Dimanche 5 septembre 2004 - Vingt-troisième Dimanche

Ça vous dirait de venir avec moi ?

Sagesse 9,13-18 - Philémon 9-10.12-17 - Luc 14,25-33
dimanche 5 septembre 2004.
 

Ça vous dirait de venir avec moi ?

Là, je vous prends par le désir. Enfin, du moins j’essaie. J’essaie de vous séduire.

Tandis que si je vous dis : « Quelle est votre ambition ? Quel est votre combat ? », l’accent est plus mâle, plus volontaire. La question est aussi plus ciblée : elle s’adresse apparemment à l’homme dans sa force. Les femmes et les enfants, les vieux et les malades, les perdants et les infirmes semblent hors de propos.

Pourtant, justement les faibles et les malmenés mènent un dur combat pour vivre, simplement, et pour garder leur dignité humaine. Par exemple, parmi tous les enfants rentrés en classe ces jours-ci, beaucoup luttent pour tenir le coup avec un grand courage. De même, bien des femmes qu’on ne regarde pas se démènent éperdument pour joindre les deux bouts, mois après mois, jour après jour. Innombrables sont ceux qui, pour seulement survivre et garder une lueur d’espoir, doivent faire preuve d’un héroïsme qui n’a rien à envier à celui des hommes célèbres que l’histoire met en avant.

D’ailleurs, les grands hommes, pour imposantes que soient leurs œuvres, ne sont pas toujours des modèles d’humanité accomplie, loin de là. Au contraire, il semblerait que leurs succès les portent souvent plus que le commun des mortels à l’inconduite. Il ne faudrait pas, au demeurant, tomber dans le dénigrement systématique des puissants : ceux qui acceptent de lourdes responsabilités, tandis que d’autres qui en auraient aussi les moyens préfèrent une situation plus tranquille, doivent être estimés et soutenus. Et il faut prier pour eux. Car le faible et le petit sont ballottés par la vie, ils ne cessent de devoir se plier à la nécessité et se heurtent en permanence à leurs limites : si l’humilité n’est pas automatiquement leur compagne, du moins ne sont-ils guère poussés par la réalité à s’enorgueillir. Les puissants, au contraire, en sont constamment tentés.

L’homme qui en a les moyens se propose des buts considérables et entreprend de les atteindre par ses propres forces. Et le voilà qui bâtit un empire, une fortune, une oeuvre monumentale, comme on bâtit une tour. Son nom se répand, on le courtise et l’encense, il prend la stature d’un dieu au milieu du monde. Comment son cœur ne se gonflerait-il pas ?

Cette description ne vous rappelle rien ? La tour de Babel était le projet commun des hommes, mais Dieu l’a déjoué, et ils durent cesser de bâtir la ville et la tour. Voilà des hommes qui ont commencé et n’ont pu achever ! Mais Dieu ne s’est pas moqué d’eux, car il n’était pas jaloux de leurs prouesses : il les renvoyait seulement à leur humanité.

Telle est notre situation, nous qui sommes marqués de péché, que la tentation du pire, l’orgueil et tout ce qui s’ensuit, est dans nos meilleures œuvres. Aussi n’avons-nous pas d’ambition plus nécessaire et plus noble que de devenir disciples de Jésus, le Fils de Dieu qui sauve notre humanité. Mais nous serions fous de nous croire capables d’atteindre un tel but par nos propres forces et selon nos propres plans. Ce serait mettre le poison dans le remède.

C’est pourquoi Jésus s’adresse aux foules qui s’approchent de lui, comme nous aujourd’hui, séduites par le rayonnement de sa personne, pour les avertir solennellement : le chemin qu’il nous ouvre est un chemin de dépouillement, de dépossession, de dépendance et de soumission à la volonté divine. Et cette volonté ne pourra manquer de nous apparaître, à l’occasion, comme une dure nécessité, comme une mauvaise surprise et la contrainte d’un âpre combat pour seulement survivre et garder une lueur d’espoir.

Accepter de nous engager à la suite du Christ qui marche vers la croix nous expose à perdre tout, même l’estime et l’affection de nos plus proches, et jusqu’à la vie. C’est le sens de la parole inouïe de Jésus : il nous dit aujourd’hui littéralement dans l’évangile de saint Luc que nous ne pouvons pas être disciples sans "haïr" père, mère, femme, enfants, frères sœurs et notre propre vie. En effet, aux yeux des hommes, les martyrs en viennent à cette folie. Mais les hommes ignorent les chemins de Dieu, ils ne peuvent imaginer que la croix mène à la résurrection et à la vie divine, ce qui éclate pourtant dans le sacrifice de Jésus et de tous ses disciples.

N’allons pas, frères, imaginer une façon d’être chrétien qui ferait l’économie de la croix : ce serait comme penser vaincre Dieu et ses légions d’anges par nos propres armes ! Faisons plutôt sincèrement notre soumission d’avance une fois pour toutes. Cela ne nous dispensera pas des épreuves, des combats et des mauvaises surprises du chemin, mais nous apprendrons à écouter en toutes ces situations la voix de Dieu qui ne cessera de nous guider et de nous réconforter.

Car ce chemin est celui de Jésus : c’est vraiment avec lui que nous allons à la vie si nous le prenons, et il ne cesse de nous prodiguer sa présence. C’est ainsi que nous découvrons le véritable amour fraternel, plus fort que la haine et que les misères, traversant toutes les différences humaines de pouvoir, de fortune et de libertés, l’amour qui unit les disciples entre eux de sorte que rien ne pourra jamais les séparer.

Oui, il nous a séduit, le Seigneur qui s’est laissé mettre en croix, Dieu merci. Il nous dit tout le temps : viens, venez avec moi, et notre cœur brûle à jamais de le suivre à sa voix.