Dimanche 30 mars 2003 - Quatrième dimanche de Carême

Vous avez déjà été jugés ?

Chroniques 36,14-16.19-23 - Éphésiens 2,4-10 - Jean 3,14-21
lundi 31 mars 2003.
 

Je veux dire, dans un vrai procès, devant un tribunal légitime, après instruction en règle, avec motifs de renvoi, débats et verdict ? Sans doute n’est-ce pas le cas de beaucoup d’entre nous, Dieu merci.

Moi non plus, je n’ai jamais été traduit en justice, mais j’ai été juré en cour d’Assises : j’ai donc eu à juger mes semblables. Ce qui m’a frappé, plus que l’attitude des prévenus essayant constamment de brouiller les cartes pour échapper autant que possible aux conséquences de leurs actes, ce fut celle de certains jurés qui ne tentaient pas moins de se soustraire à leurs responsabilités. Plutôt que de tirer au clair les faits et les mobiles, les uns et les autres préféraient que l’affaire reste dans le flou et l’incertitude, afin qu’on renonce à la juger.

Certes, la justice des hommes est très imparfaite à tout point de vue. Elle n’en demeure pas moins nécessaire pour réprouver le mal et dire le bien, pour favoriser les réconciliations possibles, pour appeler toujours à nouveau le corps social à lutter contre les maux qui le grèvent constamment. Dans son principe, cette justice-là est faite pour le bien de tous, même des malfaiteurs. Le premier geste de la justice est de faire la vérité, dans la mesure de ce qui est possible aux hommes, autant pour faire droit aux victimes, qui souffrent une deuxième fois le mal qu’elles ont subi s’il est nié ou caché, que pour fonder légitimement toute sentence éventuelle. Mais la vérité en la matière fait peur à tout le monde, même aux victimes qui en sont pourtant les premiers bénéficiaires, car il s’agit alors de nos fautes, de nos bassesses et de nos misères, de la grande pitié du genre humain.

Voilà pourquoi les hommes ne veulent pas de la vérité sur eux-mêmes, voilà pourquoi ils préfèrent demeurer dans la présomption d’innocence universelle, cette fiction juridique, absolument nécessaire comme telle, mais contraire, à l’évidence, à la réalité la plus crue, à savoir que tout homme est pécheur en son c ?ur et coupable de mille méfaits.

Voilà aussi pourquoi nous sommes toujours portés à renâcler devant la confession de foi en Jésus Christ, car elle est plus que la vérité : elle est la Vérité même, tandis que toutes nos expressions vraies ne sont qu’approches de la vérité. Or, elle est ce qu’il y a de plus nécessaire et désirable pour nous au monde, car elle nous libère du fardeau de nos fautes.

"Celui qui croit en lui échappe au jugement", dit Jésus en parlant de lui-même. Le contexte de cette parole est l’entretien avec Nicodème, à qui Jésus a dit : Nul ne peut voir le règne de Dieu sans naître à nouveau, sans naître d’en haut. Il s’agit du baptême. Or, notre baptême est dans l’eau et l’Esprit, dans la mort et la résurrection du Seigneur, dans la renonciation au péché et la confession de la foi.

Celui qui ne croit pas est déjà jugé. Nous avons tous déjà été jugés, frères : nos fautes déposent contre nous, et notre refus que la lumière soit faite sur elles nous confond définitivement. Aucun de nous ne peut donc se sauver, ni même décider de croire, puisque la foi est lumière et que, du fait de nos fautes, nous refusons la lumière.

Notre baptême est donc l’initiative gratuite et toute-puissante de Dieu qui nous donne en même temps de nous reconnaître pécheurs et de reconnaître Jésus comme sauveur, parce que, condamné et crucifié injustement, il prend sur lui nos péchés afin que nous échappions au jugement déjà prononcé et au châtiment déjà mis en ?uvre. La foi, nous ne pouvions décider de l’embrasser, nous l’avons reçue alors que nous étions encore ennemis de Dieu. Mais nous pouvons, hélas, être infidèles à cette grâce : nous pouvons refuser ou négliger de confesser à nouveau la foi de notre baptême. Or, faites bien attention, frères, cette attitude est lourde de conséquences, car, alors, nos retombons sous le coup du jugement !

Le carême est un temps donné pour nous préparer à confesser de nouveau à Pâques, de tout notre c ?ur, de tout notre esprit et de toutes nos forces, la foi de l’Église en Jésus Christ. Car cette confession change tout : elle est notre véritable nouvelle naissance, qui ne s’accomplit pas au ventre d’une femme, mais à la fontaine baptismale, face à la croix de Jésus "fait péché pour nous". Dans la lumière de cette foi nous ne pouvons plus agir comme si nous étions encore dans les ténèbres. En particulier, nous ne pouvons plus juger, condamner et châtier les autres hommes comme si nous étions de droit dans le camp du bien tandis qu’eux seraient définitivement dans celui du mal : cette attitude méconnaît tout à fait le Christ et le dessein miséricordieux de Dieu qu’il est venu accomplir sur la croix.

En effet, tous nous avons déjà été jugés par nos ?uvres mauvaises et notre refus de la vérité, nous comme eux. Et c’est à tous que Dieu a décidé de faire grâce par Jésus Christ, à eux comme à nous, nous en sommes témoins.