Dimanche 16 janvier 2005 - Deuxième Dimanche

Avec le temps, va, tout s’en va.

Isaïe 49,3.5-6 - 1 Corinthiens 1,1-3 - Jean 1,29-34
dimanche 16 janvier 2005.
 

Avec le temps, va, tout s’en va.

C’est tout ce qu’il me reste de la chanson, ce qui prouve qu’elle a un peu raison. Je ne sais plus qui la chantait ni ce qu’elle disait, mais il me semble me rappeler un sentiment à la fois de tristesse et de consolation. Tristesse pour la vie qui fuit et disparaît inexorablement, mais consolation quand même car les blessures aussi s’effacent peu à peu.

Pourtant, est-ce là sûrement une consolation ? Les injustices que l’on a subies, ou celles qu’on a commises, vaut-il vraiment mieux qu’elles tombent dans l’oubli ? Mais alors pourquoi tous ces efforts de mémoire à coups de témoignages des survivants ou de testaments échappés à la destruction, ces procès menés à grands frais pour faire la lumière et dire la vérité sur les événements passés ?

Il arrive parfois qu’avec le recul du temps les hommes aperçoivent leurs actes comme ils n’avaient jamais pu ou jamais voulu les voir, que des malfaiteurs en viennent enfin à reconnaître leurs fautes et à les regretter vivement, et que des victimes éprouvent comme une libération cette remémoration pourtant si douloureuse, car elle leur fait de quelque manière justice. Le méchant lui-même qui découvre sa méchanceté et la regrette est moins brûlé de honte et de remords que soulagé du poids du mensonge et du déni.

Et si certains criminels, résistant à toute parole, demeurent effrontés jusqu’au bord de la tombe, quittant cette vie sans se départir de leur insolence comme s’ils étaient des justes, ne faut-il pas trembler pour eux ? Car le péché ne s’en va pas avec le temps : il demeure et crie vers le ciel tant que justice n’est pas faite. Ne faut-il pas prier pour tout homme après sa mort, à cause de tout le mal qu’il a commis et pour lequel il n’a pas demandé pardon ? Ne faut-il pas prier pour que Dieu nous fasse grâce ?

“Dieu a fait grâce”. C’est exactement le sens du nom de “Jean” : Johanân en hébreu, littéralement “Yah”, c’est-à-dire le Seigneur Dieu d’Israël, “a fait grâce”. Tel est le témoignage de Jean lorsqu’il énonce « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. »

Avez-vous remarqué comme la parole du Baptiste nous est rapportée bizarrement dans l’évangile d’aujourd’hui ? Et encore, le passage que nous avons entendu étant coupé de ce qui le précède et de ce qui le suit immédiatement, nous n’avons qu’une partie de ces propos qui reviennent sur eux-mêmes de façon répétitive et méditative, comme si celui qui témoigne devait lire et relire encore son témoignage pour mieux le comprendre. Vous savez que les disciples n’ont compris qui était Jésus qu’après Pâques, et même après la Pentecôte. Avant, ils ne le connaissaient pas, pas vraiment. C’est pourquoi le Baptiste dit et répète “Vous ne le connaissez pas” et “Je ne le connaissais pas.”

Le prologue de l’évangile nous avait prévenus : « Il y eut un homme envoyé par Dieu. Son nom était Jean. » De qui s’agit-il ? Du Baptiste ? Assurément. Mais n’est-ce pas aussi l’évangéliste, cet homme ? Et l’Apôtre, qui n’est probablement pas le même, et le disciple bien-aimé, et l’Ancien, et l’auteur des épîtres ? Combien y a-t-il de Jean ? Au moins deux, c’est sûr, et sans doute plus. Et si tous témoignent sous un seul nom, c’est qu’il y a un seul Esprit. Le seul et même Esprit Saint qui descend et demeure sur Jésus à son baptême pousse et inspire le Baptiste, mais aussi, l’Apôtre, l’évangéliste et les autres.

D’ailleurs, cet évangile de saint Jean, qui est le quatrième, semble parfois le plus proche du Seigneur. Il est écrit tout entier comme une relecture méditative du témoignage évangélique multiple qui le précède et, avec le recul du temps, il entreprend d’atteindre plus profondément le mystère du Christ. N’est-ce pas ce qu’il fait quand il crée cette formule inédite et fulgurante : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » ?

La mention de l’Agneau rappelle toute l’histoire d’Israël, de ce peuple que Dieu a comblé de sa grâce, qu’il a choisi et appelé dans les patriarches, libéré de l’esclavage d’Égypte, éduqué au désert, établi sur la Terre et convoqué au Lieu qu’il a choisi pour faire habiter sa présence au milieu de lui. En tout cela, ainsi que le signifiait et le prophétisait le sang de l’agneau pascal, il l’a préservé de la mort pour lui donner la vie.

Mais l’Agneau qu’Israël ne pouvait ni se donner ni donner à Dieu, l’Agneau “de Dieu”, précisément, est celui que Dieu donne et qui s’offre lui-même pour enlever par son sang le péché d’Israël et celui du monde, son propre Fils. Tel est le sacrifice parfait accompli par Jésus sur la croix. Dans le Christ mort et ressuscité s’accomplit le renversement de la mort et le retournement du temps : ce qui était voué à l’oubli et à l’effacement est recueilli en vue de la vie.

Regardez : je suis en vert. Cela signifie qu’après le temps de la Nativité et de l’Épiphanie nous sommes entrés dans le temps ordinaire. Et Jean est toujours là. Rappelez-vous, il était déjà là pendant l’Avent, et il nous attend très bientôt pour le Carême. Décidément, il ne nous lâche pas. En effet, son témoignage est pour tout le temps de l’Église, ce temps où Dieu accomplit les merveilles de grâce qu’il avait annoncées et promises par la voix des prophètes jusqu’à Jean.

Avec le temps de l’Église, et par elle, le Christ vient dans le temps, lui qui était avant le temps, il vient en ce monde pour le libérer du péché.

Avec le temps de Dieu tout s’en vient au salut.

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