Dimanche 18 janvier 2004 - Deuxième Dimanche

"Tu ne me connais pas encore."

Isaïe 62,1-5 - 1Corinthiens 12,4-11 - Jean 2,1-11
dimanche 18 janvier 2004.
 

"Tu ne me connais pas encore."

Réserve, menace ou promesse ?

Par exemple, cette phrase prononcée entre un jeune homme et une jeune fille sera-t-elle :

Engageante : "Tu n’as pas fini de t’émerveiller de moi..."

Inquiétante : "Tu vas apprendre à me connaître !"

Cassante : "Tu ne vois donc pas qu’il y a un monde entre toi et moi ?"

Il y a quelque chose de cassant dans la réponse de Jésus à sa mère et nous en sommes choqués, si bien que la traduction liturgique préfère en atténuer la dureté sans pouvoir l’effacer : "Femme, que me veux-tu ?" Littéralement, en grec, c’est : "Femme, qu’y a-t-il (de commun) entre toi et moi ?" Que veut dire Jésus ?

Rabroue-t-il sa mère en tant que femme, précisément, par opposition avec l’homme qu’il est lui-même ? Mais en voyant la femme, au commencement, l’homme s’écrie : Celle-ci est vraiment l’os de mes os et la chair de ma chair ! Autant dire que l’homme, loin de considérer la femme comme une autre espèce qui lui serait inférieure, reconnaît qu’elle constitue son humanité même.

Et, plus tard, il la nommera "Ève", c’est-à-dire la Vivante, car, dit-il, elle est la mère de tous les vivants. Outre l’émerveillement amoureux, on peut d’ailleurs percevoir dans cet enthousiasme l’indice d’une tentation pour l’homme : celle d’idolâtrer la femme. En effet, cette initiative de l’homme se situe après la faute originelle, et "Vivant" est une dénomination divine.

Au fait, l’homme qui parle dans l’évangile d’aujourd’hui est Dieu, justement, lui ! C’est pourquoi sa parole peut signifier l’immense distance qu’introduit, entre ces deux êtres qui ont en commun l’humanité, la différence entre le Créateur et sa créature.

Mais pourquoi Jésus en vient-il à évoquer cette distance ? Sa mère lui a dit : "Ils n’ont pas de vin." Le sens symbolique de cette remarque qui est aussi une prière est à chercher dans toute l’histoire du peuple élu. Au temps du Christ, le ciel était fermé, disait-on, depuis des siècles : plus de prophètes ni de juges, plus de rois consacrés par Dieu ni de prêtres selon son cœur, Israël était dispersé et errant comme sont les brebis sans berger.

Marie représente et couronne toute la lignée des pauvres de cœur restés fidèles au Seigneur depuis notre père Abraham, ceux qui ont mis leur confiance en Dieu jusque dans l’épreuve et le trouble extrême, ne se lassant pas de tourner les yeux vers lui pour l’implorer dans l’attente du salut. Elle représente en particulier ces pauvres qui ont vu et reconnu en Jésus le salut promis tandis que les puissants demeuraient aveugles : Syméon, Anne, Jean-Baptiste, les lépreux, les femmes éprouvées et tous les malheureux qui rendirent grâce pour le Messie "Fils de David" ou se jetèrent à ses pieds.

Comble d’humilité sainte et d’obéissance juste, ayant été rabrouée, la mère de Jésus se contente de dire aux serviteurs la parole qu’elle reçoit pour elle-même : "Faites tout ce qu’il vous dira."

Allons, pensez-vous peut-être, voilà quand même la femme finalement renvoyée, comme d’habitude, à l’humilité et à l’obéissance ! Certes, mes amis, mais pas plus que Jésus lui-même.

Car, en ajoutant "Mon heure n’est pas encore venue", le Fils indique clairement que lui-même ne fait pas ce qu’il veut quand il veut : il est, en effet, le parfait serviteur du Père, doux et humble de cœur, soumis jusque dans le trouble et l’incompréhension de l’épreuve ultime à la volonté de Dieu. Quant à son "Heure", ce sera celle de sa passion et de sa croix, quand son obéissance rendra toute gloire à son Père, et que son Père le glorifiera tout à fait.

De même, quand la Mère de Jésus scelle sa propre obéissance en disant aux serviteurs "Faites tout ce qu’il dira", c’est le Père qui parle par sa bouche, lui qui nous désigne son Fils et nous commande de l’écouter comme lui-même.

Par l’obéissance du Fils s’accomplit le sacrifice qui scelle la nouvelle Alliance, non pas contre l’Ancienne, mais appelée et obtenue par elle, au prix de sa propre métamorphose dans la Pâque du Seigneur, comme "l’eau de la purification des juifs" est changée en vin nouveau meilleur que le premier et surabondant.

Nous aussi, faisons abonder nos actes d’humilité et d’obéissance afin que surabonde en nous l’Esprit Saint, unique et répandant sur les fils de l’Église une multitude de dons divers en sorte que le corps entier soit bien pourvu de tout ce qui lui est nécessaire.

Nous ne connaissons pas encore Dieu et le don de Dieu ! Comme un homme donne sa vie pour la femme qu’il épouse et qui se donne à lui, Dieu a voulu épouser notre humanité. Et les Noces de l’Agneau avec l’Église, scellées dans son sang à Pâques, promettent le festin qui nous comblera de joie comme d’un vin sans pareil au jour de sa venue dans la gloire.

Croyons au Fils de Dieu venu en notre chair, et notre chair connaîtra l’Amour de Dieu.