Dimanche 4 juillet 2004 - Quatorzième Dimanche

Compter les moutons, c’est rasoir.

Isaïe 66,10-14 - Galates 6,14-18 - Luc 10,1-12.17-20
dimanche 4 juillet 2004.
 

Compter les moutons, c’est rasoir.

Du moins je le suppose, puisque, quand on s’ennuie, on s’endort.

Peut-être est-ce pour cela que, d’après certains, la messe, c’est rasoir. Ils s’imaginent qu’il s’agit de compter et de recompter les brebis du bercail.

Remarquez, on dit "les brebis", mais, à l’époque du Seigneur et avant lui, seuls les mâles pouvaient porter le signe de l’Alliance, opéré à l’aide d’un couteau aiguisé comme un rasoir. C’est la circoncision, dont parle saint Paul dans la deuxième lecture. En tout cas, il s’agissait bien de rassembler tout le peuple d’Israël, tous les agneaux du Seigneur, dans la ville sainte, Jérusalem, autour du temple de Dieu.

Mais alors, pourquoi Jésus envoie-t-il ses agneaux au milieu de loups : Quelle idée ! Voyons, le loup, qui est-ce, sinon ce Satan qu’il veut voir tomber du ciel comme l’éclair, cet Ennemi à la puissance de qui notre pauvre humanité est soumise depuis le péché des origines ? Et voilà pourquoi l’homme, au lieu de protéger et d’aider les petits et les faibles, se fait un loup pour l’homme, déchirant et dévorant les agneaux les plus tendres, comme on le voit trop souvent, hélas, dans l’actualité.

Il faut donc changer ces loups en agneaux, les recréer à l’image de Dieu. Comment cela est-il possible ? L’instrument de cette nouvelle création, dont saint Paul dit qu’elle dépasse la circoncision, est certes tranchant : c’est la parole de Dieu, et précisément la parole de la croix. Jésus, cet homme semblable à nous, est le propre Fils de Dieu venu dans notre chair, et il est mort sur la croix pour arracher le monde au pouvoir du mal : voilà ce qui nous est annoncé et que nous sommes appelés à croire. Quand nous entendons cette parole, il se fait une division entre nous : entre ceux qui y ajoutent foi, et ceux qui ne le font pas.

Voilà pourquoi la messe, loin d’être ennuyeuse pour qui sait ce qui s’y passe, est dramatique : la Parole y opère un jugement. Après le rite d’entrée qui nous retrempe dans la grâce initiale de notre baptême, le don inouï et absolument gratuit de la justice fait par Dieu aux pécheurs que nous sommes, la Parole nous est proclamée afin qu’une fois de plus nous nous rendions à elle, dans le repentir de nos péchés et l’action de grâce pour la miséricorde divine. Tel est le sens de notre confession de foi, du Credo, après l’homélie. Et seuls ceux qui se confient ainsi à la foi de l’Église peuvent communier, ensuite, à cette table où l’Agneau de Dieu nous est donné en nourriture de vie éternelle, en sorte que nous soyons changés en ce que nous aurons reçu.

Enfin, nous sommes envoyés. Vous savez que la messe tire son nom, en tout cas selon une étymologie populaire, des derniers mots du prêtre en latin : "Ite, missa est", soit en français : "Allez, c’est l’envoi". "Allez, je vous envoie", c’est précisément la parole du Christ aux soixante-douze d’aujourd’hui.

Par la communion, nous sommes faits agneaux de Dieu dans l’Agneau unique et véritable, et c’est nous qu’il envoie "partout où il doit aller". En effet, là où est le chrétien, là vient le Christ. Nous devenons ainsi ce fleuve de grâce que prophétisait Isaïe, cette annonce de paix et de salut faite au monde que Dieu a tant aimé, au point qu’il a donné son Fils, son unique, pour le sauver. Dieu fait de nous, dans l’Eucharistie de son Fils, les chemins de son Évangile.

Alors, certes, Dieu nous compte : il nous compte au ciel, au nombre de ses enfants chéris, de ceux qu’il inscrit pour la vie éternelle. Et, non, cela ne l’ennuie pas : il ne se lasse pas de s’en réjouir infiniment ! Cette joie de Dieu, comment ne serait-elle pas la nôtre, dans l’action de grâce après la communion ?

Un instant suspendus entre le bonheur céleste déjà goûté dans l’Eucharistie de Jésus Christ et la mission qui nous attend au-dehors, nous voyons alors venir le jour où il ne sera plus du tout la peine de compter, car nous serons tous un dans l’amour de Dieu.