Dimanche 20 février 2005 - Deuxième dimanche de Carême

Comme on voit s’éteindre une flamme,

Genèse 12,1-4 - Psaume 32 - 2 Timothée 1,8-10 - Matthieu 17,1-9
dimanche 20 février 2005.
 

Comme on voit s’éteindre une flamme,

avec incrédulité - l’instant d’avant, elle brûlait, elle avait certes vacillé, peut-être même s’était-elle éclipsée, mais, tandis que sa lumière danse encore dans nos yeux, voilà qu’elle n’est plus -

ainsi voit-on s’éteindre une vie : cette personne, certes, était malade, épuisée peut-être, son souffle s’était bien suspendu un instant, mais elle vivait ; et maintenant, l’on a beau ne pouvoir se rendre à l’évidence, elle nous a quittés. C’est chaque fois la même expérience stupéfiante : la mort est tout simplement incroyable.

N’en va-t-il pas d’ailleurs de même pour l’amour, et plus terriblement encore ? Comment croire qu’il n’est plus quand il fut pour nos âmes plus que la vie même ? Et pourtant, parmi les cendres noires laissées sur la pierre sèche ne court plus la moindre étincelle et l’évidence enserre le cœur désolé qui la refuse et s’y désespère.

Voilà pourquoi Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène sur une haute montagne. Car, bientôt, comme il vient de l’annoncer, les disciples le verront mourir. Bien plus : il sera arrêté, condamné, humilié, écrasé de souffrances et d’insultes. Impossible en vérité, en voyant cette horreur, de ne pas penser que cet homme-là, Dieu a cessé de l’aimer, si jamais il l’aima.

Il leur donne donc une “vision”, comme il la nomme lui-même au sortir de l’événement. Qu’est-ce qu’une vision dans la Bible ? C’est une grâce de Dieu qui fait apercevoir au voyant ce qui arrivera à la fin. Tel est le principe des “Apocalypses”, ces dévoilements des événements “eschatologiques”, c’est-à-dire relatifs au terme de l’histoire.

C’est ainsi qu’Abraham, déjà, entendit à plusieurs reprises le Seigneur lui parler “dans une vision”. À celui qu’il choisit pour être son premier ami parmi les enfants des hommes, il fit apercevoir sa postérité innombrable dans les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer. Mais il lui donna aussi de voir la montagne du sacrifice, et l’agneau qu’il offrit en place de son fils : « Abraham a vu mon jour, dit le Seigneur Jésus dans l’évangile, et il s’en est réjoui. »

Ainsi, nous comprenons qu’aux disciples choisis il est donné d’apercevoir ce qui arrivera à la fin. Ce qui arrivera à Jésus, bien sûr, puisqu’il est à leurs yeux littéralement transformé, plutôt que transfiguré, “métamorphosé” exactement en grec. Il s’agit de la perspective de sa résurrection dans toute son ampleur, c’est-à-dire avec aussi son ascension, son intronisation à la droite de Dieu et même sa venue ultime dans la gloire. Et cette fin de l’histoire n’est pas pour lui seulement, mais aussi pour tout le peuple de l’Alliance, représenté à ses côtés par Moïse et Élie.

Dieu est fidèle, en effet, et la fin de l’histoire ne saurait faire table rase des commencements, au contraire. C’est pourquoi les allusions sont nettes à la fête juive des Tentes qui commémore la vie du peuple au désert après la sortie d’Égypte, ce temps d’épreuve et de grâce qui constitue comme les fiançailles du Seigneur avec la communauté des fils d’Israël. Ceux d’entre vous qui étaient là pour la célébration des Cendres se le rappellent, je vous ai invités alors à vivre ce carême comme un de ces voyages en amoureux que l’on conseille aux vieux couples, et même à ceux qui sont encore jeunes, pour que se ravive en eux la flamme des débuts.

Pierre, sans doute, goûte à merveille le rappel des tendresses de Dieu pour son peuple, c’est pourquoi il déclare « Seigneur, il est heureux que nous soyons ici ! » Mais, si ce rappel est bien de mise, l’heure n’est pas aux épanchements du souvenir où l’on s’attarde avec délices. C’est pourquoi la nuée venant du ciel tombe sur eux, et la voix aussi, en sorte qu’ils tombent eux-mêmes, terrifiés, face contre terre. En effet, le commandement d’obéir au Fils ne signifie pas moins que la nécessité d’avoir part à ses souffrances et à sa mort qu’il vient de leur annoncer.

Aussitôt, Jésus leur dit : « Relevez-vous ! » Et le verbe employé en grec est exactement le même que celui que l’on traduit par “ressuscité” dans la phrase qui suit. Car lorsque le Fils de l’homme sera relevé d’entre les morts, il relèvera les Apôtres de leurs reniements et de leurs défaillances pour les envoyer « faire resplendir la vie et l’immortalité par l’annonce de l’Évangile », comme le dit saint Paul à Timothée. Les Apôtres qui ont part aux souffrances du Christ ont part aussi à sa résurrection. Quand Pierre Jacques et Jean feront l’expérience du Seigneur ressuscité leur apparaissant, expérience pleine de trouble et de doutes, ils se rappelleront la vision, et cela les aidera à croire à l’inouï de l’histoire des hommes.

Et c’est par toute la terre des hommes que le Seigneur les enverra. Notre passage évangélique commence en fait par une notation temporelle que vous n’avez pas entendue, car elle est omise par la traduction liturgique : “Après six jours », dit littéralement le texte grec. Ces six jours peuvent être une première allusion à la fête des Tentes. Ils sont, je pense, plus encore une référence aux six jours de la Création après lesquels Dieu “s’arrêta”.

Comment le Vivant pourrait-il s’arrêter de vivre et de faire vivre ! Depuis ce commencement, la création est en souffrance de son achèvement dans le remplissement du septième jour, et c’est ce remplissement qu’annonce la “transfiguration du Seigneur”, cette fin de l’histoire en laquelle la vie qui était vouée à la mort est appelée à la traverser pour être établie dans l’immortalité.

Quand on voit s’éteindre la vie, frères, et que se manifeste l’imminence de l’incroyable scandale de la mort, c’est le moment pour que resplendisse par la foi l’Amour infini qui nous ouvre à la vie éternelle. C’est le sens du sacrement de l’Onction des malades qui annonce et réalise le salut, comme tous les sacrements de l’Alliance nouvelle en Jésus Christ. Amen.

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