Dimanche 28 mars 2004 - Cinquième dimanche de Carême

J’ai fait la vie, moi aussi, dans ma jeunesse.

Isaïe 43,16-21 - Philippiens 3,8-14 - Jean 11,1-45 (évangile de l’année A)
dimanche 28 mars 2004.
 

J’ai fait la vie, moi aussi, dans ma jeunesse.

Non, ce n’est pas une confidence personnelle. Simplement, je remarque l’étrangeté de cette expression : on parle de "faire la vie" pour une conduite qui, tentant de conjurer l’angoisse d’avoir à la prendre en responsabilité, à force d’excès désordonnés risquerait plutôt de la défaire. On dit aussi de quelqu’un qui a quitté les siens sans de solides raisons qu’il est parti "vivre sa vie". Peut-être expliquera-t-il que, pour lui, avant ce n’était pas une vie, et qu’enfin il connaît la belle vie, la vraie vie. Ainsi, la vie ne serait pas un fait pur et simple, mais une conjecture plus ou moins avérée selon la façon dont on la pense et la pratique. Pourtant, il est une butée qui nous renvoie durement à la réalité pure et simple : c’est la mort, celle qui se dresse sur le chemin pour soi-même ou pour un tout proche. Devant une fin imminente, chacun retrouve le sens de cette alternative radicale et essentielle : rester vivant ou non.

Jésus reçoit l’annonce de la maladie mortelle d’un ami et il ne bouge pas. Il ne va pas le rejoindre, alors que s’il avait été là cet ami ne serait pas mort. En somme, il le laisse mourir, exprès. D’ailleurs, Dieu ne laisse-t-il pas mourir les hommes ? Pensez au Psaume : "Tu reprends leur souffle, ils expirent." Mais Jésus a un plan : "Lazare est mort, et je me réjouis de ne pas avoir été là, à cause de vous, pour que vous croyiez." Qu’est-ce que cela veut dire ? En somme, il a laissé mourir son ami pour avoir l’occasion de faire un énorme miracle en le ressuscitant publiquement, dans l’espoir d’amener les gens à la foi !

Non seulement nous trouvons cette manœuvre choquante, mais encore nous pouvons douter de son efficacité. Que Dieu fasse un miracle de temps en temps, cela ne rend-il pas plus douloureuse la peine de ceux qui prient pour un malade et le voient mourir quand même ? Et cette déception transforme l’espoir en piège pour la foi, surtout celle des plus fragiles. Il faut dire que nous ne croyons pas tellement à la foi. Pour Jésus, en revanche, il semble que ce soit de loin le plus important.

Il en va, dans une certaine mesure, pour la foi comme pour la vie : elle peut être plus ou moins réelle, plus ou moins vivante. Mais l’alternative radicale pour la foi n’est pas d’être vivante ou morte : c’est d’être née ou non. La vraie foi, la foi née viable, est celle qui traverse la mort. En deçà, il n’y a qu’une foi embryonnaire, incapable d’affronter la réalité de la vie exposée à la mort.

La foi qui traverse la mort, c’est celle de notre père Abraham qui va jusqu’à sacrifier le fils de la promesse, s’en remettant à Dieu pour voir au-delà de l’impasse absolue que cette mort représente pour lui. C’est, bien sûr, la foi de Marie, la mère du Seigneur, qui garde en son cœur fidèle les paroles et les événements qu’elle ne comprend pas. Ils croient, encore dans l’obscurité d’avant la Pâque du Seigneur, que Dieu traverse tout mur de l’impossible avec, et pour l’homme qui met sa confiance en lui.

L’évangile de Jean traite notamment de la formation progressive de la foi jusqu’à sa naissance en toute vérité. Nous y voyons nombre de personnages buter au seuil de cette naissance. Dans l’épisode de la résurrection de Lazare, Marthe énonce une belle confession de foi, mais qui résiste à la parole de Jésus : il lui dit "Je suis la résurrection et la vie... Crois-tu cela ?", elle répond :"J’ai toujours cru que tu es le Messie...." Et elle lui tourne le dos pour aller appeler sa sœur Marie. Marthe, femme forte mais foi bornée. Quant à Marie, qui était comme morte de la mort de Lazare, elle se lève pour aller vers Jésus, mais ne peut que lui répéter les premières paroles de sa sœur, et puis fondre en larmes avec ceux qui pleurent son frère. "Si tu avais été là..."

Or, la foi plénière de Pâques, celle à laquelle Jésus appelle les disciples, c’est de connaître et de croire qu’il est venu, justement, donner sa vie sur la croix pour pouvoir, par la puissance de sa résurrection, mourir avec tout homme ; pour "être là", Dieu plein de miséricorde, auprès de tout homme jusque dans sa mort et au-delà. Telle est la foi de notre baptême, lorsque l’Église nous enfante par la puissance de l’Esprit Saint à la vie nouvelle d’enfant de Dieu en faisant naître en nous sa foi vraie.

Comprenez, catéchumènes, que la foi qui s’est formée en vous au fil de votre préparation n’est encore qu’embryonnaire. Ce n’est que dans la nuit de Pâques, lorsque vous ouvrirez la bouche pour donner votre adhésion à l’énoncé de la foi catholique par le prêtre, que Dieu la fera naître en vous par un acte de puissance recréateur.

Votre foi sera-t-elle viable ? Dieu garde qu’elle ne le soit pas ! Vous recevrez, cette nuit-là, le baptême, la confirmation et la communion eucharistique : tout ce qu’il faut pour que votre foi vive et se développe.

Mais alors, comment se fait-il que tant de baptisés soient comme si leur foi était morte ? C’est qu’ils se sont coupés de la Source. Or, la foi que Dieu nous fait par un acte souverain de grâce et de bonté, il l’entretient de même en nous, si seulement nous nous offrons fidèlement à ce don par la pratique régulière des sacrements et de la prière. Sinon, nous nous privons nous-mêmes du don de dieu qui nous avait été fait. Alors il est grand temps de revenir à lui !

Dieu nous fait, à Pâques, une vie nouvelle dans le jaillissement d’une naissance éternelle. Préparons-nous de tout notre cœur à sa joie.