Dimanche 10 octobre 2004 - Vingt-huitième Dimanche

Y a-t-il un étranger parmi nous ?

2 Rois 5,14-17 - 2 Timothée 2,8-13 - Luc 17,11-19
dimanche 10 octobre 2004.
 

Y a-t-il un étranger parmi nous ?

Qu’est-ce que je veux dire ? D’habitude, on demande plutôt s’il y a un médecin dans la salle. Et puis, "étranger", c’est très relatif : chacun est français, anglais, italien, portugais chinois ou canadien, et si l’autre est un étranger pour moi, je le suis tout autant pour lui, non ? Sauf que cela dépend de l’endroit où l’on se trouve : on peut être chez soi ou "à l’étranger". Mais alors il suffit que l’étranger rentre chez lui pour qu’il ne le soit plus.

Sinon, bien sûr, quelqu’un qui n’aurait pas de chez soi du tout : un homme qui ne serait nulle part chez lui. Celui-là serait, en somme, l’étranger absolu. À moins qu’il ne se trouve précisément nulle part. Parce qu’alors il serait donc chez lui !

Vous vous dites peut-être que cela devient du Raymond Devos. Mais alors saint Luc était un précurseur. En effet, la traduction liturgique énonce : « Jésus traversait la Samarie et la Galilée », mais le texte grec dit littéralement qu’il « passait entre la Samarie et la Galilée ». Or, entre la Samarie et la Galilée, il n’y a rien, pas plus qu’entre Paris et Saint-Denis, ou bien entre l’arbre et l’écorce. C’est comme si Jésus, en s’avançant, avait ouvert un espace entre Samarie et Galilée de même que Moïse ouvrit un passage au milieu de la mer.

Voilà donc que Jésus passe nulle part, et qu’il y rencontre cet étrange groupe composé d’un samaritain et de neuf autres lépreux, qui sont vraisemblablement des juifs puisqu’ils vont aller, sans histoire, se montrer aux prêtres. Les lépreux, c’est bien connu, étaient bannis des villes et des villages, rejetés de la communauté des hommes, et même, en Israël, exclus du peuple de Dieu. Pour des juifs lépreux, la guérison, qui était déjà en soi pour tout le monde un miracle inespéré, signifiait donc en outre la réintégration dans l’Alliance. Ils avaient été mis à la porte à cause de leur maladie, mais, guéris, ils se retrouvaient automatiquement chez eux.

Le Samaritain, quant à lui, ne pouvait espérer une issue aussi simplement heureuse : il appartenait à un groupe schismatique considéré comme plus infâme que les païens eux-mêmes. « Samaritain, pire qu’un chien », disait-on aimablement parmi les juifs. Autrement dit, ce lépreux samaritain parmi les lépreux juifs, c’était le banni de chez les bannis !

Voilà pourquoi, sans doute, il est le seul à faire demi-tour pour rendre gloire à Dieu en se jetant aux pieds de Jésus. Il ne pouvait, comme les autres, se contenter d’une guérison qui ne le restaurait pas de facto dans l’Alliance. Aussi fut-il capable de voir, derrière le miracle merveilleux, le salut plus merveilleux encore que donnait Jésus.

Car la maladie des maladies, c’est le péché qui nous a rendus étrangers à Dieu. Non que lui nous ait rejetés. Mais nous avons écouté la voix de l’ennemi qui nous soufflait le doute et la révolte contre le Créateur : nous nous sommes ainsi rendus étrangers à notre Père, c’est pourquoi il nous est apparu comme un étranger à nous-mêmes.

Mais il ne nous a pas abandonnés : il a envoyé son Fils qui fut rejeté par son peuple, rejeté de la ville, rejeté des vivants, mis à mort sur la croix comme un malfaiteur particulièrement répugnant. Il a pris la place du banni des bannis afin de l’introduire dans la patrie céleste qui était la sienne avant le commencement du monde, son propre Père éternel.

Oui, mes amis, il y a un étranger parmi nous, grâce à Dieu, et c’est le médecin dont nous avions besoin. Vieux chrétiens, nous avons tendance à penser que nous sommes de la maison et que, s’il nous arrive tel ou tel désagrément, une prière appropriée devrait rapidement nous valoir le rétablissement. Alors que la foi au Christ Jésus, la vraie, nous révèle la profondeur de notre péché, et donc la grandeur du salut qu’il nous offre.

Si nous tombons aux pieds du Seigneur crucifié pour notre salut, alors seulement nous comprenons l’immense grâce qui nous est faite et que Dieu veut faire à tous les hommes. Il n’y a plus alors pour nous d’étrangers qui le seraient plus que nous, ni d’enfants des hommes qui seraient moins aimés de Dieu que nous.

Il n’y a plus que des frères humains plus ou moins marqués par la défiguration du péché, qu’ils partagent avec nous l’action de grâce dans le repas du Seigneur, ou qu’ils demeurent encore éloignés dans la région de la dissemblance. Car tous sont attendus dans la même patrie que nous n’avions jamais connue : le corps de celui dont nous annonçons la mort jusqu’à ce qu’il vienne.