Dimanche 19 janvier 2003 - Deuxième Dimanche

Pour qui est mon corps ?

Isaïe 49,3.5-6 - 1 Corinthiens 1,1-3 - Jean 1,29-34
dimanche 19 janvier 2003.
 

Pour qui est mon corps ?

Vous me suivez ?

Suivre, justement, c’est faire l’hommage du corps.

Regardez les acteurs professionnels, comme ils savent écouter de tout leur corps.

Nous-mêmes, quand la parole de Dieu est proclamée, nous tendons le regard vers le lecteur. Et pour l’Évangile, nous nous levons et nous nous tournons vers l’ambon, comme vers le Seigneur.

Ainsi les premiers disciples suivent Jésus, et ils l’appellent rabbi, c’est-à-dire "maître". On pourrait traduire par "professeur", car il s’agit de celui qui enseigne, et aussi éduque ou dirige. Jésus est bien plus que cela, mais il est d’abord cela pour qui s’approche de lui et lui demande : "Où demeures-tu ?"

Un professeur, on ne comprend pas tout ce qu’il dit, c’est normal. Mais on peut l’écouter passionnément quand même. On capte quelque chose.

Si bien, qu’après avoir demeuré auprès de Jésus, André dit à Pierre : "Nous avons trouvé le Messie." Messie, c’est bien plus que maître ou professeur : c’est celui qu’annonçait l’Ancien Testament par la bouche des prophètes jusqu’à Jean, ces hommes qui, comme Samuel, ont été consacrés de tout leur corps à l’écoute de la parole de Dieu, en sorte qu’ils ont pu la redire à son peuple. André a entendu cette parole. Et pourtant, il est loin d’avoir tout compris. En particulier, il dit : "Nous avons trouvé". C’est mauvais signe.

Voyez la figure de Pierre qui entre en scène dans notre évangile : il porte habituellement deux noms, Simon et Pierre (Petros, en grec). Mais il en reçoit ici un troisième : Képha, ce qui veut dire "pierre" en araméen.

Dans le même évangile de Jean, au chapitre 6, Jésus nourrit cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons, puis il prononce le grand discours du pain de vie, à la fin duquel les choses tournent mal. En effet, il a proclamé avec force : "Celui qui me mangera vivra par moi." Tous se récrient devant un pareil propos : "Ce qu’il dit là est intolérable, on ne peut pas continuer à l’écouter." Et ils s’en vont. Alors Jésus demande aux Douze : "Voulez-vous partir, vous aussi ?" Et Pierre de répondre : "Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle." (Jn 6,68)

Cette réponse est paradoxale. D’un côté, elle montre que Pierre, pas plus que les autres, n’a compris la parole inouïe du Christ : s’il reste, c’est seulement qu’il ne voit pas où aller ailleurs. En même temps, il reste justement pour les paroles du Seigneur, dont il croit qu’elles sont celles de la vie éternelle. Il veut continuer à écouter cette parole qu’il ne comprend pas.

Et puis il ajoute : "Quant à nous, nous croyons et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu." Cette affirmation est le parallèle en Jean de la fameuse confession de foi de Césarée, dans les synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), où Pierre dit : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant" (Matthieu 16,16), "Tu es le Christ" (Marc 8,29), "Tu es le Christ de Dieu" (Luc 9,20).

Or, dans les synoptiques, aussitôt après, cela tourne mal. Jésus annonce sa passion, et Pierre en refuse la perspective, ce qui lui vaut d’être traité de Satan (en Matthieu et en Marc), après quoi Jésus prononce la nécessité de renoncer à soi-même et de prendre sa croix pour le suivre (dans les trois).

Reconnaître Jésus comme Christ, mais refuser l’annonce des souffrances du Messie, c’est la situation "intermédiaire" de foi qui conduira Pierre, au témoignage unanime des quatre évangiles, à renier Jésus au début de la Passion. Quand André dit qu’il a trouvé le Messie, sa perspective est aussi centrée sur lui-même. En fait, nos devons reconnaître que c’est Jésus qui nous a choisis, et non nous qui l’avons choisi, et "passer derrière lui".

Mais Pierre "reviendra", après la résurrection du Seigneur, à la fin de l’évangile de Jean. Alors Jésus lui pardonnera et le placera à la tête de son troupeau. Or, "képhalè", en grec, cela signifie "tête". En somme, en annonçant à Pierre lors de sa première rencontre avec lui qu’il recevra le nom de Képha, Jésus, jouant sur les assonances des mots dans les diverses langues selon un procédé tout à fait classique à l’époque, prophétise l’aboutissement du chemin de foi de Pierre.

Ainsi, pour nous comme pour Pierre, le dernier pas qui nous établit dans la foi est d’accepter la croix. Mais qu’est-ce que cela signifie ?

On pense souvent que la croix chrétienne est la négation et le refus de la vie, et l’on prône un ascétisme ennemi du corps ou un prétendu mysticisme quasi désincarné. Mais, s’il en était ainsi, pourquoi le Fils de Dieu serait-il venu dans notre chair, pourquoi le Verbe éternel aurait-il pris un vrai corps du corps de la Vierge Marie ?

Le sens de la Passion de Jésus nous est donné par la parole de Jean : "Voici l’Agneau de Dieu." Cela signifie que le sacrifice de Jésus est la consécration de lui-même à Dieu son Père pour l’amour de lui et de nous. Cette parole est reprise par la liturgie à la communion, car la table eucharistique explique et réalise le sacrifice de la croix, comme l’annonçait la Cène, commémorée le Jeudi saint, à la veille de la Passion, célébrée le Vendredi saint. Et si nous pouvons manger sa chair en nourriture de vie éternelle, c’est parce qu’il est ressuscité.

Pour nous qui communions au corps et au sang du Seigneur, frères, le contraire de la débauche n’est pas l’ascétisme, encore moins le refus de la vie, mais la consécration de tout notre être, de tout notre corps, à Dieu le Père de Jésus Christ par la puissance de l’Esprit Saint. Ainsi, notre corps, comme celui du Seigneur, devient nourriture de vie éternelle pour les hommes, nos frères. Quelle satisfaction, n’est-ce pas ?

Suivons donc le Seigneur jusqu’au bout. Que notre corps soit pour lui, puisque son corps est pour nous, et pour la multitude.