Dimanche 9 janvier 2005 - Le Baptême du Seigneur

Dimanche matin j’étais au bord de la mer, en ce lendemain de Noël.

Isaïe 42,1-4.6-7 - Actes 10,34-38 - Matthieu 3,13-17
dimanche 9 janvier 2005.
 

Dimanche matin j’étais au bord de la mer, en ce lendemain de Noël.

Les vagues levaient au large, lointaines, hautes et puissantes comme des pics enneigés d’où s’écroulaient lentement d’énormes avalanches blanches brillant sous un soleil limpide après la tempête de la nuit.

Nous sommes restés longtemps fascinés, tandis que mon neveu surfeur s’exclamait : c’est exceptionnel, beaucoup trop gros, personne ne pourrait y aller aujourd’hui, c’est la mort !

Puis nous sommes allés célébrer le baptême pour lequel j’étais descendu sur la côte en ce 26 décembre. À une assemblée pleine de surfeurs, j’ai expliqué que les eaux dont il était question dans notre célébration n’étaient pas la mer belle dont ils font leur aire de jeu habituelle, mais plutôt la tueuse de ce matin.

Pourtant nous ne savions rien de ce qui venait d’arriver dans un autre océan, de l’autre côté de la planète, sans relation ni commune mesure avec ce que nous avions contemplé sur la plage.

Mais j’évoquais le passage des fils d’Israël à pied sec sous la conduite de Moïse, les eaux se refermant sur leurs poursuivants, et au matin ils purent voir l’Égypte morte au bord de la mer.

Tel est en effet le sens du baptême de Jean : il s’agit d’être plongés dans ces flots amers qui sont le lieu symbolique des monstres, des démons et de la mort, en reconnaissant ainsi le sort qui attend les pécheurs que nous sommes, et en implorant la miséricorde de Dieu pour y échapper par le pardon de nos péchés.

Or, voilà que Jésus vient recevoir ce baptême, lui qui n’a jamais rien fait ni voulu de mal. Voilà qu’il accepte ainsi de se faire disciple de Jean, lui qui est le maître et Seigneur de tous !

Avez-vous remarqué le début de notre évangile ? Jésus "paraît" au bord du Jourdain : c’est une apparition, une épiphanie, comme s’il était tombé du ciel. Ici est évoquée l’incarnation du Verbe, cette "descente" de celui qui était dans la condition de Dieu et s’est fait homme. Nous sommes bien toujours dans le temps de la Nativité et de l’Épiphanie.

En outre, la voix du Père, en le désignant comme le Fils bien-aimé en qui il a mis toute sa faveur, évoque Isaac, le fils d’Abraham offert en sacrifice, et le Serviteur souffrant chanté par Isaïe dans la première lecture, ainsi que le Psaume 109, celui de la consécration royale du Messie. Autant dire qu’il s’agit, d’avance, de la Pâque du Christ, de sa passion, de sa mort et de sa résurrection.

Mais, si la puissance symbolique de ce passage évangélique rassemble merveilleusement Noël et Pâques, il n’en est pas moins historique, au contraire. Jésus a réellement été cet homme comme nous, qui a dû naître et grandir, apprendre, imiter et découvrir, toute son enfance et toute sa jeunesse, et jusqu’à cet épisode de sa venue à l’école "pastorale" de Jean-Baptiste.

En effet, si Dieu est devenu homme, c’était pour se faire proche de nous qui nous étions éloignés de lui, proche de toutes nos misères, de nos péchés et de notre mort. Le baptême du Seigneur que nous fêtons aujourd’hui est une parole de Dieu : sachez, nous dit-il, qu’en toutes ces circonstances je suis proche de vous.

C’est le genre de formules que nous employons pour envoyer un message de sympathie aux personnes frappés par une grande épreuve. Qu’il est difficile, parfois, de trouver les mots ou les gestes qu’il faut pour franchir les abîmes de la souffrance et des malentendus, surtout quand ceux qui sont éprouvés sont très éloignés ou s’éloignent eux-mêmes dans leur désespoir, ou quand il s’agit de l’écart irréparable de la mort.

Alors, nous faisons ce que nous pouvons, nous essayons plus ou moins maladroitement de rejoindre nos frères humains accablés de malheur. Nous envoyons de l’argent pour aider les populations frappées par la catastrophe, et nous pensons à tous ceux pour qui nous ne faisons rien. Notre désir est immense et profond d’un amour universel qui console et guérisse toute misère et toute maladie, mais nous éprouvons sans cesse nos impuissances.

Jésus les a éprouvées, lui aussi, et plus douloureusement qu’aucun d’entre nous. Certes, il a manifesté par des miracles et des prodiges le désir de bienfait de Dieu en faveur des hommes, plus efficace, plus pur et plus parfait infiniment qu’aucun des nôtres. Mais c’est bien la résistance à son initiative d’amour sauveur qui l’a conduit à la mort de la croix. Or, c’est justement dans cet échec qu’il a rejoint tout homme et toute détresse, une fois pour toutes.

La foi de l’Église voit déjà la résurrection du Seigneur dans le visage d’amour infini du crucifié. Et cette Lumière le transfigure comme une mer démontée dans un matin ensoleillé après la tempête. Notre foi voit à travers la mort la lumière du jour éternel qui vient et nous en rend proches, malgré tous les déchirements de nos vies.

Tout dimanche matin d’adoration dans la célébration de l’Eucharistie nous rapproche de la grâce de Pâques, au bord de la mort du Seigneur dans la lumière de sa résurrection.