Dimanche 14 mars 2004 - 3e dimanche de Carême

Qui ? pourquoi ?

Exode 3,1-8.10.13-15 - 1 Corinthiens 10,1-6.10-12 - Luc 13,1-9
dimanche 14 mars 2004.
 

Qui ? pourquoi ?

Seul le silence au début, le silence absolu, a semblé possible à Madrid après les bruits affreux, les cris atroces et les détresses indicibles.

Et puis, très vite, l’interrogation est devenue irrépressible, le besoin de savoir impérieux s’est emparé de l’Espagne : qui, pourquoi ?

Ceux qui viennent rapporter à Jésus l’affaire de Galiléens massacrés par Pilate sont poussés par les mêmes questions. Pour ce qui est de savoir "qui", me direz-vous, la réponse est dans l’énoncé : c’est Pilate. Et quant au "pourquoi", il n’est pas besoin de le chercher plus loin que la haine des juifs.

Seulement l’affaire n’est pas si simple : il s’agit de gens qui ont été massacrés au moment même où ils offraient un sacrifice, c’est-à-dire qu’ils ont trouvé la mort précisément en accomplissant leurs dévotions de membres du peuple élu au Dieu d’Israël. Voilà qui ne laisse pas d’être troublant.

L’explication profonde, derrière les apparences des causes secondes, s’impose aussitôt : il devait s’agir de pécheurs endurcis exécrables aux yeux de Dieu, qui les a donc fait périr justement au cours de leur hypocrite démonstration de fidélité.

Or, Jésus dit non. Mais, à quoi dit-il non ? Il ne déclare pas ces hommes sans péché, il écarte seulement la supposition qu’ils auraient été de plus grands pécheurs que les autres Galiléens. Il ne nie pas non plus qu’ils soient morts à cause de leurs péchés, il le suggère même plutôt en avertissant ses auditeurs que s’ils ne se convertissent pas, ils périront de même. Son démenti ne porte donc pas sur le "pourquoi", mais sur le "qui".

L’idée que les malheurs des hommes leur seraient envoyés par Dieu en punition de leurs péchés n’est pas l’apanage d’Israël. Elle est au fond de tous les esprits et derrière toutes les têtes d’hommes. Que nous le voulions ou non, mes amis, cette explication nous hante toujours chaque fois que la foudre frappe, que ce soit nous-même ou un autre mortel : qu’ai-je fait, qu’a-t-il fait au Bon Dieu pour mériter ça ?

Si tel est le cas et si, comme le dit Jésus et comme nous le suggère l’expérience ordinaire, ceux qui succombent aux catastrophes ne sont pas plus pécheurs que ceux qui y échappent, l’injustice d’un tel traitement apparaît flagrante. Et d’ailleurs, c’est bien ce que pensent les hommes sans se l’avouer : la preuve se renouvelle sans cesse que la justice divine est bien mal rendue, que Dieu punit à tort et à travers de pauvres petits coupables, ou même de véritables innocents, tandis qu’il laisse courir souvent les grands criminels.

Cette injustice même du sort des uns et des autres, et le soupçon qu’elle instille en nous au sujet de Dieu devraient suffire, mes frères, à nous éclairer : ce n’est pas Dieu qui répartit ainsi absurdement les malheurs et la mort, mais le mauvais, lui qui est homicide et menteur dès l’origine, lui qui ne veut rien tant que nous détourner de Dieu en nous faisant douter de son amour et de sa bonté.

Et lui, là, sur la croix : Qui ? Pourquoi ?

La réponse semble historiquement évidente : c’est Pilate, encore, par haine des juifs, toujours. Mais, derrière cette réalité de façade, il reste que Jésus, le Fils de Dieu, a été livré par les siens : ce serait donc plutôt les juifs, par haine de Dieu. Est-ce votre avis ? Allons plus loin : si Dieu est celui qui donne à chacun ce qu’il mérite, c’est lui qui massacre Jésus, et il le fait sans doute par haine de l’homme. Est-ce votre avis ? Sur ce chemin de pensée nous arrivons vite, frères, au blasphème absolu qui signe l’inspiration du Satan, l’ennemi irrémissible de Dieu et de l’homme.

En fait, le sens de la croix de Jésus, c’est que le Fils de Dieu a été livré à notre "damnation" de péché, de souffrance et de mort pour nous en délivrer. C’est pourquoi il est écrit "qu’il a été fait péché pour nous, lui qui était sans péché". Ainsi, tandis qu’il était massacré par Pilate, il s’offrait lui-même en sacrifice à son Père. Et Dieu l’a agréé, il l’a ressuscité.

Il n’y avait pas, il n’y a absolument pas d’autre solution que lui pour nous convertir, pour nous arracher à l’enchaînement de la violence, de la haine, de l’horreur et du blasphème. Ainsi, à la question "Qui ?", la réponse est bien : Dieu. Et à la question "Pourquoi ?" ; la réponse est : par amour, pour nous sauver.

Voilà ce qui nous est révélé afin que nous le croyions, qu’en croyant nous soyons sauvés et qu’ainsi, avec lui, nous sauvions le monde.