Dimanche 13 février 2005 - Premier dimanche de Carême

Tu seras un homme, mon fils

Genèse 2,7-9.3,1-7 - Romains 5,12-19 - Matthieu 4,1-11
dimanche 13 février 2005.
 

« Tu seras un homme, mon fils. »

Signé Mac Arthur. Pas Ellen, la navigatrice, mais Douglas, le général. On me dit qu’en fait, c’est de Kipling. Qu’il s’agit du dernier vers d’un poème intitulé en anglais « If » (« Si » en français). Bon. Rendons à Rudyard ce qui est à lui. Il faut dire que je n’en ai qu’un souvenir lointain et vague. Mais il me reste un fragment de vers : « Si tu peux voir en un seul jour détruire l’œuvre de ta vie... » sans broncher, en somme. Et aussi, à peu près : Si tu peux opposer un même front à l’éloge flatteur et à la critique hostile, ces deux menteurs... Bref, ce texte, fort beau au demeurant, est d’accent assez stoïcien et me paraissait bien convenir à un général, auteur par ailleurs de propos de sagesse.

Toujours est-il que la morale stoïcienne s’était répandue dans l’Empire romain au temps du Seigneur, car elle convenait aux austères serviteurs de cette puissance très militaire et très civilisée. Elle s’opposait à l’idéal barbare de l’homme libre s’exprimant par de grands excès comme un dieu déchaîné. Et sa postérité se prolonge jusqu’à nous, au point qu’on a souvent donné des variantes de stoïcisme pour de la religion chrétienne.

En fait, la parole chrétienne est tout autre. Elle serait plutôt :

« Homme, tu seras un fils. »

Cette formulation sonne bizarrement. Tout homme ne naît-il pas fils ? Pourquoi devenir ce qu’on est déjà par nature ? En fait il s’agit de devenir le fils parfaitement obéissant d’un Père tout-puissant et plein d’amour, d’un Père tout à fait digne de ce nom, en somme. Et cette idée nous effraye car nous n’y croyons pas. Depuis le péché d’Adam, depuis le premier soupçon sur Dieu, nous n’avons cessé de nous enfoncer dans le doute et la révolte.

Et la blessure en l’homme entre l’homme et Dieu s’élargit et se complique de la peur et de l’agressivité entre l’homme et la femme, entre l’homme et l’homme, entre l’homme et lui-même. C’est ce que signifie le “Alors ils connurent qu’ils étaient nus” du récit de la Genèse. Le mot “nu” en hébreu est composé des mêmes consonnes que celui qui signifie “avisé, capable, efficace”. Or, le texte hébreu n’est fait que de consonnes. Autrement dit, l’homme et la femme ont découvert et expérimenté douloureusement qu’ils étaient l’un pour l’autre, réciproquement, à la fois puissants et vulnérables. “Avant”, quand ils ne pensaient pas à mal l’un envers l’autre, ils ne s’en rendaient même pas compte, se contentant d’être l’un pour l’autre, dans un bonheur partagé, des puissances infiniment bénéfiques. Mais, avec le soupçon et la peur, avec le désir de l’emporter sur l’autre, tout se gâte.

C’est pourquoi Dieu dit au Verbe éternel :

« Tu seras un homme, mon Fils. »

En ce colloque inouï, bien sûr, la volonté du Fils était parfaitement unie à celle du Père qui lui donnait, dans l’unité de l’Esprit Saint, de participer vraiment à la décision de ce son incarnation. Et le Verbe s’est fait chair.

Épousant parfaitement notre humanité dans sa triste condition de séparation du Créateur, Jésus, bien que rien en lui ne donnât prise au péché, dut devenir fils comme un homme. Ainsi, exposé aux besoins et aux risques de son existence et de sa mission, il ne cessa de faire confiance parfaitement à son Père plutôt que de se rebeller à cause de la faim ou de l’angoisse. En tous cela, comme le prophétisait Job, il n’imputa rien de mal à Dieu. Il ne voulut pas non plut le tenter en le forçant à se manifester en sa faveur, comme Israël le fit au désert. Il s’en tint parfaitement à l’obéissance du fils qui croit, en dépit de toute apparence, de toute épreuve et de toute suggestion maligne, à l’amour infini du Père.

Cette victoire dans l’épreuve est résumée dans ce qui est la troisième tentation en saint Matthieu, celle de “l’adoration du démon”. Ici la traduction liturgique fait disparaître un mouvement important du texte. Vous avez entendu : « Si tu te prosternes pour m’adorer » et « C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, et c’est lui seul que tu adoreras. » En grec, il n’y a pas ce parallélisme strict, mais une progression : « Si, tombant, tu m’adores », dit le démon, et « C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et c’est à lui seul que tu rendras un culte » répond Jésus. La proposition du démon est exactement celle de l’idolâtrie, qui est toujours adoration de soi-même dans la figure de l’idole où l’on se mire, et qui n’est autre que “la chute” en soi. La réponse de Jésus, puisée dans l’Écriture sainte, est le commandement vivant et vivifiant de Dieu, car “rendre un culte” au Père tout puissant et tout aimant n’est autre chose que vivre pleinement et de tout son cœur en réponse d’action de grâce au plein don de la vie qu’Il nous fait de tout son cœur.

Voilà exactement la vocation chrétienne : que nous soyons guéris par l’obéissance de Jésus, le Fils de Dieu, de l’antique déchéance dans le soupçon et la désobéissance, et que nous puissions vivre et revivre enfin dans le bonheur et l’amour. Et cette vocation, si elle porte sur chacun personnellement, Dieu murmurant au cœur de tout homme cette offre de retour dans la grâce de la vie, ne s’accomplit que dans la communion de charité d’une communauté de foi, l’Église. Pourquoi ? Précisément parce que ceux qui sont faits fils peuvent ainsi enfin être frères les uns des autres pour de bon. Au point qu’ensemble, dans le Fils mort et ressuscité, et devenu ainsi l’aîné d’une multitude de frères, ils ne font plus qu’un seul Fils de Dieu le Père par la puissance de l’Esprit Saint.

C’est pourquoi la parole chrétienne, en fait, n’est autre que la promesse du Père qui vient à nous et s’accomplit en Jésus le bien-aimé :

« Homme, tu seras mon Fils. »

Texte des lectures : Cliquez ici