Dimanche 5 janvier 2003 - L’Épiphanie du Seigneur

Cette vie minuscule a l’œil grand ouvert et me regarde, fixement

Isaïe 60,1-6 - Éphésiens 3,2-3.5-6 - Matthieu 2,1-12
dimanche 5 janvier 2003.
 

Cette vie minuscule a l’œil grand ouvert et me regarde, fixement.

Konrad Lorenz, le père de l’éthologie, l’étude du comportement animal, raconte comment une petite oie cendrée, toute fraîche éclose en couveuse, l’adopta comme substitut maternel.

En effet, pendant une courte période après la naissance, parfois quelques heures seulement, les animaux s’attachent irrésistiblement au premier objet en mouvement qu’ils voient, pour la vie. C’est le phénomène de l’empreinte.

En somme, le petit, le premier, adopte sa mère. Mais elle le lui rend bien.

Le couple formé par la mère et l’enfant nouveau-né, surtout si c’est le premier, est plénitude et exclusivité. On le regarde, attendri, avec ravissement. La maman le voit et ne s’en étonne pas, car elle a bien conscience d’être, avec son bébé, la chose la plus adorable du monde.

Et l’homme au regard pénétrant n’en juge pas autrement : il voit dans cette manifestation du mystère merveilleux de la vie le secret de l’univers, depuis ses racines cachées aux profondeurs de la terre jusqu’à l’étoile sertie au plus lointain du ciel.

En voyant l’étoile, les mages éprouvèrent une très grande joie. Mais, quand ils virent l’enfant avec Marie sa mère, ils tombèrent à genoux et l’adorèrent.

Pour comprendre l’évangile d’aujourd’hui, il faut avoir à l’esprit la "prophétie de l’étoile", au chapitre 24 du livre des Nombres. Le païen Balaam, une sorte de mage puissant et redouté, appelé d’Orient par le roi d’Édom pour maudire Israël, tombe en extase à la vue de ses tentes. Puis l’homme au regard pénétrant prononce son oracle : "Je le vois, mais ce n’est pas maintenant, je le distingue, mais ce n’est pas de près, de Jacob monte une étoile, d’Israël surgit un sceptre."

La tradition biblique a vu en David, le roi selon le cœur de Dieu, la réalisation de cette prophétie. Mais l’espérance d’Israël n’a pas été comblée par ce roi ni, surtout, par ses successeurs. C’est pourquoi "l’étoile de David" est restée le signe d’une attente, celle d’un Messie qui viendrait accomplir tout à fait le dessein d’amour de Dieu pour son peuple.

Aussi, lorsque les scribes de Jérusalem répondent à Hérode que le Messie doit naÎtre à Bethléem, la ville d’origine de David, ils se montrent bon lecteurs de l’Écriture, suivant d’ailleurs de près un oracle du prophète Michée. Mais ils semblent avoir la vue un peu courte. Depuis Balaam, bien d’autres païens, poussés par l’Esprit du Seigneur, s’étaient joints aux prophètes d’Israël, tel Isaïe, pour entrevoir que l’Envoyé de Dieu des derniers temps serait pour toutes les nations de la terre une bénédiction. Et cela s’est pleinement manifesté à la venue en notre chair du propre Fils de Dieu, Jésus Christ.

En effet, ce nouveau-né de la crèche, qui regarde-t-il, lui, avec adoration ? Uniquement son Père des cieux, dont il fut engendré avant les siècles. Et s’il est venu dans notre chair, jusqu’à mourir sur une croix, c’était afin de libérer l’humanité de l’oubli du Père et de la révolte contre lui, ce péché d’où procède tout le malheur du monde.

Mes amis, nous pouvons jouer avec les mages, avec leur image de rois, mais si nous n’offrons pas nous-mêmes pour présents l’or, l’encens et la myrrhe de nos vies, c’est pour rien que nous jouons.

Offrons l’or de notre temps si précieux, un temps pour adorer et pour prier. Offrons l’encens de nos désirs : allons, nous nous consumons ordinairement pour des choses périssables et futiles, et nous ne savons pas désirer de toute notre ardeur celui qui seul est bon ! Offrons la myrrhe de la mort, justement, de nos passions vaines et misérables.

Mes frères, nous nous rassemblons dans cette église, c’est bien. Mais si ce n’est pas pour être faits ensemble l’Église, celle qui porte Jésus Christ au monde en lui donnant sa foi et toute sa vie, c’est pour rien !

Et si nous nous penchons sur le bébé de la crèche attendris et ravis, mais que nous ne voyons pas en lui le Verbe éternel fait chair, le sauveur du monde par le sacrifice de sa croix, agréé en sa résurrection, c’est pour rien.

Il faut aller au Christ, bien-aimés, avec toute la force et la grandeur du désir de l’homme qui sonde les profondeurs de la terre et tourne son regard vers les étoiles.

Alors notre vie minuscule se fera regard grand ouvert sur le Vivant de qui nous tenions la vie, et qui a voulu nous la rendre au-delà de toute espérance humaine par la merveilleuse adoption en son Fils éternel. Laissons-nous adopter maintenant, selon ce qu’il avait décidé par amour avant le commencement.