Dimanche 23 janvier 2005 - Troisième Dimanche

“Action !”

Isaïe 8,23 à 9,3 - 1 Corinthiens 1,10-13.17 - Matthieu 4,12-23
dimanche 23 janvier 2005.
 

“Action !”

Venant du réalisateur d’un film, ce cri annonce le début du tournage d’une scène, n’est-ce pas ?

En grec, action se dit “drama”, du verbe “draô” qui signifie agir, par opposition à ne rien faire. Bien avant le cinéma, les Grecs antiques avaient inventé le “drame”, c’est-à-dire l’oeuvre littéraire représentée au théâtre. Le rideau s’ouvre sur un décor qui dit déjà le sens de l’action à venir, surtout lorsqu’il s’éclaire des indications données par le chœur sur les tenants et les aboutissants de l’affaire. Aussitôt les acteurs nous entraînent dans leur jeu et nous tiennent en haleine jusqu’au dénouement qui nous laisse ravis. C’est le cas du moins si la pièce est bonne, en particulier si elle respecte le grand principe de l’unité de l’action, principe qui peut s’assortir utilement de ceux de l’unité de temps et de l’unité de lieu.

Dans l’évangile d’aujourd’hui, le rideau s’ouvre sur le deuxième acte. Le premier était la naissance et l’épiphanie du Seigneur, autrement dit le Fils envoyé et manifesté au monde par le Père avec la puissance de l’Esprit, jusqu’au baptême par Jean. Le troisième, ce sera la passion et la résurrection de Jésus, la Pâque du Christ. L’Évangile est un drame dont l’unité d’action, particulièrement évidente dans le livret de saint Marc, est bien sûr exactement la même dans les trois autres.

En saint Matthieu, donc, aujourd’hui le rideau s’ouvre sur le deuxième acte et le décor apparaît : c’est la Galilée. Pourquoi ? Vous avez entendu : « Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean-Baptiste, il se retira en Galilée. Il quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm. » Étrange : d’abord, Nazareth est aussi bien en Galilée que Capharnaüm, ensuite, le potentat qui a arrêté Jean régente précisément la Galilée, ce n’est donc pas se retirer par rapport au danger que de s’y établir ! Que signifie donc cette affirmation paradoxale ?

La citation du prophète Isaïe, dont nous avons entendu l’original dans la première lecture, nous donne la clef de l’énigme. La province de Galilée, qui constituait historiquement la partie nord de la terre d’Israël, était toujours en première ligne lors des multiples invasions païennes venues de Syrie, de Chaldée ou d’Assyrie : sans cesse elle fut “couverte de honte”, c’est-à-dire soumise au joug des païens. Comprenons donc que la Galilée représente la terre de Dieu plongée dans les ténèbres du mal et de la mort, parce que tombée au pouvoir de l’ennemi de toujours, père du mensonge et homicide dès l’origine.

Ainsi, il convient bien que celui qui est la Lumière née de la Lumière vienne accomplir sa mission précisément sur cette terre. Aussitôt le rideau levé, en effet, Jésus se met à enseigner, à prêcher la venue du royaume, à appeler des disciples, à guérir et à exorciser les hommes. Le pape Jean-Paul II a fort justement nommé “mystères lumineux” ces œuvres du Seigneur, car c’est ainsi que « la lumière a brillé dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. » Et c’est bien parce que Jean a été arrêté que Jésus, selon saint Matthieu, vient pour que la lumière brille quand même sur ceux qui habitaient les ténèbres et l’ombre de la mort.

Vous l’avez reconnu, j’ai cité le prologue de l’évangile de saint Jean. Mais, s’il y a quatre livrets évangéliques, il n’y a qu’un seul Évangile de Jésus Christ, celui que l’Apôtre Paul a été envoyé annoncer, comme nous l’avons entendu dans la deuxième lecture. Unique est l’action de Dieu qui envoie son Fils pour nous sauver, et le dénouement de ce drame est la Pâque du Christ, sacrifice parfait et unique qui obtient le pardon des péchés et rachète le monde. Telle est l’action dans laquelle Dieu se révèle.

Folie pour les païens que notre foi ! En effet, nous disent-ils, le mystère de Dieu n’est-il pas déjà insondable ? Ne faut-il pas des esprits aussi puissants que subtils pour élaborer nos intuitions de l’Être suprême en une métaphysique quelque peu vraisemblable ? Et voilà que vous, chrétiens, vous confessez Dieu révélé en un homme, vous ajoutez l’épaisseur et l’opacité d’une humanité particulière sur l’inconnaissable grandeur de l’éternité divine et vous prétendez apporter ainsi une lumière décisive sur ce qui est caché depuis toujours au faible regard des mortels !

Précisément. Car vous savez ce qui s’est passé lorsque le Christ est mort sur la croix : le rideau du Temple s’est déchiré, le voile s’est ouvert sur la vérité, et c’est pourquoi le centurion a pu s’exclamer : « Vraiment cet homme était le Fils de Dieu ! » C’est dans la déchirure du voile d’humanité porté par Jésus sur sa divinité que la lumière se fait enfin pour les hommes sur le mystère de Dieu qui nous a tant aimés.

Frères, en ces jours où nous prions avec plus d’ardeur pour l’unité des chrétiens, comprenons que toutes nos divisions, dans le monde et dans l’Église, viennent de ce que nous ne nous livrons pas à l’unité de l’action de Dieu en faveur de toute l’humanité pour nous sauver et nous unir en lui.

Alors, action ! Que, dans la prière, toute notre vie devienne Eucharistie, c’est-à-dire action de grâce du Fils au Père dans l’unité du Saint-Esprit.

Texte des lectures : Cliquez ici