Dimanche 1er août 2004 - Dix-huitième Dimanche

Il y a des gens qui ont les moyens, visiblement.

Qohélet 1,2.2,21-23 - Colossiens 3,1-5.9-11 - Luc 12,13-21
dimanche 1er août 2004.
 

Il y a des gens qui ont les moyens, visiblement.

Une puissante voiture racée, des vêtements superbes, un jeu d’accessoires ultra performants : ces objets sont utiles, en principe. Par définition, les moyens sont faits pour servir à une fin. Mais, parfois, ils semblent seulement destinés à être montrés : leur propriétaire jouit simplement de ce qu’on voie qu’il a les moyens.

Il se contemple lui-même dans ces choses précieuses et considérables, il s’identifie à elles, il se fait de lui-même une image flatteuse qu’il adore. Image est le même mot qu’idole. Saint Paul le dit bien dans la deuxième lecture : l’appétit de jouissance est une idolâtrie. Et l’on peut faire de son corps même une idole.

Celui qui succombe à cette tentation ne se lasse pas de se dire qu’il se trouve magnifique. Il ressemble à l’homme de la parabole s’adressant amoureusement à lui-même devant ses greniers qu’il voit déjà immenses et débordants de biens : gave-toi, réjouis-toi, mon âme !

Au fond de cet égoïsme fou est tapie l’angoisse de la mort : c’est pour nous assurer d’une vie dont nous savons obscurément qu’elle peut nous être enlevée à tout moment que nous imaginons de la figer dans les apparences d’une abondance inépuisable. L’homme se dit qu’il en a "pour de nombreuses années" : il se garde bien de penser qu’il en a "jusqu’à sa mort" !

L’autre jour, une jeune femme me racontait qu’elle était en train de retaper une vieille demeure, appelée dans le pays "le château". Leurs moyens n’étaient pas illimités, me disait-elle, et la bâtisse commençait tout juste à être habitable. Or, dans un coin du parc se trouvait une chapelle qu’elle voulait restaurer en priorité. L’entrepreneur se montrait fort surpris qu’elle n’envisage pas d’abord, par exemple une deuxième salle de bain qui lui serait bien utile. Mais je voudrais sans attendre disposer de ce lieu de prière, lui expliquait-elle, où la messe pourrait être célébrée et le Saint-Sacrement conservé pour l’adoration. Ah bon, reprenait-il, vous êtes croyante ? Alors vous feriez mieux de donner de l’argent aux pauvres.

Qu’en pensez-vous, pourquoi cet homme parlait-il ainsi : pour l’amour des pauvres ? Je ne le pense pas. En fait, à mon avis, il calculait qu’avec le dixième de la chapelle on ferait déjà un joli don aux œuvres, flatteur pour une conscience de propriétaire, et que le reste suffirait largement à la deuxième salle de bain. Cela ne lui ferait pas un gros manque à gagner et sa propre conscience en serait beaucoup moins inquiétée que par les travaux de la chapelle.

Allons, mes amis, vous croyez qu’on prend sincèrement le parti des pauvres contre celui de Dieu ? Voyez notre époque comme elle justifie absolument toute dépense destinée à "se faire plaisir". On ne dit pas à ceux qui ont visiblement les moyens qu’ils devraient en donner une part aux plus démunis, on les envie seulement. Chacun pense que ce n’est pas juste qu’ils aient plus que lui-même et rêve d’avoir autant, ou même plus.

C’est que nous sommes tous logés à la même enseigne, nous les hommes. Nous sommes tous sujets aux mêmes angoisses de mort, et nous sommes tous exposés à la même tentation de les conjurer par l’accumulation de biens. Nous souffrons tous de la même âpreté au gain.

Croyez-vous que les plus riches, ou les plus voyants des riches, soient les plus atteints ? Que pensez-vous de ceux qui entassent dans des coffres ou sous les matelas tout en arborant une apparence minable et se plaignent à qui veut les entendre de leurs petits moyens pour mieux se dispenser de donner quand on leur demande ?

Dieu merci, nous ne sommes pas seulement malades : le bon sens de la vie ordinaire nous suggère constamment de ne pas perdre les fins comme on perd la tête, et donc d’user de nos moyens au bénéfice de notre humanité commune, de son développement et de sa protection. Mais cela n’empêche pas la mort de hanter notre vie et de troubler notre conscience du soupçon qu’elle serait une vanité sans remède.

Il y a des gens qui ont les moyens d’échapper définitivement à ce soupçon afin d’entrer dans une vie délivrée de l’angoisse de la mort, et donc libre d’user généreusement des biens de ce monde : voitures, téléphones, salles de bain et bien d’autres, dans le partage et l’amour mutuel. Ces gens, c’est nous.

Ces moyens sont les sacrements de l’Alliance nouvelle dans la mort et la résurrection de Jésus, en premier lieu l’Eucharistie. Oui, il est judicieux de bâtir et d’entretenir des lieux de culte dignes du rassemblement des fils de Dieu à la rencontre de leur Seigneur qui s’est fait pauvre afin de les enrichir de sa pauvreté. C’est le moyen le plus sûr et le plus direct vers une humanité fraternelle où tous, riches et pauvres, apprennent déjà à vivre l’amour éternel.

Car il y a le Christ, visiblement dans l’Église, qui est le moyen de la vie du monde, et sa fin bienheureuse.