Dimanche 26 janvier 2003 - Troisième Dimanche

S’effacer dans la porte pour laisser passer quelqu’un...

Jonas 3,1-5.10 - 1 Corinthiens 7,29-31 - Marc 1,14-20
dimanche 26 janvier 2003.
 

S’effacer dans la porte pour laisser passer quelqu’un, par respect, par sympathie ou par délicatesse, est un beau geste qui honore autant son auteur que son destinataire.

Jean-Baptiste, en saint Marc, est arrêté aussitôt après avoir baptisé Jésus : il s’efface ainsi complètement pour laisser le Seigneur entrer en scène. Mais, à vrai dire, le Christ lui-même ne s’est-il pas le premier effacé pour laisser passer devant lui le Précurseur ?

En tout cas, dans cette succession déjà, se dessine un avenir inquiétant pour Jésus : il commence comme Jean en lançant un appel à la conversion, ne finira-t-il pas comme lui par être arrêté ?

Sans doute est-ce pour cela que Jésus n’a rien de plus pressé que d’appeler ceux qui seront, en quelque sorte, les premiers de ses successeurs, lorsque lui aussi aura été arrêté, et puis mis à mort, ressuscité et élevé au ciel. Les Apôtres, en effet, reprendront après Pâques la même prédication, l’appel à la conversion et à la foi, et ils iront jusqu’au même martyre.

En somme, Jésus s’inscrit dans un mouvement qui le dépasse, il prend son tour de service dans une tradition de témoins de Dieu qui commence avant lui et continuera après lui.

Dans notre bref passage évangélique, il est même saisissant de voir à quel point Jésus est serré entre Jean d’une part et les Apôtres de l’autre, réduit à sa plus simple expression de prédicateur de l’Évangile de Dieu, il semble n’être qu’un maillon de la chaîne. Pourtant nous croyons, et nous savons, qu’il en est le centre, le sommet, la source et la fin. Comment cela se fait-il ?

L’excellence de Jésus se manifeste d’abord justement dans son effacement parfait. Loin d’attirer l’attention sur sa propre personne, il se réduit lui-même au seul donné commun à tous les témoins de Dieu : annoncer son règne, appeler à la conversion et à la foi dans le Seigneur. Savez-vous s’il aimait la musique et quelle était la couleur de ses yeux ? En un sens, personne n’est plus effacé que Jésus.

En effet, ainsi qu’il est dit dans l’hymne aux Philippiens, "alors qu’il était dans la condition de Dieu il s’est effacé lui-même en prenant la condition de serviteur." Jésus s’est réduit lui-même absolument et de tout son cœur à n’être que le parfait exécuteur de la volonté de Dieu.

Il ne faut donc pas aller chercher dans de fumeuses considérations psychologiques une explication oiseuse à la soudaineté de la vocation relatée dans l’évangile d’aujourd’hui. Ce qui nous est dit ici en résumé est simplement le caractère immédiat et total de l’obéissance à la volonté de Dieu qui qualifie son témoin par excellence, son propre Fils né de lui avant les siècles, et le fait que ce caractère puisse être conféré par lui à d’autres que lui.

Le résumé des choses n’exclut pas qu’elles puissent s’être passées de façon bien plus compliquée dans le détail. Ainsi, nous avons entendu, en première lecture, un passage du livre de Jonas : à ne considérer que cet extrait, on pourrait croire que le prophète a obéi au premier appel. Or, ce n’est pas du tout le cas ! Il a d’abord fui à l’autre bout du monde, et il a fallu bien des péripéties et des phénomènes rares, y compris une tempête du siècle et un poisson vorace comme on n’en connaît pas au monde, pour venir à bout de la résistance du bonhomme Jonas à l’appel de Dieu. Ce n’est qu’après avoir passé trois jours dans le ventre du monstre et s’être fait recracher par lui sur le rivage qu’il pourra répondre présent à la parole de Dieu.

En somme, c’est aussi l’itinéraire des Apôtres, si nous voulons bien comprendre. Ils ne sauront répondre à l’appel de Dieu comme Jésus lui-même qu’après la Pâque du Seigneur, grâce au don de l’Esprit par qui il leur est donné d’y avoir part. Tous les premiers mouvements d’enthousiasme des Apôtres avant cet accomplissement de l’œuvre du Christ buteront sur leur incompréhension et leur refus, comme cela est rendu manifeste pour Simon-Pierre.

Heureusement pour nous, d’ailleurs, car nous ressemblons bien plus au Jonas d’avant le poisson et aux Apôtres d’avant Pâques qu’au Seigneur de toujours, n’est-ce pas ? Si nous avons une bonne raison de refuser une corvée, nous ne nous en privons pas, et si l’on nous force, nous y allons à contrecœur avec des pieds de plomb.

Remarquez, d’ailleurs, que le Seigneur lui-même a hésité, une fois. Aurait-il résisté à la volonté de Dieu ? Sûrement pas ! Il n’a jamais voulu que faire cette volonté, immédiatement, totalement, et de tout son cœur. Mais il a connu l’incertitude sur ce qu’elle était. C’est surtout pour cela que, la veille de sa Passion, il a prié avec larmes et supplications. Il a été semblable à nous en toutes choses, excepté le péché. Et c’est pour nous qu’il a vaincu toute tentation.

C’est pourquoi, quel que soit le caractère provisoire ou symbolique de la réponse des Apôtres dans notre passage évangélique, elle nous dit ce que doit être la nôtre, maintenant. En particulier, Jacques et Jean avaient toutes les raisons de refuser l’appel, ou au moins de demander un délai pour y répondre : la nécessité de rester avec leur père pour cette pêche qu’ils étaient en train de préparer était le meilleur motif au monde pour cela. Mais, quand "le temps est accompli", ce fameux "kairos" (ce qui veut dire le moment favorable et décisif, en grec biblique), alors il nous faut suivre Jésus immédiatement et totalement.

Eh bien, frères, c’est maintenant le moment : Dieu vous appelle à vous convertir et à croire à la Bonne nouvelle du salut en son Fils Jésus Christ.

Le beau moment est venu de nous effacer pour laisser passer Dieu dans nos vies.