Dimanche 2 janvier 2005 - L’Épiphanie du Seigneur

C’est une tombure !

Isaïe 60,1-6 - éphésiens 3,2-3.5-6 - Matthieu 2,1-12
dimanche 2 janvier 2005.
 

C’est une tombure !

En parisien ancien (l’expression date en effet au moins de l’année dernière) cela signifie que c’est absolument adorable. Il peut s’agir d’une petite robe ou d’un acteur en vogue, d’une spécialité au chocolat ou d’un morceau de musique, en tout cas devant cela on ne peut que tomber à la renverse.

Littéralement, en voyant l’enfant avec Marie sa mère, les mages tombent. La traduction liturgique ajoute "à genoux", mais le grec ne précise pas : ils tombent, tout court. Ils tombent, et puis ils se prosternent. Ce dernier verbe ne nous est pas familier : se coucher face contre terre devant un haut personnage n’est pas une coutume occidentale moderne. En revanche, l’attitude est habituelle pour les orientaux antiques, comme on le voit chez les personnages bibliques et aussi dans Astérix et Cléopâtre. Or, les mages viennent d’Orient.

La prosternation est une posture très expressive. Elle veut dire : « Je reconnais que tu as tout pouvoir sur moi, que je suis ta chose, ta créature, que je te dois soumission totale et obéissance absolue. » Nous avons appris à ne pas aimer cette idée, et même à considérer le pouvoir et la domination comme un mal et une abjection.

En fait, le verbe grec "proskunéô », traduit ici par "se prosterner", a bien ce sens, mais on peut remarquer qu’il est composé de la préposition "pros", vers, et du verbe "kunéô", donner un baiser, qui vient du sanscrit "kusjâmi" dont on retrouve la racine dans l’allemand "kuss" et l’anglais "kiss", baiser. C’est pourquoi l’on pense qu’il signifiait à l’origine le geste de porter sa main à sa bouche pour envoyer un baiser. On retrouve exactement un mouvement sémantique semblable dans le latin "adoro", composé de la préposition "ad", vers, et du verbe "oro", parler, dire, prier. En effet, "oro" vient de "os", le visage, la bouche. Bref, nous voyons se dessiner dans l’idée d’adorer, derrière la notion de soumission absolue, une deuxième ligne de sens, sans doute plus originelle et certainement mieux faite pour nous plaire, celle de l’affection et de la tendresse.

Nous avons tout simplement retrouvé le mouvement que nous connaissons bien et que j’ai évoqué au début : devant ce qui a pour nous un charme extrême, nous nous sentons complètement conquis et à merci. Autrement dit, ce que nous trouvons adorable nous fait "tomber". Il est inutile de réprouver l’usage ordinaire du verbe adorer et de le réserver à Dieu. Ce qui compte, c’est de pratiquer vraiment la chose même, c’est-à-dire d’adorer réellement Dieu. Et le problème n’est pas que l’homme soit incapable d’adorer, c’est qu’il ne connaît pas Dieu. Il est bon que l’homme trouve dans la nature ou les produits de son art des réalités assez impressionnantes ou charmantes pour qu’il les trouve "adorables". L’idolâtrie commence lorsque l’homme veut se contempler lui-même à la place de Dieu dans la beauté de ces œuvres.

Tel est le péché du monde qui nous tient sous sa loi loin de Dieu et de son amour. Et si le Verbe s’est fait chair, c’est pour nous en libérer. Voilà "le mystère du Christ révélé par l’Esprit à ses saints Apôtres et à ses prophètes", comme nous l’avons entendu dans la lettre aux Éphésiens.

Regardez, il est tombé le premier ! Lui qui était dans la condition de Dieu, il est venu au monde, comme tombé du ciel, dans notre situation de faiblesse et d’humilité. Et puis, mis à mort, il est tombé en terre comme le grain qui meurt pour porter du fruit. Dans son immense amour, il est tombé pour nous.

Voyez la crèche où le bois de la mangeoire dit déjà celui de la croix et la table de l’autel où il se donne à nous en nourriture de vie éternelle. Nous sommes à la messe, pas seulement aujourd’hui, jour de l’Épiphanie, mais tous les dimanches et toutes les fêtes, et tous les jours de l’année, pour apprendre à l’adorer. Toute notre liturgie est une pédagogie pour nous apprendre à voir cet amour en lui. Et le pédagogue n’est autre que lui-même, qui se rend réellement présent pour nous conduire à le découvrir de plus en plus et de mieux en mieux. C’est en se livrant dans l’Eucharistie de Jésus au mouvement de l’Esprit en lui que l’homme devient en lui, par lui et comme lui, le véritable adorateur du Père.

N’est-il pas à tomber d’amour et de joie ce Dieu qui nous sauve ? Son pouvoir absolu est admirable et sa domination universelle bienheureuse. Adorons-le à chaque instant de notre vie, et lui nous relèvera au dernier jour dans sa lumière éternelle.