Dimanche 19 décembre 2004 - 4e dimanche de l’Avent

On a beau dire, tout cela tient joliment bien.

Isaïe 7,10-16 - Romains 1,1-7 - Matthieu 1,18-24
dimanche 19 décembre 2004.
 

On a beau dire, tout cela tient joliment bien.

La grotte Chauvet : des hommes ont griffonné sur les murs d’une caverne, il y a 30 000 ans. Des hommes préhistoriques : cela doit être n’importe quoi dans le désordre, non ? Eh bien pas du tout. Par exemple, sur une tombée rocheuse, les chercheurs aperçoivent une figure bizarre qu’ils appellent aussitôt "le sorcier". Mais ce n’est pas net, et toutes sortes d’hypothèses plus ou moins bancales s’échafaudent. Grâce à des vues de côté et de l’arrière, on finit par distinguer au centre un ventre de femme, puis ses jambes, et le fameux "sorcier", à droite, se révèle être un bison dont une patte se termine par une main d’homme. Et puis à gauche de la femme il y a un très beau lion. Le sens de tout cela reste obscur pour nous. Mais il y en a certainement un, car tout est composé avec beaucoup d’adresse et de cohérence. Tout cela tient joliment bien.

Ce qui est sûr, pour le moins c’est que ces ancêtres mystérieux et si lointains étaient des hommes comme nous, dotés d’une nature raisonnable et d’une puissance créatrice admirable, et qu’ils se débattaient avec leurs fantasmes et leurs démons. Des hommes dont toute l’activité manifestait à la fois leur grandeur de créatures faites à l’image de Dieu et leur situation de souffrance et d’angoisse à cause du péché qui nous a séparés du Créateur.

À la lumière des recherches modernes sur le génome humain, l’homme se révèle une construction étonnamment cohérente : chacune de nos cellules porte l’identité et le plan de développement de l’individu unique, inouï et irremplaçable qu’est chacun de nous. Et nous sommes encore perplexes devant le prodigieux mouvement qui conduit à un être complet à partir de la cellule résultant de l’union d’un gamète mâle et d’un gamète femelle.

Or voilà que nous avons entendu l’évangile nous affirmer, nettement et de façon répétée, que Jésus a été conçu sans gamète mâle. Voilà qui ne laisse pas d’être troublant. Quel est le sens de ce détail bizarre ? Pour le comprendre, il faut élargir le regard sur toute l’affaire. Et d’abord, prendre en considération le début de l’évangile selon saint Matthieu, la généalogie qui précède immédiatement le passage que nous venons d’entendre.

Dans cette succession de générations qui conduit, de père en fils, d’Abraham à Jésus en passant par David, sont mentionnées quatre femmes avant la Vierge Marie. Contraires aux usages, ces mentions attirent de surcroît notre attention sur quatre épisodes particulièrement scabreux de la Bible. Voyons cela de plus près.

Pour Tamar et pour Ruth, ce qui est en jeu est de donner une descendance à un homme qui est mort sans engendrer : il s’agit de "relever" et de "racheter" sa maison, c’est-à-dire sa famille, en donnant à l’homme un fils qu’il n’a pas "fait" lui-même. Cette idée se cherche au fil de l’Ancien Testament, en particulier dans la fameuse loi du lévirat illustrée par l’épisode évangélique des sadducéens qui ne croyaient pas à la résurrection, mais elle ne se trouve pas vraiment. Sauf précisément ici.

En effet, la quatrième femme n’est autre que "la femme d’Ourias" comme elle est appelée dans la généalogie de saint Matthieu, c’est-à-dire la fameuse Bethsabée que David a prise à son mari avant de le faire tuer pour ne pas avoir d’ennuis avec lui. Ici nous est donc rappelé le péché principal de David, qui en représente bien d’autres pour lesquels il méritait la mort et le dépérissement de sa lignée héréditaire royale. D’ailleurs, le texte biblique nous le donne à comprendre, car le fils mis au monde par Bethsabée tombe malade et meurt. Et si un autre fils de David, à savoir Salomon, le deuxième de Bethsabée, prend la suite de son père, cela n’empêchera pas la maison de David de fatiguer non seulement les hommes mais aussi Dieu, comme nous l’avons entendu dans la première lecture au Livre du prophète Isaïe. En sorte qu’un jour, au moment de l’exil, la lignée de David cessera de régner sur Israël.

Comprenons donc maintenant que l’évangile d’aujourd’hui nous révèle comment Dieu a racheté et relevé la maison de David en donnant à Joseph un fils qu’il n’a pas "fait" lui-même. Ainsi s’accomplit la promesse de Dieu à David : « Est-ce toi qui me feras une demeure ? Non, c’est moi qui te ferai une maison ! » C’est par amour de ce pécheur de David et pour accomplir la promesse qu’il lui avait faite que Dieu lui a donné cette descendance, ce fils Roi dont le règne n’aura pas de fin.

Il nous reste une femme dans la généalogie : c’est Rahab, la prostituée de Jéricho. Que représente-t-elle sinon les païens, enfoncés dans leur péché qui consiste en la méconnaissance du Dieu véritable et l’attachement "adultère" aux idoles ? En l’incluant dans la généalogie du Seigneur, l’évangéliste signifie que les païens sont aussi rachetés et relevés par ce fils donné à David afin de racheter Israël.

Ainsi, tout est clair : "l’évangile", la bonne nouvelle annoncée par saint Paul au début de l’épître aux Romains que nous avons entendu en deuxième lecture, c’est l’œuvre de l’amour de Dieu pour les pécheurs. Voilà ce que dit toute l’Écriture, dans son ensemble et dans chacun de ses détails.

On aura beau dire ou écrire pour commenter avec scepticisme certains aspects troublants de la révélation comme la maternité virginale de Marie, on aura beau le faire avec érudition et brillant, si l’on reste le nez sur le détail avec des œillères et des préjugés, on ne comprendra rien. On ne peut comprendre que d’un point de vue "catholique", c’est-à-dire, selon le sens littéral et original du mot, dans la perspective du dessein total de Dieu qui est de sauver tous les hommes du péché et de la mort, de les justifier et de les sanctifier. Alors, et alors seulement, il apparaît que toute l’Écriture annonce, révèle et réalise ce dessein, et que chacun de ses détails en porte la marque et le sens.

On a beau dire, cela tient joliment bien, l’Évangile de l’amour de Dieu accompli en son Fils Jésus Christ.