Jeudi 20 mai 2004 - L’Ascension du Seigneur

Et puis nous avons vendu la maison.

Actes 1,1-11 - Hébreux 9,24-28.10,19-23 - Luc 24,46-53
jeudi 20 mai 2004.
 

Et puis nous avons vendu la maison.

Cette déclaration fleure la catastrophe. La maison de famille, ce sont les racines, le berceau commun, les souvenirs d’enfance, les vacances merveilleuses, la demeure des vieux parents et le lieu du rassemblement périodique autour d’eux. Qu’est-ce qui peut justifier qu’on s’en sépare, et comment ne serait-ce pas un désastre ?

Certes, l’homme a besoin de savoir d’où il vient, et chacun est né d’une femme qu’il appelle sa mère. Quiconque est privé de ses origines les cherche toujours sans pouvoir guérir jamais de cette nostalgie qui ne connaît pas sa cause.

Mais la chère demeure, de berceau peut se faire fardeau, prison ou même tombeau. Année après année, génération après génération, les objets et les souvenirs s’entassent, et les jeter ou les partager deviendrait de plus en plus déchirant. Parfois, la sagesse commande de mettre fin à ce qui deviendrait une servitude insensée. Et pourtant, cette conduite raisonnable n’en est pas moins une désolation.

Jérusalem ! Le lieu choisi par Dieu pour y faire demeurer son nom au milieu de son peuple était chéri plus que tous par ses fidèles : "Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite m’oublie ! Je veux que ma langue s’attache à mon palais si je perds ton souvenir, si je n’élève Jérusalem au sommet de ma joie", chantait le psalmiste en exil. Et Jésus a aimé Jérusalem à en pleurer.

Saint Luc plus que les autres évangélistes est attentif à la signification de la Ville sainte dans le mystère du Christ. Dans le dernier discours du Seigneur ressuscité à ses disciples selon l’évangile d’aujourd’hui, l’incise "en commençant par Jérusalem" est curieusement placée : on ne sait pas bien, dans le texte grec, si elle va avec ce qui précède ou avec ce qui suit. Cela peut sembler sans grande importance, et la traduction liturgique prend le parti de la rattacher à ce qui précède. Mais, en fait, la traduction la plus littérale serait non pas "en commençant par", mais "hors de", "en se séparant de" Jérusalem.

Alors, cette mention prend tout son sens dans le mystère du salut résumé par le discours de Jésus au moment de son Ascension : le rejet du Messie par les juifs devient l’occasion providentielle du passage de l’Évangile aux païens. Et c’est cet événement que saint Luc relate tout du long dans son second volume, le livre des "Actes des Apôtres", qui commence par la reprise de la scène de l’Ascension de Jésus, que nous avons entendue dans la première lecture.

Et certes les Apôtres vont partir de Jérusalem. Ils en viennent comme "le salut vient des juifs", selon l’affirmation de Jésus à la Samaritaine. Mais ils ne sont plus de ces hommes qui recherchent toujours l’impossible retour aux origines dans le lieu de leur provenance ici-bas, car la nouvelle Jérusalem vient d’En Haut, et elle nous attend à la fin des temps. Et le mouvement qui nous fera l’atteindre, selon la direction indiquée par Jésus en son Ascension, passe par la Bonne nouvelle annoncée jusqu’aux extrémités de la Terre. Voilà pourquoi, si nous tendons vers le ciel où notre vie est maintenant cachée avec le Christ en Dieu, ce n’est pas pour rester plantés le nez en l’air, mais pour consacrer toutes nos énergies à la mission de l’Église.

Ainsi, l’héritage que Dieu avait promis à nos Pères, nul ne pourra jamais nous le dérober, car ce n’est ni une terre ni des biens quelconques de ce monde, et nous le recevons déjà : c’est l’Esprit Saint que Dieu donne à ceux qui lui obéissent, afin qu’ils soient fortifiés et sanctifiés dès maintenant dans l’accomplissement de leur vocation, jusqu’à ce que Dieu soit tout en tous.

En Judas, frères, nous avons tous vendu le Seigneur pour qu’il soit crucifié, et ce fut une catastrophe, le pire événement de l’histoire de notre humanité. Mais Dieu a ressuscité son Fils, et il a fait de lui notre demeure, à sa droite dans le ciel, pour l’éternité.