Dimanche 16 mai 2004 - Sixième dimanche de Pâques

Le vivant est étrange

Actes 15,1-2.22-29 - Apocalypse 21,10-14.22-23 - Jean 14,23-29
dimanche 16 mai 2004.
 

Le vivant est étrange : Il coupe le monde en deux pour mieux l’unir en lui.

Être unicellulaire ou organisme complexe, il constitue une frontière définissant un intérieur et un extérieur : d’un côté de ma peau il y a ce qui est moi, de l’autre tout le reste. Et sans cesse il attire à lui, à travers sa frontière propre, la matière extérieure pour l’assimiler, assurer sa subsistance et croître.

Étrange aussi est la mort dans le vivant. Rien n’entre en lui sans périr ; nous tuons pour manger. Lui-même, s’il s’ouvre trop grand ou trop brutalement à l’invasion de l’extérieur, il en meurt. Et quand tout se passe bien, à la fin il meurt aussi : car ce qui est né mourra.

C’est d’un vivant que Jésus parle quand il dit : "Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui." Et ce vivant, c’est l’Église.

L’Église est le corps du Christ que nous formons si nous gardons sa parole, c’est-à-dire si nous nous aimons les uns les autres comme il nous l’a dit : alors, nous ne sommes plus des étrangers les uns pour les autres, mais nous nous considérons tous comme les membres d’un même corps.

Et, certes, l’organisme ecclésial définit un extérieur et un extérieur : on est dans ou hors de l’Église, il faut bien l’admettre, si étrange que cela puisse paraître ! Mais l’Église a vocation à aspirer et unir le monde entier en elle-même.

Voilà pourquoi la question de l’Apôtre Jude à laquelle Jésus répond aujourd’hui (mais cette question est omise par le texte liturgique) est : "Seigneur, pour quelle raison vas-tu te manifester à nous et non pas au monde ?"

Le monde ne connaît pas Dieu, c’est son malheur, et il ne peut pas le connaître. Seul ceux qui sont dans l’Église peuvent bénéficier réellement de la révélation de Jésus. Alors, comment celui qui est du monde pourra-t-il connaître Dieu ? Seulement en passant par la mort pour entrer dans la vie de l’Église, et ce passage est le baptême dans la mort du Seigneur.

Il est impossible à l’homme de venir à connaître et aimer Dieu, depuis qu’il est tombé au pouvoir du mauvais. Mais la puissance de la résurrection du Christ accomplit pour nous le miracle de la foi, et nous connaissons l’Amour.

La visée de l’Église, la fin de sa mission, c’est cette Jérusalem céleste dont la venue est prophétisée au livre de l’Apocalypse. Alors Dieu sera lui-même notre Temple, et l’Agneau notre flambeau ; mais seulement au dernier jour, dont nul au monde ne sait quand il viendra.

En attendant nous devons vivre dans la condition d’ici-bas. C’est pourquoi Jésus nous donne sa paix, et ce n’est pas à la manière du monde, car la vie de l’Église reste en forme de croix jusqu’à sa fin, jusqu’au retour du Fils de l’homme.

Lui, il est monté au ciel. C’est pourquoi le Père envoie l’Esprit Saint, cet autre Paraclet qui, en l’absence de Jésus, assure sa présence en nous. En particulier, il assiste l’Église dans ses décisions difficiles, telles celle d’abandonner la circoncision. En effet, si ce signe était nécessaire à l’ancienne Alliance, lorsque le peuple d’Israël devait rester coupé des autres nations, il n’a plus lieu d’être selon la nouvelle Alliance dans le Christ lui-même qui s’est offert pour la multitude.

Dieu s’est en quelque sorte, coupé en deux lui-même par l’abaissement du Fils. Venu dans notre chair, il est allé jusqu’à la mort sur la croix, et il a crié : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?" Mais c’était pour mieux ravir le monde perdu et le sauver en son unité éternelle.

Or, le Fils, avec son humanité, est déjà retourné en Dieu son Père. Voilà pourquoi même au milieu des ténèbres et des tourments de nos croix d’aujourd’hui nous recevons sa paix qui dissipe les frayeurs et maîtrise les bouleversements : dans la certitude de la foi de Pâques, nous savons que l’espérance ne trompe pas, puisque le Christ ressuscité et monté au ciel à la droite de Dieu.

Tel est le mystère qui nous est révélé et confié, et pour lequel nous rendons grâce : Dieu, le Vivant, ne nous est plus étrange, car il nous a réconciliés avec lui pour la vie éternelle.