Dimanche 21 mars 2004 - 4e dimanche de Carême

J’ai adoré !

1 Samuel 16,1.6-7.10-13 - Éphésiens 5,8-14 - Luc 15,1-3.11-32
dimanche 21 mars 2004.
 

J’ai adoré !

Ah bon ? Eh bien moi, je n’ai vraiment pas aimé.

C’est curieux comme, en sortant du cinéma à deux, il arrive qu’on ait l’impression de ne pas avoir vu le même film. Surtout si l’un a raté le début et que l’autre est parti avant la fin.

Et les deux fils de la parabole, ont-ils vu, ont-ils vécu le même père ? Selon l’aîné, il s’agit d’une sorte de tyran froid, d’un esclavagiste au cœur sec. Avec le cadet, au contraire, nous voyons en action un parent que l’on dirait plutôt excessivement maternel : il cède facilement à sa brusque demande, le laisse partir et accueille son retour sans la moindre réprimande au sujet de sa conduite désordonnée. Ce qui est sûr, c’est que ces deux fils ne témoignent pas d’une saine relation à un père bon et fort, comme on les aime.

Allons, faites un procès à votre père, faites-lui donc un procès ! Vous voyez, je fais allusion au prophète Osée qui proclame aux fils d’Israël : "Faites un procès à votre mère, faites-lui un procès !" Le Seigneur, en effet, reproche à son peuple, personnifié dans la prostituée que le prophète a prise pour épouse, ses "adultères" : sans cesse le peuple élu se détourne de son Dieu pour sacrifier aux idoles des païens. Mais ce sont plutôt les hommes qui mettent Dieu en procès.

N’est-ce pas de la faute du père si les fils sont ainsi ingrats et mal élevés ? Aucun des deux ne manifeste la moindre affection filiale ou fraternelle, au contraire. Pourquoi ? La figure du cadet n’est-elle pas typique de ces enfants gâtés par des parents qui tentent de compenser leur absence par un excès de cadeaux et d’argent de poche ? Et l’attitude de l’aîné ne s’explique-t-elle pas précisément comme une agressivité envers un père absent qui ferait mieux de prouver son amour par des actes plutôt que protester verbalement de sa générosité paternelle ?

Oui, frères, le père de la parabole semble bien absent pour ses fils. Mais comment cela se fait-il ? Est-ce vraiment de sa faute ? Au niveau de la parabole, nous ne le savons pas. Mais dans l’interprétation, nous pouvons comprendre que cette distance n’est autre que celle de la chute originelle qui a éloigné le cœur d’Adam de son créateur, et qui a introduit la guerre et la haine entre ses fils, les hommes. Ainsi, l’écart entre les frères signe leur commun écart par rapport au père.

D’ailleurs, rien n’indique non plus dans la parabole que cela change à la fin. L’aîné, c’est clair, manifeste sa ferme intention de rester méchamment dehors. Quant au cadet, il n’est revenu que pour se remplir le ventre. Dans son petit compliment, il a prévu de suggérer au père de le reprendre comme un ouvrier : belle confiance en sa tendresse inlassable ! Suffit-il de le couvrir de symboles flatteurs de dignité et d’autorité, comme le vêtement, les sandales et l’anneau, et de le gaver de veau gras pour changer son cœur aliéné ?

Mes amis, s’il ne se passe rien de décisif au-delà de ce qu’évoque notre texte à première vue, nous ne sommes pas sortis d’affaire : en dépit de la passion du père pour ses fils, leur cœur reste ignorant de l’amour fou qui leur est porté, et la réconciliation des frères reste impossible.

C’est pourquoi le Fils unique a donné sa vie sur la croix. Il ne suffit pas de prendre son air le plus avenant et d’aller chanter à qui veut l’entendre : "Frère, Dieu t’aime !" pour le donner à croire. Seul celui qui tombe à genoux devant ce sacrifice avec un cœur brisé s’ouvrant à la vérité ainsi révélée connaît enfin l’amour de Dieu. Celui-là a vraiment adoré le Père.

Seul le Christ Jésus est le Fils bien-aimé qui rend un juste témoignage au Père et à son amour. Et quiconque se laisse rendre semblable à lui par L’Esprit en prenant son chemin de croix et de gloire rend ce témoignage avec lui. Devant tout homme, devant l’ennemi, le bourreau ou le malfaiteur, devant le riche ou le pauvre, le faible ou le puissant, le malheureux ou l’arrogant, il implore Dieu pour son prochain, pour son frère, en priant : "Notre Père".

Frères, nous ne sommes pas tous parfaitement convertis à cet amour, n’est-ce pas ? Alors prions les uns pour les autres, pour que notre cœur soit guéri de son aliénation, celle qui nous fait douter du Père et détester nos frères. Que le beau vêtement de notre baptême, qui est le Christ, devienne la vérité de notre cœur. Que l’anneau de notre doigt soit le sceau de l’Esprit sur notre vie, que les sandales nous soient données des messagers de l’Évangile. Laissons-nous réconcilier dans le Christ, afin d’être ensemble les Apôtres de la bonne nouvelle de l’amour du Père pour tous ses enfants, les fils des hommes.

Alors, un frère dira : "J’ai adoré", et l’autre répondra : "Moi aussi". Et ils entreront dans la joie du Père.