notre vie. Les sacrements composent, peut-on dire, une architecture organique dont l’Eucharistie constitue le cœur, le centre et le sommet, mais chacun d’eux dit à sa façon le tout du Mystère de Dieu et de son amour pour nous, notamment le sacrement du mariage.

Je pense à l’épisode de "l’homme riche" (qui n’est pas dit "jeune" dans l’évangile de saint Marc) : il demande à Jésus ce qu’il doit faire pour obtenir la vie éternelle, lui qui semble pourtant avoir déjà fait tout ce qu’il fallait. Mais, en effet, le véritable bien, il ne l’a pas encore acquis. Car, le véritable bien, c’est Dieu lui-même "qui seul est bon". Et il se donne vraiment lui-même dans la personne de son Fils lorsque cette danse et ce combat avec Dieu que nous vivons en accueillant sa grâce nous configure au Christ et nous comble de lui. Ce bien qui nous est promis comme un pur bonheur pour l’éternité, nous le recevons dès maintenant dans la condition de pèlerin, dans une condition qui fut assumée par le Fils de Dieu venu dans la chair, une chair pétrie de souffrances et d’épreuves. Mais, par son amour et dans la foi, ce sont justement tous les aspects humbles ou humiliés de cette vie encore éprouvée qui sont accueillis et transformés, et les facettes douloureuses ne le sont sûrement pas moins que les heureuses. Voilà ce que nous devons éprouver. Nous ne pouvons prouver le Christ et son amour d’aucune autre manière qu’en l’éprouvant pour nous-même, et en étant, de ce fait, pour les autres sa réalité même. Nous devons être pour les autres ce don qui surpasse infiniment même les plus hauts dons spirituels que l’homme peut imaginer obtenir par l’ascèse, le dévouement, l’abnégation, l’héroïsme ou le génie. Cette façon de se laisser prendre, transformer, conformer au Christ est l’évidence et la réalité même de la puissance de Dieu au service des hommes. Voilà notre vocation chrétienne : être pour les autres ce que nous avons reçu.

Dans la suite du Christ à laquelle l’homme est appelé par amour sont dépassées radicalement les deux pistes que nous suivons habituellement pour donner sens à notre vie : celle de la perspective d’une postérité et celle de la jouissance du moment présent. Ces deux aspirations ont pourtant leur légitimité et leur noblesse, mais elles ne peuvent justifier l’existence sous le signe de la mort. Si, en effet, ma vie ne trouve son sens que dans le moment présent, la fuite du temps qui efface chaque instant sans retour est aussi l’anéantissement du sens de ma vie. Si, à l’inverse, je dénie au moment présent sa validité essentielle pour mieux porter l’accent sur ce qu’il restera après moi de mon passage, je rends improbable la valeur ultérieure d’une vie qui n’en n’a pas aujourd’hui. Mais la perspective chrétienne assume et dépasse nos aspirations humaines, car notre vie à la suite du Christ, cette relation actuelle vivante, dansante et combattante avec Dieu, a pour sens Dieu lui-même, lui qui seul est bon : Dieu est le sens et la valeur de notre vie aujourd’hui et maintenant, non moins que demain et toujours, puisqu’il nous ressuscitera dans son Fils au dernier jour. Voilà ce que fait la puissance de Dieu en notre faveur.